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Full text of "Études et portraits"

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SxJ^ris 

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PROFESSOR  J.S.WILL 


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PAUL  BOURGET 

DE    l'académie   française 


Études  et  Portraits 


Etudes 


anglaises 


EDITION    DEFINITIVE 


JBRAIRIE  PLON 


ETUDES   ET   PORTRAITS 


•  • 


ÉTUDES  ANGLAISES 


DU  MEME  AUTEUR,  DANS  LA  MEME  SERIE 

(Ouvrages  déjà  parus  ou  en  cours  de  réimpression) 


CRITIQUE   ET  VOYAGES 

Essais  de  psychologie  contemporaine,  2  vol  —  Études  et 
Portraits,  3  vol.  —  Outre-Mer,  2  vol  — Sensations  d'Italie, 
1  vol.  —  Pages  de  critique  et  de  doctrine,  2  vol. 

ROiVIANS 
Cruelle  Énigme,  suivi  de  Profils  perdus,  i  vol.  — Un  Crime 
d'amoiir,  i  vol.  —  André  Coraélis,  1  vol.  —  Mensonges, 
I  vol.  —  Physiologie  de  l'amour  moderne,  i  vol.  —  Le  Dis- 
ciple, I  vol.  —  Un  Cœur  de  femme,  i  vol.  —  Terre  pro- 
mise, I  vol.  —  Cosmopolis,  I  vol.  —  Une  Idylle  tragique, 
I  vol.  —  La  Duchesse  bleue,  i  vol.  —  Le  Fantôme,  i  vol. 

—  L'Étape,  1  vol.  —  Un  Divorce,  i  vol.  —  L'Émigré,  i  vol. 

—  Le  Démon  de  midi,  2  vol.  —  Le  Sens  de  la  mort,  i  vol. 

—  Lazarine,  i  vol.  —  Némésis,  i  vol.  —  Laurence  Albani, 
I  vol.  — L'Écuyère,  i  vol.  — Un  Drame  dans  le  monde,  i  vol. 

NOUVELLES 

L'Irréparable,  suivi  de  Deuxième  Amour,  Céline  Lacoste 
et  de  Jean  PtÇaquenem,  i  vol.  —  Pastels  et  Ea  ix-Fortes,  i  vol. 

—  François  Vernaates,  i  vol.  —  Un  Saint,  i  vol  —  Recom- 
mencements, I  vol.  —  Voyageuses,  i  voi.  —  Complications 
sentimentales,  i  vol.  —  Drames  de  famille,  i  vol.  —  Un 
Eomme  d'affaires,  i  vol.  —  ironique,  i  vol.  —  L'Eau  pro- 
fonde, I  vol.  —  Les  Deux  Sœurs,  i  vol.  —  Les  Détours  du 
cœur,  I  vol.  —  La  Dame  qui  a  perdu  son  peintre,  i  vol.  — 
L'Eiivers  du  décor,  i  vol.  —  Le  Justicier,  i  vol.  —  Ano- 
malies, I  vol. 

POÉSIES 
La  Vie  inquiète,  Petits  Poèmes,  Édel,  les  Aveux,  Poésies 
inédites,  2  vol. 

THÉÂTRE 
Un  Divorce  (en  collaboration  avec  M.  André  CuRv),    i   vol. 

—  La  Barricade,  Chronique  de  igio.  I  vol.  —  Un  Cas  de 

COE science    (en    collaboration   avec    M.   Serge  B.\SSET),    i  vol. 

—  Le  Tribun.  Chronique  de  igii.  i  vol. 


ŒUVRES  COMPLETES 

Édition  in-S°  cavalier  sur  beau  papier  vergé  d'alfa. 
Ce  volume  a  été  déposé  au  ministère  de  l'intérieur  en  1903 


Études   et  Portraits 

-  *  •  - 

Études  anglaises 


PAUL   BOURGET 


DE    L  ACADEMIE    FRANÇAISE 


Édition    définitive 


PARIS 

LIBRAIRIE       PLON 
PLON- NOURRIT    Er   C'\    IMPRIMEURS -ÉDITEURS 

8,     RUE    GARANClÈRE-6* 

Tûtts  droits   réservés 


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Droits  de  reproduction  ot  de  traduction 
réserves  pour  fous  pays. 

Fabriqué  en  France. 


AVANT-PROPOS 


Quand  les  Etudes  anglaises  qui  composent  cs 
voliCiue  ont  été  publiées  pour  la  première  fois, 
en  1888,  elles  se  composaient  des  Notes  sur  l'île 
de  Wight,  l'Irlande,  l'Ecosse  et  les  lacs  anglais, 
des  Sensations  d'Oxford  et  des  Croquis  d'outre- 
Manche.  On  y  a  joint,  pour  les  compléter,  dans  la 
présente  édition,  des  Lettres  de  Londres  adressées 
au  Journal  des  Débats  durant  Vété  de  188^;  une 
étude  sur  l'Esthéticisme  anglais,  et  une  autre  sur  le 
Jubilé  de  la  Reine.  Cette  adjonction  ne  change  pas 
le  caractère  de  ces  pages  qui  demeurent  ce  qu'elles 
étaient,  de  simples  feuilles  détachées  d'un  journal  de 
route.  Le  livre  était  précédé,  en  1888,  de  quelques 
\  lignes  qu'il  sera  utile  de  reproduire  ici  :  «  Pour 
\  laisser  à  ces  notes  leur  complète  valeur  de  docu- 
:  ments,  V auteur  s'est  abstemt  de  corriger,  comme  cela 
lui  eiU  été  facile,  certaines  nuances  de  surprise  qui 
se  rencontrent  dans  ses  premières  lettres  sur  l'An- 
gleterre. Il  prie  ses  amis  d'outre-Manche  d'être  in- 
dulgents à  ces  n'^'n'etés  qui  indiquent  mieux  la 
nature  de  l'effet  p/odi:it  par  la  civilisation  anglo-* 


II  AVANT-PROPOS 

saxonne  sur  un  écrivain  français  soudain  trans- 
porté hors  de  son  cadre  habituel.  »  Cet  avertisse- 
ment précise  en  la  limitant  la  portée  de  ce  recueil 
d'esquisses.  Vambition  de  leur  signataire  serait 
comblée  si  ces  croquis  d'après  nature  prenaient 
place  dans  la  valise  de  quelques-uns  de  ses  com- 
patriotes en  route  pour  Londres,  et  les  aidaient  à 
mieux  recevoir  la  grande  leçon  de  santé  politique 
et  sociale  qui  se  dégage  du  monde  anglais. 


Janvier  iyo6. 


ETUDES  ANGLAISES 


I 

L'ILE   DE   WIGHT 


Ryde,  ii  ao&t  1880. 

En  commençant  ce  journal,  sous  forme  de  notes 
^ns  unité,  d'un  premier  voyage  en  Angleterre  qui 
sera  court  et  qui  n'a  pu  être  préparé,  je  demande 
son  indulgence  au  lecteur  de  ces  pages  hâtives, 
griffonnées  au  hasard,  et  n'importe  où.  Celles-ci, 
par  exemple,  auront  été  mises  au  net  sur  la  table, 
encombrée  de  réclames,  d'une  salle  d'attente,  à  l'ex- 
trémité de  la  jetée  qui  termine  la  petite  ville  de 
Ryde,  et  parmi  le  tumulte  des  voyageurs  qui  arri- 
vent en  tramway  ou  en  chemm  de  fer,  — ■  l'un  et 
l'autre  sur  cette  jetée  courent  parallèlement,  — 
et  qui  vont  s'embarquer  pour  Portsmouth.  La  cloche 
sonne,  le  bateau  crache  sa  fumée,  les  appels  gut- 
turaux s'échangent  d'un  bout  à  l'autre  de  la  ter- 
rasse. Certes,  les  jeunes  filles  au  chapeau  en  ca- 


4  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

briolet  et  aux  gants  brodés  de  larges  côtes  qui 
causent  à  deux  pas  de  moi,  —  certes,  le  négociant 
qui  prend  son  encre  au  même  encrier  pour  terminer 
des  lettres  d'affaires,  —  certes,  encore,  la  ûlle  de 
comptoir  aux  yeux  étonnés  à  qui  j'ai  acheté  ces 
feuilles  de  papier  à  lettres  et  emprunté  cette  plume, 
ne  se  doutent  guère  que  j'essaye  une  esquisse 
d'après  nature  du  paysage  qui  s'étend  autour  de 
nous.  Ainsi  va  le  monde,  chacun  suivant  sa  desti- 
née, suivant  sa  pensée  et  ne  montrant  que  la  ligne 
extérieure  et  comme  le  fantôme  de  lui-même.  Nulle 
part  le  sentiment  de  la  solitude  de  chaque  exis- 
tence n'est  plus  visible  qu'au  cours  d'une  visite  ra- 
pide dans  un  pays  dont  on  entend  mal  la  langue. 
Mais  la  beauté  du  spectacle  mouvant  des  vagues 
dissipe  bientôt  cette  mélancolie.  A  l'horizon  s'eflile 
la  ligne  élevée  de  la  côte  anglaise;  les  maisons  de 
Portsmouth  luisent  toutes  blanches  sous  la  lumière 
crue  du  soleil,  à  peine  séparées  de  nous  par  une 
mer  d'un  clapotis  infiniment  doux,  une  mer  de 
nuance  pâle,  dont  le  vert  tendre  ondule,  comme 
mêlé  de  lait.  A  droite  et  à  gauche,  si  l'on  détourne  1 
la  tête,  ce  sont  les  bosquets  de  l'île,  de  grandes 
masses  d'arbres  noires.  Là-haut,  un  ciel  d'été,  d'ua 
azur  trop  chaud,  comme  pesant,  laisse  lentement 
s'amasser  en  lui  une  vapeur  d'orage.  C'est  bien 
l'instant  de  recueillir,  avant  qu'elles  ne  s'effacent, 
les  deux  ou  trois  images  restées  dans  le  fond 
des  yeux  depuis  Paris.  Encore  une  fois,  ces  notes 
n'ayant  pas  la  prétention  de  découvrir  l'Angle- 
terre, qu'on  les  excuse  si  elles  paraissent  ou  trop 


L'ILE  DE  WIGHT  S 

banales  ou  trop  personnelles  II  est  malaisé  d'éviter 
un  de  ces  défauts  sans  tomber  dans  l'autre. 


...  Aucun  incident  entre  Paris  et  Calais,  sinon  la 
beauté  du  soleil  couchant.  Mais  comment  rendre 
cela  avec  des  mots?  Sur  la  ligne  de  l'horizon, 
noire  de  forêts,  une  mince  bordure  d'un  rouge  in-' 
tense  va  se  fondant  à  travers  toutes  sortes  de  cou- 
leurs diverses,  jusqu'à  ce  qu'elle  arrive  au  vert  le 
plus  délicat,  comme  dans  les  fonds  de  tableaux 
qu'affectionne  Léonard.  Une  première  étoile  brille 
d'un  éclat  d'or  blanc  sur  ce  vert  si  fin.  Même  mes 
voisins,  deux  forts  Anglais  doués  de  muscles  et 
presque  pareils  à  de  vieux  arbres  par  la  solidité  de 
leur  structure,  regardent  longuement  cette  éme- 
raude  pâle  de  la  coupole  du  ciel.  Puis,  en  une  mi- 
nute, comme  si  une  invisible  main  avait  tiré  sur 
celte  coupole  un  rideau  sombre,  le  ciel  s'obscurcit, 
un  frisson  froid  court  sur  la  nature,  et  avant  deux 
beures  le  train  commencera  de  s'engouffrer  dans 
CCS  gares  de  nuit  si  tragiques  d'aspect  et  toutes  pa- 
reilles à  des  usines,  avec  la  noirceur  et  le  sifflement 
des  machines,  les  allées  et  venues  des  lanternes.  La 
différence  entre  l'homme  ancien  et  l'homme  mo- 
derne est  comme  rendue  perceptible  par  ces  vio- 
lents contrastes  entre  les  paysages  faits  de  lumière 
et  les  paysages  d'industrie.  Malgré  moi,  devant  le 
xirmament,  appelé  par  le  poète  antique  «  l'incor- 
ruptible »,  et  semé  de  sa  poussière  d'étoiles,  je  me 


6  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

rappelle  la  fantaisie  sinistre  de  riiumoriste  des 
Contes  cruels,  qui  parle  du  temps  où  des  projec- 
tions de  lumière  électrique  permettront  d'utiliser 
enfin  cet  espace  inutile  et  d'y  faire  flamboyer  de 
gigantesques  affiches-réclames.  ^• 

...  Puis  ce  fut  l'entrée  dans  Calais,  à  une  heure 
du  matin,  à  pied,  tandis  qu'un  domestique  d'hôtel 
roule  les  bagages  sur  un  haquet.  Les  remparts  que 
la  ville  moderne  n'a  pas  encore  débordés  forment 
une  masse  épaisse  et  sombre  au  milieu  de  laquelle 
la  porte  et  la  rue  en  enfilade  détachent  une  sorte 
de  corridor  de  clarté.  Une  fête  qui  dure  depuis  près 
d'une  semaine  enguirlande  les  édifices  publics  de 
lampions  de  couleurs.  Le  beffroi  à  jour,  ainsi  paré 
de  lanternes  rouges,  bleues  et  jaunes,  semble 
quelque  tiare  de  géant  incrustée  de  fabuleuses 
escarboucles.  Des  cafés  sont  ouverts  et  répandent 
leurs  tables  sur  la  place,  comme  en  Italie,  parce 
que  la  nuit  est  douce  et  invite  à  la  buverie  en  plein 
air.  A  la  lueur  de  toutes  ces  lanternes,  je  lis  quel- 
ques affiches  :  des  mots  anglais  sont  à  côté  de  tous 
les  mots  français,  indiquant  le  prochain  voisinage 
de  l'autre  pays.  M  y  native  land,  good  bye,  disait 
Byron;  c'est  le  cas  de  répéter  plus  gaiement  le  mot 
du  poète. 


...  Autre  vision  très  saisissante  :  celle  de  l'ap^ 
proche  de  la  côte  anglaise  avec  la  tour  du  château 
de  Douvres,  bien  en  face.  Cette  côte  coupée  à  pic 


L'ILE    DE    WIGHT  7 

oaontre  une  épaisseur  de  terre  blanche,  couverte, 
cx)mme  d'une  croûte  légère  et  menue,  de  champs 
de  blé  et  de  prairies  vertes.  De  petites  barques  de 
tous  côtés  courent  sous  le  vent  qui  remplit  douce- 
Sfient  leurs  voilures,  et  c'est  vraiment  quelque  chose 
de  bien  vivant  que  ces  bâtiments  à  toiles,  grands 
ou  petits,  tout  mêlés  qu'ils  sont  à  la  vie  chan- 
geante de  l'atmosphère,  au  lieu  que  les  paquebots 
à  vapeur  restent  en  dehors  de  cette  atmosphère,  ou 
mieux  lui  imposent  la  force  mécanique  de  leur 
impulsion.  Ceux-là  surtout  qui  sont  d'une  masse 
considérable  représentent  ce  caractère  brutal  de  la 
force  nue.  Le  nôtre  est  un  des  plus  grands  parmi 
ceux  qui  font  le  service  de  la  Manche.  Deux  ba- 
teaux le  composent,  reliés  au  centre.  Il  est  muni 
de  quatre  machines  qui  obscurcissent  l'air  de  leur 
jet  de  fumée.  Charriant  derrière  lui  un  remous  qui 
trouble  la  verte  nappe  d'un  floconnement  formi- 
dable de  flots  blancs,  il  avance  comme  une  mai- 
son, j'allais  écrire  comme  un  morceau  de  ville,  dont 
le  sol  tremble  à  peine;  et,  en  se  penchant  par  une 
des  ouvertures  m.énagées  au-dessous  du  pont,  on 
aperçoit  les  gigantesques  poumons  d'acier  qui 
halètent  dans  la  poitrine  du  monstre.  La  bielle 
grosse  comme  deux  corps  d'hommes  est  lancée  avec 
un  élan  effroyable,  puis  aussitôt  ramenée  en  arrière. 
Le  chauffeur  noir  de  charbon  peine,  à  côté,  dans 
un  barathre  de  suie,  de  fumée  et  de  tapage,  et  sur 
ie  devant  du  bateau,  entre  les  deux  proues  qui  fen- 
dent la  mer,  un  courant  s'est  établi  qui  précipite 
i'eau  avec  une  fureur  de  torrent,  tandis  que  là-haut, 


8  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

insoucieuses  du  labeur  des  hommes  et  des  choses 
dont  est  faite  leur  sécurité,  les  demoiselles  blondes, 
prises  dans  la  gaine  de  leur  ulster  ajusté,  s'appuient 
à  leur  parapluie,  serré  comme  elles  dans  son  four- 
reau de  soie;  et  du  bout  de  leurs  dents  blanches, 
elles  sourient  à  la  patrie  aperçue.  Sir  Bulwer  Lyt- 
ton,  dans  son  roman  à'Ernesi  Maltravers,  a  écrit 
la  confession  de  tous  ses  compatriotes  quand  il 
commence  le  chapitre  oii  son  héros  revient  du  con- 
tinent, par  cette  phrase  ou  une  bien  analogue  : 
«  Je  plaindrais,  j'estimerais  peu  le  citoyen  anglais 
qui  pourrait  rentrer  dans  notre  île  sans  un  transport 
d'orgueil  de  la  retrouver  si  grande  par  la  force 
morale  de  son  peuple!...» 


...  Des  maisons  et  encore  des  maisons,  et,  quoique 
le  ciel  soit  d'un  bleu  si  joli,  celui  de  la  dernière 
heure  d'un  beau  jour  d'été,  une  impression  presque 
terrible  s'échappant  de  cet  entassement,  —  la  même 
impression  infligée  par  l'allure  des  passants,  les 
cris  des  cochers,  l'énormité  des  ponts,  l'effort  de 
la  rivière,  —  quelque  chose  de  surhumainement 
solide  et  d'entretenu  par  un  travail  surhumainement 
poussé;  ainsi  m'est  apparue  Londres,  comme  à  tous 
ceux  qui  l'ont  traversée.  Qu?.nd  on  est  à  deux  et 
que  l'on  cause  de  France,  le  spectacle  n'est  que 
curieux.  Tout  seul  et  par  un  jour  de  brume,  on  doit 
le  trouver  écrasant...  Le  temps  d'errer  un?  soirée 
avec  mon  ami  Louis  G***,  que  j'ai  entraîné  jus- 


L'ILE    DE   WIGHT  f 

qu'ici,  le  long  de  Piccadilly  et  de  Regent's  Street, 
—  trois  heures  de  chemin  de  fer,  une  demi-heure 
de  bateau,  et  voici  que,  parti  de  Paris  il  y  a  trois 
jours,  je  puis  achever  ces  pages  sur  l'esplanade  de 
la  jetée  de  Ryde,  au  son  d'une  musique  militaire 
qui  vient  de  s'installer  sur  la  terrasse,  et  devant  les 
uniformes  rouges  des  soldats  qui,  après  une  valse 
de  Waldteuffel,  entonnent,  comme  il  convient,  le 
God  save  the  Que  en! 


II 


Shanklin,  16  août  1880. 

Le  petit  village  dont  je  viens  d'écrire  le  nom, 
inconnu  de  neuf  cent  quatre-vingt-dix-neuf  Pari- 
siens sur  mille,  est  en  bon  train  de  devenir 
quelque  chose  comme  le  Deauville  de  l'île  de 
Wight,  mais  un  Deauville  qui  n'aura  du  sablon- 
neux et  peu  maritime  Deauville  que  l'élégance  des 
maisons.  Ici  la  mer  déferle  tout  au  bas  de  la  fa- 
laise et  la  campagne  verdoie  délicieusement.  En 
1846,  les  géographes  décrivaient  Shanklin  comme 
un  «  hameau  tout  pauvre  et  dispersé  ».  Aujourd'hui 
la  population  est  de  plus  de  4,000  âmes.  L'a  dou- 
ceur de  la  plage  sans  galets  et  la  beauté  du  site 
expliquent  le  succès  de  cette  coquette  station,  qui 
n'est  qu'à  une  demi-heure  de  chemin  de  fer  de 
Rycle,  partant  à  quatre  heures  de  Londres.  Shan- 
klin est  d'ailleurs  le  village  classique  des  romr.ns 


10  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

anglais,  avec  la  coquetterie  de  ses  cottages,  semés 
parmi  les  arbres  et  garnis  de  rosiers  grimpants. 
Des  pelouses  tondues  au  ras  du  sol,  m.oelleuses 
comme  du  feutre,  vertes  et  fines,  séparent  du  che- 
min ces  riants  cottages.  A  travers  les  grillages  des 
portes  ou  par-dessus  les  haies  vives,  fieuries  de  lise- 
rons, vous  apercevez  de  jeunes  athlètes  en  cos- 
tume blanc,  la  petite  toque  posée  sur  le  derrière  de 
leur  tête  blonde,  chaussés  de  sandales  à  semelle  de 
caoutchouc,  qui  jouent  au  lawn-tennis  avec  des 
jeunes  filles  armées  de  raquettes.  Derrière  les  car- 
reaux à  guillotine  des  fenêtres  ornées  de  plantes, 
vous  devinez  les  salons,  meublés  d'acajou  sombre 
et  luisants  comme  l'intérieur  d'un  nécessaire  de 
voyage,  où  des  personnes  respectables  prennent 
un  nombre  incalculable  de  tasses  de  thé,  —  et 
là-bas,  c'est,  à  travers  les  arbres,  la  ligne  de  la  mer 
dont  le  bleu  intense  ou  le  gris  sombre  se  détache, 
suivant  la  gaieté  ou  la  tristesse  du  jour,  sur  le  bleu 
plus  pâle  ou  le  gris  plus  tendre  du  ciel. 


...La  vie  d'une  ville  de  bains  de  mer,  c'est  sa; 
plage.  Allons-y  donc,  quoique  nous  ne  soyons  ar- 
rivés que  depuis  deux  heures  et  que  le  soir  tombe. 
S'il  y  a  un  Casino,  nous  y  entrerons.  Notre  attente 
de  Parisiens  flâneurs  et  mal  renseignés  est  trom- 
pée. Il  n'y  a  point  de  Casino.  L'esplanade,  comme 
on  dit  ici,  lisez  la  plage,  est  parcourue  mélanco- 
liquement par  des  ombres  qui  prononcent  du  bout 


L'ILE   DE   WIGHT  li 

des  dents  des  phrases  rares,  et  le  seul  endroit  de 
réunion  est  une  sorte  de  terrasse  de  verdure,  à 
cent  mètres  au-dessus  de  cette  plage,  en  pleine  fa- 
laise, où  un  orchestre  du  lieu  joue,  à  grand  ren- 
fort de  cuivre,  des  airs  de  valse  et  de  polka.  Sous 
la  molle  lueur  d'une  lune  d'été,  que  corrigent  les 
lueurs  plus  crues  de  nombreux  becs  de  gaz,  la 
foule  des  mères  de  famille  et  des  jeunes  gens 
erre  gravement,  tandis  que  les  notes  s'éparpillent 
dans  la  légère  brise  qui  vient  du  large.  Les  musi- 
ciens portent  sur  leur  épaule,  gauche  ou  droite, 
selon  l'instrument,  une  façon  d'épaulette  en  métal, 
à  l'extrémité  de  laquelle  est  fichée  une  petite  lan- 
terne qui  éclaire  leur  partition  posée  devant  eux. 
Avec  des  figures  sérieuses  d'officiants,  ils  exécutent 
des  morceaux  d'opérette  en  vogue  chez  nous  il  y  a 
cinq  ou  six  ans.  A  la  queue  leu  leu  et  au  hasard 
du  pot-pourri,  les  motifs  des  Cloches  de  Corneville 
défilent  bruyamment.  C'est  la  mélodie  chère  aux 
modistes  :  J^ai  fait  trois  fois  le  tour  du  monde... 
C'est  le  Va,  petit  mousse...  auquel  se  complaisent 
les  canotières  de  Bougival.  Le  souvenir  du  Paris 
facile  qu'évoquent  ces  accords  contraste  étrange- 
ment avec  l'aspect  familial  des  figures  qui  les 
écoutent  aujourd'hui.  Même  des  ralentissements  et 
des  inexactitudes  de  mesure  enlèvent  à  ces  phrases 
ce  qu'elles  ont  de  si  parfaitement  adapté  à  la 
sensibilité  des  petites  dames  qui  gagnent  leur  vie 
au  pourtour  des  Folies-Bergère.  C'est  bien  du  Paris 
encore,  mais  du  Paris  traduit,  du  Paris  avec  l'ac- 
cent britannique,  et  le  ronflement  subit  de  l'inévi- 


IS  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

table  God  save  the  Queen  achève  de  nous  rappeler 
que  nous  sommes,  quoique  si  près,  dans  un  autre 
monde. 


...  Au  service,  le  matin  du  dimanche.  Il  y  a 
quatre  temples  à  Shanklin.  D'ici  à  deux  ans,  il  y 
en  aura  huit.  Celui-ci  est  le  plus  grand  et  il  appar- 
tient à  l'église  orthodoxe.  De  onze  heures  à  midi 
et  demi,  la  séance  est  longue;  mais  l'impression  est 
assez  originale  pour  que  cette  longue  séance  passe 
vite.  Sur  une  mélopée  gutturale^  l'assemblée  tout 
entière  accompagne  les  psaumes.  Aucun  chuchote- 
ment, aucun  sourire,  rien  de  ce  caractère  de  m.on- 
danité,  mi-convenable,  mi-sceptique,  d'une  cérémo- 
nie pareille  dans  une  ville  d'eaux  en  France.  Si  la 
conviction  n'est  pas  sincère  dans  tous  les  cœurs, 
. —  et  comment  le  savoir?  —  elle  est  sincère  sur 
les  figures.  Mon  compagnon  et  moi,  nous  sommes 
sans  livres  de  prières,  les  bras  croisés.  Je  me  sens 
frappé  doucement  au  coude  -.  c'est  une  jeune 
fille  qui  m'offre  son  recueil  de  cantiques,  en  me 
marquant  du  bout  de  son  doigt  ganté  le  verset 
qui  se  chante.  La  voisine  de  mon  compagnon  fait 
mieux  encore,  elle  lui  tend  son  livre  ouvert  et  suit 
avec  lui.  Elle  est  jolie  et  joliment  mise.  Son  petit 
garçon  remue  et  n'est  pas  sage.  D'une  main  elle 
lui  fait  signe  de  se  tenir  tranquille,  de  l'autre  elle 
tient  toujours  son  livre  devant  les  yeux  de  son 
voisin,  chante  à  raccompagnement.  Tout  cela  san« 


L'ILE   DE   WIGHT  13 

l^ombre  d'une  coquetterie.  Dans  la  simplicité  de 
sa  foi  profonde,  elle  n'admet  pas  une  minute  que 
son  action  puisse  être  mal  interprétée.  La  diffé- 
rence entre  notre  nation  et  celle-ci  apparaît  d'une 
façon  saisissante.  Chez  nous,  en  dehors  des  dévots 
et  des  dévotes,  la  religion  est  presque  toujours  à 
côté  de  la  vie.  Il  est  trop  souvent  de  bon  ton  d'en 
avoir  ou  de  ne  pas  en  avoir,  selon  la  coterie  dont 
on  fait  partie.  Ici  la  religion  est  vivante  dans 
c;  un  des  fidèles.  L'ironie,  cette  lame  sans  poi- 
gnée, qui  blesse  à  la  fois  celui  qui  la  manie  et  celui 
qu'elle  perce,  reste  étrangère  à  ces  descendants  des 
puritains.  Ils  ne  regardent  pas  et  ne  se  sentent 
pas  regardés.  Absorbés  dans  l'émotion  personnelle, 
iis  semblent  parler  à  leur  Dieu  directement,  comme 
s'ils  étaient  seuls  avec  lui.  En  même  temps,  comme 
il  faut  que  le  sens  de  la  commodité  matérielle,  ce 
dogme  de  l'existence  anglaise,  ait  ses  droits  même 
dans  la  maison  du  Seigneur,  des  tabourets,  savam- 
ment rembourrés  et  d'une  pente  bien  calculée,  sont 
là  pour  empêcher  que  l'agenouillement  ne  soit 
pénible.  —  Et  infatigable,  monotone,  rauque,  la 
Mélop'ée  continue,  coupée  seulement  par  la  lecture 
que  le  pasteur  fait  en  chaire  d'un  sermon  écrit.  Il 
prononce  ses  phrases  d'une  voix  rythmiquement 
saccadée.  Il  est  immobile  et  comme  garrotté  dans 
sa  chaire.  Une  machine  n'est  pas  plus  mécanique,  et 
•ependant  ce  ne  sont,  dans  la  salle  très  remplie, 
que  couleurs  violentes  des  étoffes,  que  rubans  verts, 
rouges  ou  lilas,  que  tournures  compliquées  des 
diapeaux.  La  lumière  du  soleil  entre  par  les  car- 


14  ÉTUDES  ET  PORTRAITS 

rcaux  en  verre  de  vitre  sans  peinture.  Elle  incen- 
die encore  ces  étoffes  et  ces  rubans  des  chapeaux. 
Mais  qui  donc  y  prend  garde,  sinon  mon  ami  et 
moi,  et  que  nous  étonnerions  les  aimables  ritua- 
listes  qui  nous  ont  prêté  à  lire  dans  leurs  livres,  si 
nous  leur  prêtions,  nous  autres,  à  lire  dans  notre 
pensée!... 


...  Impossible  de  se  baigner  ce  dimanche.'  A 
partir  de  neuf  heures  du  matin,  les  cabines  rou- 
lantes sont  rangées  contre  la  falaise.  Même  la 
mer,  toute  nue,  et  sans  un  des  bateaux  de  plaisir 
qui  l'égayent  les  jours  de  semaine,  a  l'air  d'obser- 
ver la  loi  commune  et  de  ne  pas  travailler.  Graves 
et  en  chapeau  de  haute  forme,  les  bourgeois  pas- 
sent dans  les  rues  dont  les  magasins  sont  fermés. 
Au  restaurant,  nous  demandons  de  l'aie.  Après 
quelque  hésitation,  le  garçon  nous  en  apporte. 
Puis,  quand  il  nous  remet  la  note,  il  nous  fait 
remarquer  que  l'aie  n'est  pas  portée  siu:  cette  note  : 
• — '«  Il  nous  est  défendu  d'en  vendre  le  dimanche,  » 
ajoute-t-il  sans  sourire.  Cette  hypocrisie  de  ta- 
verne nous  divertit  une  minute;  puis  nous  descen- 
dons sur  la  plage  presque  déserte,  au  pied  de 
cette  falaise  où  le  premier  soir  nous  entendîmes 
l'orchestre  attaquer  la  Valse  des  Roses,  et,  le  long 
de  la  plage,  nous  gagnons  le  Chine. 

Le  Chine  ou  ravin,  d'un  vieux  mot  saxon  «ci- 
nan»  bâiller,  —  disent  les  guides,  —  est  la  gloire 


L'ILE   DE    WIGHT  ij 

de  Shanklin.  Longfellow  a  composé  sur  la  source 
qui  coule  par  la  fissure  de  son  entrée  six  vers  qui 
sont  inscrits  à  même  le  rocher  :  «  O  voyageur,  arrête 
ton  pied  fatigué.  —  Bois  de  cette  fontaine  pure  et 
douce.  —  Elle  coule,  pour  le  riche  et  pour  le  pau- 
vre, la  même.  —  Puis,  va  ton  chemin,  te  souvenant 
encore,  —  le  long  de  la  route,  au-dessous  de  la 
colline,  —  du  verre  d'eau  offert  en  Son  Nom.»  Le 
Chine  est  une  échancrure  de  cinq  cents  pieds  de 
long  et  de  trois  cents  pieds  de  large  à  son  extré- 
mité. La  mer  brise  là-bas,  mais  ici  ce  sont  des  vé- 
gétaïions  d'une  puissance  énorme,  entretenues  par 
la  constante  humidité.  Des  fougères  gigantesques 
grimpent  sur  le  roc  d'où  l'eau  suinte.  Des  touffes 
d'arbres  foisonnent.  Vu  d'en  haut,  c'est  comme  un 
gouffre  de  verdure.  Un  sentier,  soigné  comme  ce- 
lui d'un  jardin,  conduit  le  voyageur  jusqu'au  fond 
du  ravin,  puis  de  là  remonte  sur  la  falaise  d'où 
le  regard  découvre,  à  l'horizon,  la  côte  de  Sandown 
et  partout  la  mer,  crispée  et  palpitante.  Le  long  du 
sentier,  des  bancs  sont  ménagés  qui  permettent 
de  s'asseoir  pour  lire  ou  pour  causer,  dans  la  dé- 
licieuse solitude  de  cette  fraîcheur  et  de  cette  ver- 
dure. Au  dehors,  l'aveuglant  soleil  se  répercute 
dans  le  sable.  Ici,  ses  rayons  tremblotent  sur  les 
feuilles  et  dans  le  filet  d'eau  qui  tombe  en  cascade 
à  l'entrée  du  Chine.  Il  est  si  gai,  ce  soleil,  si  joli 
et  si  anglais^  tout  confortable  et  justement  placé 
pour  sécher  les  sièges  de  gazon.  C'est  ici  l'endroit 
pour  ouvrir  quelque  poète,  d'un  charme  pareil  à 
celui  de  ce  ravin,  élégant  et  sauvage.  Le  voisinage 


l6  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

de  Tennyson,  dont  la  maison  de  campagne  est 
dans  l'île,  nous  invite  à  choisir  ses  œuvres,  et  parmi 
elles  cette  Princesse  où  se  trouvent  les  strophes  si 
touchantes,  et  que  j'aime  à  citer  comme  j'aime  à 
les  relire,  sur  une  jeune  fille  qui  regarde  un  beau 
paysage  en  versant  des  larmes  sajis  cause,  de 
vaines  larmes,  dit  ie  poète  :  «  Vaines,  tendres  et 
tristes  —  comme  des  baisers  dont  on  se  souvient 
après  la  mort,  —  ou  comme  ceux  qu'une  fantaisie 
sans  espérance  imagine  —  sur  des  lèvres  qui  sont 
à  d'autres...» 


ai 


Shanklin,  20  août  1880. 

Une  affiche,  imprimée  en  lettres  noires  sur  fond 
rose,  tire  nos  yeux  dans  la  salle  à  manger  où  nous 
achevons  notre  déjeuner.  Il  y  a  aujourd'hui  aba- 
zaar»,  c'est-à-dire  vente  de  charité,  à  Ryde.  Nous 
consultons  l'indicateur.  Le  train  part  dans  dix 
minutes  et  nous  voici  en  route  pour  la  grande 
ville.  Le  même  indicateur  attribue  vingt-cinq  mi- 
nutes au  parcours.  Mais  dans  cette  île  de  plai- 
sance, la  ponctualité  anglaise  consent  à  être,  sinon 
à  paraître  en  défaut.  A  chaque  station,  c'est  ua 
voyageur  en  retard  que  la  locomotive  attend  vo- 
lontiers, en  indulgente  personne.  C'est  un  panier 
ou  un  paquet  à  mieux  placer,  deux  doigts  de  cau- 
serie  entre   employés,    un    peu    de   la    familiarité 


L'ÏLS  D2   VVîGHT  17 

d'une  diligence  de  province,  —  familiarité  mas- 
quée d'ailleurs  sous  une  allure  automatique,  un 
appel  bref  du  nom  des  stations,  tout  l'attirail  du 
▼rai  voyage  britannique,  rapide,  pratique  et  méca- 
nique. Tant  et  tant  que  ce  parcours  de  vingt-cinq 
minutes  est,  le  plus  souvent,  de  trois  quarts  d'heure, 
Yoire  d'une  heure.  Mais  qui  s'en  plaindrait?  Les 
wagons,  peu  remplis,  ont  comme  un  air  de  salons 
roulants,  avec  les  deux  fauteuils  adossés  au  centre 
du  compartiment.  La  voie  semble  une  allée  de 
jardin,  creusée  comme  elle  est  entre  des  parcs  fer- 
més seulement  de  haies  vives,  et,  de  place  en  place, 
tremblote,  à  l'horizon,  par  quelque  échancrure  de 
terrain,  la  mer  criblée  de  soleil. 

J'ai  appelé  Ryde  la  grande  ville  par  comparai- 
son avec  le  minuscule  Shanklin.  En  réalité,  avec 
ses  maisons  étagées  sur  la  pente  douce  d'une  col- 
line foisonnante  de  beaux  arbres,  Ryde  n'est  pas 
plus  considérable  que  Dieppe,  mais  c'est  un  Dieppe 
quasi  sans  port.  La  crique  artificielle  découpée 
par  la  jetée  dans  la  vaste  courbure  de  l'anse 
n'abrite  que  des  embarcations  de  promenade  : 
tninces  yoles  à  voile  latine,  chaloupes  à  rames,  pé- 
rissoires manœuvrées  à  la  pagaie.  Le  train  va  jus^ 
qu'au  bout  de  cette  jetée.  Là,  de  demi-heure  en 
demi-heure,  un  bateau  à  vapeur  dépose  et  prend 
des  passagers.  II  fait  le  service  de  Portsmouth 
dont  les  maisons  papillotent  sur  la  côte,  en  face, 
avec  des  tons  légers  et  transparents  d'aquarelle. 
Sur  cette  même  jetée,  et  parallèlement  au  chemin 
de  fer,  comme  je  le  notais  plus  haut,  court  un 


i8  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

tramway.  Un  troisième  et  large  chemin  est  amé- 
nagé pour  les  piétons.  La  locomotive  siffle,  les 
chevaux  du  tramway  galopent,  le  flot  des  prome- 
neurs se  dirige  vers  l'esplanade  qui  sert  à  la  fois 
de  débarcadère,  de  gare,  de  salle  de  concert  et  de 
lieu  de  rafraîchissements.  Cela  fait  une  vitalité 
endiablée  sur  ce  triple  chemin,  un  mouvement 
qu'égayent  les  toilettes  hardies  des  femmes,  qu'ac- 
compagne l'éclat  des  cuivres  d'un  orchestre  placé 
sur  la  terrasse,  qu'encadre  l'ondulation  changeante 
des  vagues,  et  il  faut  une  conscience  d'écrivain  en 
mal  de  littérature  pour  ne  pas  s'oublier  l'après- 
midi  entier  sous  le  tendelet  du  débarcadère,  où 
le  vent  claquette,  en  jouissant  de  ce  plaisir  déli- 
cieux entre  les  plaisirs  :  se  laisser  vivre  et  regarder 
les  autres  vivre. 


La  vente  se  tient  à  dix  minutes  de  Ryde.  De 
loin  en  loin,  des  bandes  de  papier,  oii  est  impri- 
mée une  main  ouverte,  montrent  la  route.  La  végé- 
tation de  cette  île  est  vraiment  celle  d'une  contrée 
méridionale.  Des  plantes  grasses  poussent  en 
pleine  terre,  énormes  et  dentelées.  Les  arbres  des 
jardins  croisent  leurs  branches  sur  le  chemin.  Ils 
fomvcnt  par  instants  comme  des  tunnels  de  fraî- 
cheur sombre  où  des  floraisons  de  fuchsias,  hauts 
comme  des  hommes,  éclatent  de-ci  de-là,  féroce- 
ment rouges.  A  travers  les  fûts  de  ces  arbres,  des 
pelouses  apparaissent,   des  pièces  d'eau  écaillées 


L'ILE    DE   WIGHT  19 

de  vertes  feuilles,  des  maisons  élégantes,  des  par- 
terres bariolés.  L'aristocratique  tenue  de  ce  paysage 
s'achève  par  la  tenue  choisie  des  promeneurs.  De- 
puis huit  jours  que  nous  vagabondons  à  travers 
l'île,  nous  n'avons  pas  rencontré  un  homme  en 
blouse,  pas  un  enfant  pieds  nus  et  demandant 
l'aumône.  On  dirait  que  les  Anglais,  ces  inimi- 
tables artistes  en  confort,  ont  soigneusement  éche- 
nillé  leur  verdoyant  jardin  d'été  de  tout  ce  qui 
rappellerait  tristement  au  souvenir  le  tragique  en- 
vers du  décor  social.  Comment  les  jeunes  femmes 
qui  respirent  cet  air  parfumé  devant  ces  jardins, 
aussi  calmes,  aussi  réguliers,  aussi  frais  que  leurs 
sentiments,  imagineraient-elles  les  passions  désor-* 
données,  les  révoltes  contre  le  destin,  les  trépi- 
gnements dans  la  boue,  les  coupables  et  folles 
fièvres  des  réfractaires  de  tous  ordres?  De  là  cette 
littérature  qu'ignore  notre  France  révolutionnaire, 
—  littérature  si  souvent  oublieuse,  dans  son  parti 
pris,  des  dessous  lamentables  de  l'existence,  oc- 
cupée à  peindre  des  âmes  délicates  et  rares,  des 
sentiments  distingués,  même  dans  l'axaltatioiL 
C'est  bien  parmi  ces  villas  et  sous  ce  ciel  que  le 
noble  et  tendre  poète  Tennyson  a  pu  écrire  les 
Idylles  du  Roi,  héroïques  légendes  dont  la  beauté 
purifiée  s'harmonise  si  bien  aux  rêves  de  ce  monde 
anglais,  que  je  comparerais  volontiers  à  une  fleur 
qui  veut  ignorer  sa  tige. 

Mais  alors  pourquoi  cette  vente  de  charité, 
puisque  les  moindres  brins  de  ce  gazon  et  les 
moindres  feuilles  de  ces  arbres  semblent  ne  pas 


20  ÉTUDES    ET   PORTR.. 

savoir  s'il  est  des  misères?  Tout  simplement  pour 
tenir  en  bon  état  les  nombreuses  églises  qui 
dressent  leurs  croix  par  intervalles  et  semblent 
elles-mêmes  donner  un  aspect  de  villégiature  heu- 
reuse à  la  piété  comme  à  la  mort.  Un  lierre  les 
revêt  de  ses  feuilles  qui  luisent  au  soleil  et  dis- 
simulent ce  que  le  mur  nu  et  gris  aurait  d'attris- 
tant aux  yeux.  Entre  les  pierres  tombales  du 
champ  de  repos,  placé  au  pied  de  la  gaie  chapelle, 
l'herbe  grandit,  drue  et  soyeuse.  Rien  de  plus 
comme  il  faut,  de  plus  confortable!  Pareillement, 
rien  de  mieux  entendu  pour  le  plaisir  du  regard 
que  Finstallation  de  la  vente,  destinée  à  l'entre- 
tien de  ces  salons  du  dernier  sommeil  et  de  la 
prière.  Sur  une  colline  d'oii  l'on  domine  la  mer 
immense  et  floconneuse,  des  tentes  sont  disposées 
entre  des  arbres.  Un  orchestre  militaire  a  été  prêté 
pour  la  circonstance.  Dans  l'entre-deux  des  mor- 
ceaux, les  hommes  se  reposent  sur  le  gazon  vert 
qui  fait  ressortir  encore  la  violente  couleur  de 
leurs  habits  rouges.  Dans  la  villa,  dont  les  pro- 
priétaires ont  complaisamment  ouvert  leur  parc 
c,  la  vente,  une  jeune  femme  chante  au  piano,  tan- 
dis que,  sous  les  tentes,  d'autres  tiennent  des 
comptoirs  et  de  leurs  yeux  attentifs  invitent  les 
passants.  Voici  que  tour  à  tour  des  mains  irrésis- 
tibles nous  offrent  des  billets  de  loterie,  des  bou- 
quets, des  serviettes  à  thé,  de  la  bière  au  gmgem- 
Lre.  Les  bouquets  sont  composés  de  roses,  de 
clicvrefeuilles,  d'œillets  de  toutes  nuances.  Les 
serviettes  portent  sur  un  de  leurs  coins,  dessinée* 


L'ILE   DE   WIGHT  ai 

comme  au  crayon,  grâce  à  un  artifice  de  broderie, 
les  vignettes  du  célèbre  livre  d'images  :  Under  ihe 
Window,  par  miss  Kate  Greenaway.  C'est  une 
suite  de  scènes  oh  des  babies  anglais  figurent, 
saisis  dans  le  détail  de  leur  existence  intime,  avec 
une  bien  amusante  gaucherie  de  geste  ou  d'atti- 
tude. Des  cinq  et  des  six  petites  filles  se  tiennent 
par  la  main.  Elles  regardent  droit  devant  elles, 
leur  large  et  bonne  face  auréolée  par  un  colossal 
chapeau  à  bavolet.  Un  garçonnet  a  escaladé  un 
mur  trop  haut  et  mord  son  pouce.  Un  autre,  arrêté 
sur  la  porte  d'un  cottage,  contemple  un  jardinet 
tracé  au  cordeau,  avec  une  physionomie  qui  révèle 
cinq  générations  de  personnages  graves  derrière  le 
petit  bonhomme.  Il  va  dire  «  aoh!  »  avec  l'accent 
qu'on  sait,  celui  des  blondes  jeunes  filles  débou- 
chant le  cruchon  de  bière  au  gingembre,  —  ce  pré- 
texte de  plus  à  boire  du  poivre  qu'ont  inventé  les 
brasseurs  anglais.  —  Et  cependant  le  piano  et  la 
Yoix  se  sont  tus  dans  le  pavillon.  Les  soldats 
rouges  sont  debout  à  leurs  pupitres.  Le  cuivre  re- 
commence de  ronfler.  Si  nous  profitions  de  notre 
présence  ici  pour  marcher  jusqu'à  Quarr-Abbey, 
qu'on  nous  désigne  comme  un  couvent  du  moyen 
âge  en  ruine. 


...  Le  chemin  continue  à  tourner  parmi  les  haies 
vives.  L'île  de  Wignt,  en  cela,  ressemble  à  l'île  de 
Corfou.   Presque  jamais  dans  la  campagne  l'œil 


flj  ÉTUDES    ET    PORTRAITS 

n'est  arrêté  par  une  de  ces  lourdes  clôtures  en 
pierre  qui  rappellent  si  utilement,  mais  si  vilaine- 
ment, la  querelle  du  a  tien  »  et  du  «  mien  »  au 
voyageur  égaré  dans  un  paysage  et  des  songes 
d'idylle.  Par  delà  ces  haies,  c'est  toujours  la  même 
extraordinaire  poussée  de  verdure,  et  aussi  la  même 
apparence  de  félicité  comblée,  d'opulence  apaisée, 
d'installation  définitive  et  savante.  Les  ruines  de 
l'abbaye  sont  situées  dans  une  vallée  que  termine  une 
falaise.  Les  ruines  ?  Non.  Le  propriétaire  a  su  adroi- 
tement s'y  ménager  une  villa,  en  adaptant  à  ce  qui 
resîait  de  l'ancienne  construction  une  construction 
moderne.  Les  fenêtres  en  ogive,  —  derrière  les- 
quelles on  imagine  quelque  jeune  j&gure  de  moine 
mélcincoliquement  accoudé  dans  la  nostalgie  de 
la  vie  sacrifiée,  —  s'ouvrent  sur  un  salon  garni 
de  moquette  et  meublé  d'acajou.  Les  sculptures 
des  colonnettes,  qu'un  pieux  artiste  fleurit  avec 
amour  de  lis  mystiques,  se  rajustent  à  l'ardoise 
d'un  toit  troué  de  tuyaux  de  cheminée.  Comme  une 
main  économe  colle  une  bande  de  papier  sur  la 
fêlure  d'une  vitre  pour  la  masquer,  ainsi  l'ingé- 
nieux architecte  a  fait  courir  du  lierre  sur  les  sou- 
dures de  l'antique  édifice  et  de  la  bâtisse  bour- 
geoise. Comme  c'est  anglais,  cette  ingéniosité-là, 
et  n'y  voyez-vous  point  un  symbole  inconscient 
du  génie  de  ce  peuple,  si  habile  aux  transitions 
sociales?  Qui  donc  pratiqua  mieux  l'art  dif- 
ficile de  joindre  le  présent  au  passé  sans  renver- 
sement, et  d'exploiter  tout  ce  qui  fut  pour  le  plus 
grand  profit  de  ce  qui  est? 


LMLE  DE   WIGHT  93 


IV 


Portsmouth,  25  août  1880. 

Les  journaux  annoncent  qu'à  Portsmouth  doit 
avoir  lieu  un  embai'quement  de  troupes  pour  l'Af- 
ghanistan. La  Reine  y  passera  une  revue.  Nous 
nous  mettons  en  route  pour  le  Toulon  anglais,  en 
compagnie  d'un  de  nos  amis,  étudiant  à  Cam- 
bridge. De  Shanklin  à  Ryde,  puis  de  Ryde  à  Ports- 
mouth, il  y  a  bien  deux  heures,  rai-chemin  de  fer 
et  mi-bateau.  Peu  d'endroits  au  monde  sont  plus 
■favorables  à  la  causerie  gaie  que  le  pont  d'un  pa- 
quebot quand  le  ciel  est  bleu,  le  vent  tiède,  la  mer 
à  peine  ridée  de  vagues.  Nous  amusons  beaucoup 
notre  compagnon,  en  lui  racontant  notre  dia- 
logue du  matin  avec  un  Irlandais.  Vêtu  d'un  habit 
rouge,  qui  jurait  terriblement  avec  le  reste  de  son 
costume  et  le  faisait  ressembler  à  quelque  roi  nègre 
en  tenue  de  cérémonie,  cet  Irlandais  nous  accoste 
sur  la  plage.  Il  nous  offre  des  programmes  de  ré- 
gates que  nous  lui  refusons.  L'homme  ne  se  décou- 
rage pas,  et,  souriant,  il  nous  demande  de  quoi  boire 
une  pinte  d'ale  à  notre  santé,  sous  le  prétexte  que 
les  Irlandais  aiment  la  France.  Il  empoche  bra- 
vement l'argent  et  avec  majesté  nous  force  d'ac- 
cepter un  de  ses  programmes...  upour  nous  ré- 
galer. » 

Tandis  que  nous  discutons  à  ce  propos  sur  Vit- 


24  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

lande  et  ses  difficultés  politiques,  autour  de  nou8 
se  dressent  les  tours  sur  pilotis,  qui  révèlent  l'ap-* 
proche  du  formidable  port.  Nous  doublons  li 
]etée,  et  la  rade  dessine  son  enceinte  tranquille. 
Des  barques  courent  des  bordées  sous  un  petit 
vent  frais  qui  se  lève.  Les  bateaux  de  transport, 
les  canonnières  apparaissent,  et  de-ci  de-là  d'énor- 
mes vaisseaux  de  ligne,  des  vétérans  à  la  retraite, 
dressent  les  trois  étages  de  leurs  ponts  superposés. 
Les  gueules  des  canons  n'aboieront  plus  par  les  sa- 
bords, et,  à  leur  place,  des  croisées,  pareilles  à 
celles  des  appartements,  attestent  que  les  paquets 
de  mer  ne  briseront  plus  là  contre.  Notre  paquebot 
passe  joyeusement  devant  ces  invalides,  avec  cet 
air  coquet  des  moineaux  libres  du  Jardin  de» 
Plantes  qui  traversent  la  cage  d'un  aigle  enchaîné. 
Nous  descendons  sur  le  quai  pour  gagner  l'entrée 
des  docks.  En  attendant  l'heure  de  la  revue,  nous 
visiterons  les  chantiers  des  constructions  navales^ 
et  les  ateliers  des  machines  de  guerre.  L'adminis- 
tration n'est  pas  plus  facile  de  ce  côté-ci  de  la 
Manche  que  de  l'autre.  Le  factionnaire  nous  arrête 
pour  nous  demander  nos  noms  et  qualités.  Nous 
sommes  étrangers,  nous  ne  saurions  entrer  dans  le» 
docks  sans  une  autorisation  de  l'amiral  comman- 
dant le  port,  et  cette  autorisation  ne  saurait  être 
donnée  que  sur  une  demande  venue  de  l'ambas* 
sade.  Ces  formalités  indignent  le  policeman  qui 
nous  conduit  au  secrétariat,  puis  nous  ramène  àl 
la  porte.  Il  dit  que  les  Français  sont  les  amis  des 
Anglais,  et  qu'on  devrait  tout  leur  montrer.  Vaine 


L'ILE   DE   WIGHT  tj 

formule  polie,  mais  qui  nous  console  mal  de  notre 
déconvenue.  Puis,  d'après  le  conseil  de  ce  brave 
homme,  nous  prenons  une  barque  et  filons  sur 
les  vaisseaux  de  guerre  dont  l'abord  est  auto- 
risé. 


...  A  tour  de  rames  notre  barque  sillonne  l'eau 
clapotante,  cette  eau  verte,  presque  noire,  du  port. 
Nous  longeons  les  flancs  du  bateau  de  transport 
sur  lequel  s'empilent  les  soldats  envoyés  en  Afgha^ 
nistan  :  huit  cents  rifles  ou  fusiliers.  Le  bateau 
s'appelle  Jiunma,  du  nom  d'une  rivière  de  l'In- 
doustan.  Il  est  de  la  longueur  d'un  transatlan- 
tique. D'en  bas,  nous  apercevons  le  haut  du  corps 
des  soldats  penchés  sur  le  bastingage.  Leur  torse 
est  serré  dans  une  tunique  bleue,  leur  tête  couverte 
d'un  bonnet  vert.  C'est  toujours  ces  faces  insou- 
ciantes d'hommes  du  peuple  naturellement  fata- 
listes, comme  nous  en  avons  tant  vu,  au  comm.en- 
cement  de  la  guerre  de  1870,  à  Paris.  Un  d'entre 
eux,  à  la  petite  ouverture  d'un  des  entreponts,  s'est 
accoudé  seul.  Il  contemple  le  ciel  anglais  avec  une 
infinie  mélancolie.  Le  temps  de  saisir  ce  détail 
touchant,  de  le  rêver  peut-être,  et  notre  barque 
est  déjà  sous  les  flancs  du  vapeur  Sérapis,  qui  a 
porté  le  prince  de  Galles  durant  son  voyage  aux 
Indes.  De  là,  nous  arrivons  devant  le  Glaiton,  na- 
vire de  guerre  d'un  nouveau  modèle,  qui  peut,  en 
cas  de  danger,  plonger  sous  la  mer  et  ne  laisser 


a6  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

à  la  surface  qu'un  seul  de  ses  trois  ponts  :  le 
hurricane-deck  ou  pont  de  l'ouragan.  La  forme 
de  ce  monstre  d'industrie  meurtrière  est  par  elle- 
même  sinistre.  Il  est  semblable  à  un  gigantesque 
instrument  de  physique.  Ses  trois  ponts  s'étagent 
comme  des  terrasses  et  reposent  les  uns  sur  les  autres 
au  moyen  de  colonnes.  A  l'arrière  se  dresse  la  tour 
mobile.  Nous  abordons.  Un  matelot,  pieds  nus,  mai- 
griot  et  musclé,  qui  donne  l'impression  d'une  sorte 
d'orang  à  vareuse,  nous  montre  le  détail  de  ces 
trois  teiTasses.  Deux  canons  attendent  dans  la  tour, 
parés  et  lustrés  comme  les  pièces  d'argent  sur  la 
table  à  toilette  d'une  jolie  femme.  Ils  tournent 
avec  la  tour  en  une  minute  et  demie.  Des  obus, 
gros  comme  des  corps  d'enfant,  sont  rangés  le 
long  de  l'entrepont.  Canons  et  obus  sont  d'un  petit 
calibre,  nous  dit  le  matelot,  à  côté  de  ceux  de  la 
Dévastation,  autre  bâtiment  du  même  genre.  C'est 
bien  là  le  vaisseau  de  guerre  scientifique.  Ni  pit- 
toresques sculptures,  ni  enjolivements  :  juste  ce 
qu'il  faut  d'hommes,  de  bois  et  de  fer  pour  le 
service  d'un  canon  flottant! 

Combien  diffère  de  cette  machine  à  tuer  le  vais- 
seau qui  eut  l'honneur  de  porter  Nelson  à  Trafal- 
gar,'la  Victor  y,  et  que  nous  visitons  au  sortir  du 
Glatton!  Ici  la  colossale  figure  de  la  proue,  la 
forme  monumentale,  les  trois  mâts  emmêlés  de 
vergues  et  de  cordages,  le  nombre  des  canons,  tout 
révèle  l'époque  d'une  guerre  plus  humaine,  où  le 
courage  individuel  comptait  parmi  les  atouts  du 
jeu  sanglant,  temps  lointain   des  héroïques  croi- 


L'ILE   DE   WIGHT  27 

sières,  des  abordages,  des  combats  corps  à  corps. 
La  Viciory  est  aujourd'hui  comme  un  musée  con- 
sacré à  la  gloire  de  Nelson.  Une  plaque  de  cuivre 
marque  sur  le  pont  l'endroit  où  l'amiral  tomba 
frappé  d'une  balle  qu'un  soldat  lui  tira  du  haut 
d'une  des  vergues  du  vaisseau  ennemi.  Sur  le 
gouvernail  sont  inscrites  les  paroles  qu'il  pro- 
nonça avant  la  bataille,  et  qui  sont  d'une  élo- 
quence bien  anglaise  :  iEngland  expecis  every 
man  to  do  his  duty.  —  L'Angleterre  s'attend  à  ce 
que  chaque  homme  fasse  son  devoir.»  Un  portrait 
du  temps  représente  ce  cruel  adversaire  de  la  for- 
tune de  Napoléon.  C'est  une  face  maigre,  fine  et 
rouge  d'invincible  entêté.  Une  chaloupe  joliment 
peinte  et  qui  fut  la  sienne,  se  fane  dans  un  des 
entreponts,  —  celle  sans  doute  qui  balançait  sur 
la  mer  de  saphir  des  côtes  italiennes  cette 
lady  H...  de  laquelle  il  était  fou,  étrange  femme 
dont  Latouche  a  dessiné  le  dangereux  profil  dans 
son  roman  de  Fragoletta.  Un  tableau,  dont 
chaque  figure  est  un  portrait,  met  sous  nos  yeux  la 
scène  de  cette  mort  dans  la  victoire,  pas  très  loin 
;  de  la  place  même  où  l'ajniral  expira.  Les  canons 
qui  servirent  dans  la  lutte  sont  là  encore,  avec 
les  amas  de  boulets  préparés  pour  eux.  Après  quel- 
ques minutes  d'une  telle  promenade,  et  avec  de 
l'imagination,  l'idée  que  ces  choses  de  bois  et  de 
fer  ne  sont  pas  un  décor,  mais  qu'elles  ont  été  les 
outils  réels  d'un  drame  réel,  fait  battre  le  cœur.  Je 
me  rappelle  un  passage  où  l'historien  Carlyle,  à 
propos  d'un  conte  du  roi  Jean  trouvé  par  hasard, 


a8  ÉTUDES   ET  PORTRAITS 

rend  vivement  cette  sensation  ;  €  Songe,»  dit-il  4 
peu  près,  oque  ces  hommes  ont  vécu,  que  le  temps 
durait  pour  eux,  qu'ils  respiraient  l'air,  que  l'herba 
poussait,  et  tu  sentiras  tout  ce  que  le  aaturel  eOf- 
veloppe  de  surnaturel!...» 


...  Le  yacht  royal,  VAlberta,  est  annoncé.  Nou« 
remontons  dans  notre  barque  pour  bien  le  voir  à 
son  passage.  L'aspect  de  la  rade  est  peu  changé. 
Dix  barques  peut-être,  chargées  de  curieux  comme 
nous,  cinglent  sur  les  flancs  de  la  Jumna.  Dana 
tous  les  vaisseaux,  ctnciens  ou  nouveaux,  qu'il» 
soient  de  guerre  ou  de  transport,  l'équipage  doit 
monter  sur  les  vergues.  Les  matelots  s'aident  de» 
pieds  et  des  mains,  grimpent  à  la  queue  leu  letf 
sur  les  échelles  de  corde,  et,  dans  leur  costume  de 
nuance  sombre,  semblent  d'énormes  rats  envahis- 
sant un  navire  Puis,  arrivés  aux  hunes,  ils  gar- 
nissent toute  la  longueur  de  la  vergue,  debout  et 
se  tenant  par  les  mains.  Aucun  coup  de  canon,  pae 
un  cri.  Rien  qui  ressemble  à  une  réception  officielle. 
Ce  caractère  de  simplicité  parfaite  est  saisissant, 
lorsqu'on  sait  quels  sentiments  de  vénération  les 
Anglais  portent  à  la  Reine.  Cette  vénération  n'a 
rien  de  l'idolâtrie  personnelle  que  nous  sommes 
habitués,  en  France,  à  considérer  comme  la  forme 
naturelle  du  sentiment  monarchiqiie.  «Est-ce  ]s 
yacht  privé  de  la  Reine?»  dis-je  au  batelier  qui 
nous  conduit.  —  «  Non,  »  fait  l'homme,  c  il  est  au 


L'ILE   DE   WIGHT  tg 

gouvernement,»  attestant  ainsi  que,  même  dans 
son  ignorance,  il  distingue  le  pays  et  la  personne 
qui  représente  v'^e  pays.  UAlberta  n'est  pas  diffé- 
rent des  yachts  ordinaires  d'amateurs  élégants.  Seu- 
lement, le  pavillon  royal,  rouge,  bleu  et  jaune, 
flotte  sur  lui.  Il  aborde.  Avec  la  jumelle  et  d'où 
nous  sommes,  c'est  comme  si  nous  marchions  sur 
le  tillac,  parmi  les  officiers  en  uniforme  et  les  ma- 
rins en  veste  blanche.  Les  toilettes  des  quatre 
dames  d'honneur  sont  tout  unies.  La  Reine  ap- 
paraît, vêtue  de  noir.  Elle  passe  sur  le  petit  pont 
jeté  entre  la  Jumna  et  le  yacht  Je  distingue  son 
proâl  connu,  à  la  fois  si  sévère  et  si  doux,  alourdi 
et  fin,  presque  bourgeois  et  pourtant  royal.  Sa  robe 
s'efface  derrière  le  bastingage.  Elle  parle  sans 
doute,  et  j'imagine,  à  peu  près  comme  Nelson  avant 
le  combat  :  «  En  gland  expects...  »  et  à  la  réserve 
respectueuse,  comme  au  silence  ému  de  tous  les 
spectateurs,  dont  les  visages  passent  dans  le  champ 
de  la  lorgnette,  on  comprend  que  l'âme  profonde 
et  sereine  de  l'Angleterre  plane  sur  cette  scène. 
Que  nous  sommes  loin  de  la  vie  latine,  si  exté- 
rieure, si  prodiguée  en  mouvements  qui  excitent 
encore  la  passion  qu'ils  manifestent,  loin  surtout 
de  la  hideuse  erreur  républicaine.  Nous  aussi  QOUS 
fivons  connu  cette  religion  du  Roi  !  Hélas  ! 


Il  était  dit  que  nous  serions  récompenses  dei 
JDOtre  sympathie  pour  cette  scène  si  aiigiaibe,  par 


30  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

un  témoignage  de  sympathie  pour  la  France  qui 
prouve  combien  les  deux  nations  sont  aujourd'hui 
voisines  de  cœur.  Nous  nous  retrouvons  le  soir  sur 
le  bord  de  la  mer,  avec  l'amiral  D***  qui  nous 
parle  de  la  guerre  et  des  larmes  qu'il  a  versées, 
a  comme  un  enfant  »,  en  apprenant  la  reddition  de 
Metz.  «Ah!  ces  Français,»  ajoute-t-il,  «qu'ils  sont 
vivants  et  alertes!  En  Crimée,  deux  heures  après 
le  débarquement,  je  les  vois  encore,  installés 
comme  chez  eux,  fumant  leur  petite  pipe  devant 
leur  tente,  et  nous  regardant...  »  Et  le  souvenir 
du  danger  commun,  du  sang  versé  côte  à  côte  sur 
les  champs  de  bataille  d'Orient,  saisit  le  dur  marin 
qui  nous  serre  les  mains  avec  attendrissement.  Au 
risque  de  me  faire  traiter  de  «  chauvin  »  par  les 
désabusés  du  patriotisme,  j'avoue  que  cette  poignée 
de  main  et  le  sentiment  qui  la  commandait  m'ont 
fait  un  plaisir  délicieux.  Ceux  qui  ont  vécu  à 
l'étranger  depuis  la  guerre,  ne  fût-ce  qu'une  se- 
maine, me  comprendront. 


V 


Shanklin,  30  août  1880. 

Sur  tous  les  murs,  des  affiches  annoncent  une 
journée  de  fête  au  profit  du  Cricket-club  de  la 
ville.  Durant  l'après-midi,  match  public  entre  les 
champions  du  club  de  Shanklin  et  ceux  d'une 
société  de  Londres,  venus  exprès.  Le  soir,  à  Vlns-^ 
tïtîite  —  sorte  de  bâtisse  à  toutes  fins  qui  tient 


L'ILE    DE    WIGHT  31 

du  théâtre  et  du  temple,  —  représentation,  par  une 
troupe  d'amateurs,  d'une  comédie  célèbre  de  Tom 
Taylor  :  Still  waters  run  deep.  C'est  notre  pro- 
verbe français  :  Il  n'est  pire  eau  que  l'eau  qui  dort 
Tout  en  marchant  le  long  d'un  sentier  bordé  de 
haies  fleuries,  nos  amis  nous  content  que  la  moin- 
dre petite  cité  de  province  a  ainsi  son  Cricket- 
club,  dont  même  les  dames  font  partie,  en  leur 
qualité  de  joueuses  de  tennis.  Durant  la  saison,  il 
y  a  réunion  du  club  chaque  semaine.  On  joue,  on 
cause,  et  une  des  dames  offre  le  thé  aux  acteurs 
comme  aux  spectateurs  du  tournoi.  Le  club  pos- 
sède un  terrain  soigneusement  entretenu.  A  Shan- 
klin,  c'est  une  pelouse  sur  une  hauteur.  L'enca- 
drement est  composé  de  prairies  fraîches  et  de  col- 
lines boisées.  Une  corde  entoure  un  espace  carré 
dans  lequel  sont  les  joueurs.  Ils  ont  le  costume 
blanc,  les  sandales,  la  toque  de  rigueur.  Quelques- 
uns  portent  sur  les  tibias  une  cnémide  fabriquée 
en  lamelles  de  bois,  et  à  l'épreuve  de  la  balle.  Ils 
vont,  ils  viennent,  lancent  cette  balle,  la  rejettent 
avec  un  flegme  qui  dément,  en  apparence,  l'intérêt 
passionné  qu'excite  le  résultat  de  la  lutte.  Il  sem- 
ble, à  qui  ne  connaît  point  les  arcanes  du  jeu  de 
cricket,  que  ce  soient  là  des  préparatifs  de  la  partie 
et  non  la  partie  même.  Parfois  un  coup  très  adroit 
est  salué  par  les  applaudissements  des  spectateurs. 
Ceux-ci  se  tiennent  dans  un  rond-point  ménagé 
en  dehors  de  li  corde,  qui  constitue  comme  un 
salon  en  pleine  campagne.  Les  dames  s'asseoient 
sur  des  pliants,  les  hommes  sur  des  bancs.  C'est 


32  ruKiKAlTS 

un  joli  contraste  que  celui  des  toilettes  de  l'un  et 
de  l'autre  sexe.  Les  dames  sont  mises  comme 
pour  une  visite,  en  chapeaux,  en  gants,  en  robe 
parée.  Beaucoup  d'hommes  sont  en  costume  de 
jeu,  même  s'ils  ne  doivent  pas  prendre  part  à 
la  partie.  Il  y  a  là  d'incroyables  audaces  de  va- 
reuses et  de  casquettes.  Des  raies  jaunes  ou  rouges, 
violettes  ou  vertes,  bariolent  les  étoffes.  Des  en- 
fants, chaussés  de  bas  de  soie  noire  à  coins  bleus 
ou  oranges,  en  souliers  découverts,  charmants  de 
grâce  agile  avec  leurs  cheveux  d'or  roussâtre, 
courent  parmi  les  groupes.  Un  orchestre  de  mu- 
siciens, en  costume  bourgeois,  attaque  de  temps 
à  autre  avec  force  notes  fausses,  un  air  d'opé- 
rette française,  et  sur  cette  assemblée  pétille  un 
joli  soleil  d'après-midi,  ici  incendiant  une  étoffe 
déjà  d'une  couleur  trop  chaude,  là  ravivant  encore 
les  teints  déjà  presque  vifs,  ailleurs  luisant  sur 
la  verdure  épaisse  des  feuillages  et  des  gazons; 
puis,  très  au  loin,  une  buée  de  vapeur  estompe  le 
contour  de  la  colline  plus  sombre.  N'est-ce  pas  un 
tableau  tout  posé  pour  le  pinceau  d'un  Nittis?  Ta- 
bleau bien  anglais  par  les  plus  menus  de  ses  dé- 
tails; car  où  trouver  ailleurs  cet  horizon  de  jardins 
confortables?  oii  cette  scène  de  vie  au  grand  air? 
où  ces  toilettes  d'un  goût  singulier  ?  où  ces  hommes 
du  monde  athlétiques?  où,  dans  une  réunion  élé- 
gante de  ville  d'eaux,  cette  absence  évidente  de 
demi-mondaines  en  quête  de  galanterie? 


L'ILE   DE   WIGHT  33 

...  Le  soir,  à  Vlnstituîe,  même  caractère  bien  an- 
glais de  la  salle,  de  la  pièce  et  des  acteurs.  La  salle 
d'abord.  Strictement  nue  et  terminée  par  une  mince 
estrade  volante,  elle  peut  servir  au  prêche  comme 
au  bal,  à  la  conférence  comme  à  la  comédie.  Elle 
est  «  à  tout  faire  »,  comme  nos  bonnes  des  petites 
affiches  et  les  gênerai  servants  des  annonces  du 
Thnes.  Pour  ce  soir-ci,  elle  est  garnie  de  chaises, 
et  d'irréprochables  jeunes  gens,  le  bouquet  de 
fleurs  à  la  boutonnière,  conduisent  aux  places  nu- 
mérotées les  jeunes  filles  ou  les  mères.  C'est  un 
coup  d'œil  amusant  pour  la  jumelle  d'un  chroni- 
queur français,  habitué  à  nos  premières,  que  cette 
quantité  de  coiffures  britanniques.  Les  têtes  sont 
nues.  La  longue  tresse  blonde  unique  retombe  sur 
des  épaules  qui  s'enfoncent  dans  une  robe  tou- 
jours montante.  Des  regards  sans  coquetterie  se 
posent  franchement  sur  le  regard  qu'ils  interro- 
gent. Les  rires  découvrent  des  dents  souvent  trop 
longues.  Le  poète  Baudelaire  eût  aimé  la  grâce 
parfois  un  peu  macabre  de  ce  rire  qui  laisse  de- 
viner la  tête  de  mort  sous  la  figure  vivante.  D'autres 
fois,  c'est  au  contraire  un  de  ces  visages,  roses  de 
santé,  que  Tennyson  définit  dans  son  poème  de 
Maud  d'une  épithète  intraduisible  :  babe-faced. 
A  côté  de  ces  jeunes  filles  qui  bavardent  et  des 
femmes  plus  âgées  qui  les  accompagnent,  les 
teints  très  rouges  des  hommes  éclatent  davantage, 
éveillés  qu'ils  sont  par  la  clarté  du  plastron  et  par 
la  couleur  noire  du  frac.  Le  tempérament  sanguin 
de  la  race  anglo-saxonne  est  inscrit  ici  sur  chaque 
**  3 


34  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

physionomie,  comme  la  moralité  puritaine  dans 
les  phrases  de  la  comédie  que  vient  d'annoncer  UH 
coup  de  cloche. 

L'auteur  était  critique  au  Times.  Mieux  que  per- 
sonne donc  il  connaissait  le  goût  anglais.  Il  savait 
le  théâtre  par  la  théorie  et  par  la  pratique.  Il  a  écrit 
plusieurs  drames  d'histoire  qui  eurent  peu  de  suc- 
cès; mais  ses  comédies  sont  estimées,  et,  parmi 
elles,  Still  waiers...  tient  le  premier  rang.  La 
pièce  passe  pour  originale,  n'étant  pas  adaptée  du 
français.  Il  ne  sera  pas  sans  intérêt  d'en  suivre  la 
fabulation,  scène  par  scène.  John  Mildmay,  marié 
depuis  un  an,  habite  avec  son  beau-père,  M.  Potter, 
une  ganache,  et  avec  la  tante  de  sa  femme, 
Mrs.  Sternhold,  une  femme  supérieure  et  roma- 
nesque, accoutumée  à  tout  commander  dans  la 
maison.  Entre  cette  tante  dédaigneuse  et  ce  beau- 
père  peu  délicat,  le  pauvre  John,  d'humeur  modeste, 
de  ton  tranquille,  fait  assez  piteuse  figure,  et 
Mrs.  Mildmay  arrive  à  l'estimer  à  peu  près  comme 
un  meuble  pas  trop  encombrant,  mais  inutile,  tant 
et  tant  qu'elle  écoute  les  déclarations  d'un  aven- 
turier, qui  se  fait  appeler  le  capitaine  Hawksley.  Ce 
traître,  —  car  c'est  lui  le  traître  de  ce  proverbe- 
mélodrame,  —  a  déjà  été  l'amant  de  la  tante.  Il 
a  monté  une  entreprise  de  bateaux  électriques,  et 
décide  M.  Potter  à  y  placer  la  dot  de  sa  fille.  Bref. 
il  rafle  tout,  l'heureux  capitaine  :  banknotes  et 
cœurs.  Mais  il  a  compté  sans  les  portes  entrou- 
vertes. Il  propose  un  rendez-vous  à  la  jeune  femme. 
La  jalouse  tante;  cachée  derrière  le  battant  de  la 


L'ILE   DE   WIGHT  35 

porte,  écoute  et  vient  à  la  place  de  sa  nièce.  Tan- 
dis que  l'officier  se  débat  avec  cette  amante  irri- 
tée, John  Mildmay,  caché,  lui,  derrière  le  battant 
d'une  seconde  porte,  écoute  et  apprend  à  la  fois 
les  désordres  de  Airs.  Sternhold  et  les  imprudences 
de  Mrs.  Mildmay.  On  entre.  On  sort.  La  scène  reste 
vide.  Ces  procédés,  de  facture  enfantine,  choque- 
raient sur  une  de  nos  scènes,  la  plus  petite...  Ici, 
l'intérêt  tout  moral  empêche  qu'on  ne  remarque  la 
faiblesse  des  moyens  dramatiques.  L'honnête  John 
Mildmay  triomphera-t-il  du  criminel  Hawksley? 
La  grande  affaire  est  là,  et  non  ailleurs. 

Et  il  en  triomphe...  John  a  rencontré  jadis 
Hawksley  dans  une  maison  de  commerce.  En  ces 
temps-là,  le  fringant  capitaine  s'appelait  Burgess 
et  tenait  les  livres.  En  ces  temps-là  aussi,  l'hono- 
rable capitaine  a  minuté  une  fausse  traite,  et 
John  vient  de  recevoir  cette  nuit  rpême  les  preuves 
du  faux.  Ne  les  ayant  pas,  il  patientait  depuis  un 
an,  quoiqu'il  eût  reconnu  Hawksley  dès  le  premier 
jour.  Voilà  donc  que  l'honnête  homme  frappe  à 
la  porte  du  coquin,  et,  dans  une  scène  assez  fine- 
ment menée  au  commencement,  il  laisse  ce  dernier 
se  moquer  de  lui,  de  sa  douceur,  de  sa  bonhomie, 
jusqu'au  moment  où,  de  ce  même  air  bonhomme  et 
si  doux,  il  lui  met  sous  le  nez  les  preuves  de  son 
crime.  Une  lutte  s'engage  à  coups  de  poing.  John 
est  le  plus  fort,  et  le  coquin  doit  rendre  l'argent 
que  le  beau-père  lui  a  confié,  sans  compter  treize 
lettres  de  la  tante  qui  doivent  être  improper  au 
premier  chef^  si  l'on  en  juge  par  la  terreur  de  la 


36  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

bonne  dame  à  la  seule  mention  de  leur  existence. 
On  devine  le  troisième  acte.  C'est  comme  dans 
les  fables  d'Esope  :  ce  récit  démontre  que...  Pre- 
mier sermon  de  John  Mildmay  à  Mrs.  Sternhold 
en  lui  rendant  les  lettres.  Second  sermon  du  même 
à  Mrs.  Mildmay  en  lui  pardonnant.  Troisième  ser- 
mon du  mxême  au  capitaine  Hawksley,  qui  a  l'au- 
dace de  reparaître  et  d'insulter  son  ennemi  en  pu- 
blic pour  le  forcer  à  se  battre.  John  propose  un  duel 
à  trois  pas  avec  un  seul  pistolet  chargé.  Hawksley 
refuse.  Un  détective,  invité  par  John  et  présenté 
comme  un  ami,  met  les  menottes  au  gredin.  Ce  der- 
nier ne  se  doutait  pas  que  John  lui  avait  remis  toutes 
les  preuves  de  son  faux,  moins  une.  Le  commis- 
saire l'emporte  sur  Polichinelle.  La  tante  et  la 
femme  proclament  John  Mildmay  maître  chez  lui, 
sur  quoi  le  beau-père,  qui  a  traversé  l'intrigue  sans 
comprendre  un  seul  moment  le  dessous  des  cartes, 
s'écrie  que  «  tout  ce  qui  brille  n'est  pas  or  », 
demande  pardon  à  son  gendre  sans  savoir  pour- 
quoi, et  modestement  John  répond  :  «.Still  waters- 
Tun  deep.-»  —  Il  ajouterait  :  Amen,  que  nous  n'en 
serions  pas  trop  surpris. 


Jai  écrit  le  mot  d'intérêt  moral.  C'est  qu'en  effet 
cette  pièce,  composée  avec  une  telle  naïveté  de 
combinaisons,  présente  au  spectateur  anglais  le 
tableau  qui  le  passionne  le  plus,  celui  de  la  lutte 
pour  le  home.  Les  motifs  qui  poussent  John  Mild- 


L'ILE   DE    WIGHT  37 

may  sont  tout  domestiques,  et  cela  suffit  pour  qu'il 
ne  demeure  indifférent  à  aucun  de  ceux  qui  le 
regardent  combattre  pour  la  domination  de  sa 
table  de  famille.  Puis  les  acteurs  jouaient  avec 
verve.  Surtout  les  rôles  comiques  étaient  bien  tenus. 
Le  beau-père,  par  exemple,  était  parfait  de  drôle- 
rie, de  précipitation  imbécile,  de  maladresse  im- 
portante. Il  m'a  rappelé  beaucoup  les  ganaches 
des  bouffonneries  des  Hanlon  lees,  ces  clowns  in- 
comparables qui  eurent  à  Paris  un  succès  de  révé- 
lation vers  1878.  Il  me  semble  que  le  comique 
anglais  est  surtout  constitué  par  une  exagération 
de  l'activité  physique,  tandis  que  le  comique  fran- 
çais, même  celui  du  Palais-Royal,  réside  surtout 
dans  des  allusions  à  des  traits  de  caractère.  L'An- 
glais sérieux,  réservé,  mais  affairé,  mais  emporté 
par  une  fièvre  de  mouvement,  remarque  beaucoup 
la  difformité  visible  produite  par  ce  mouvement 
même.  Le  Français,  causeur,  très  sociable  et  par 
suite  sensible  à  l'excès  aux  piqûres  de  l'amour- 
propre  que  la  société  exaspère,  remarque  beau- 
coup l'avortement  des  prétentions,  ce  produit  na- 
turel de  l'extrême  sociabilité.  La  parodie  anglaise 
est  celle  d'une  gare  ou  d'une  usine.  La  parodie 
française  est  celle  d'un  salon.  Voilà  pourquoi  le 
pugilat,  les  coups  de  pied  par  derrière,  les  gifles 
retentissantes  font  partie  du  programme  d'une 
farce  anglaise,  tandis  que  ces  débordements  de  vie 
animale  sont  soigneusement  mis  en  dehors  des 
farces  françaises.  Et  sur  ces  réflexions,  un  peu 
bien  philosophiques,   et  peut-être  d'une  générali- 


38  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

sation  précipitée,  il  faut  quitter  VInstitute  qui 
éteint  ses  becs  de  gaz  et  suivre  la  foule  qui  se 
disperse  à  travers  la  petite  ville  endormie.  —  De- 
main il  faudra  quitter  l'île  charmante,  après  lui 
avoir  donné  seulement  ce  que  les  Italiens  appel-, 
lent  une  «occhiata.»  Mais  j'en  aurai  emporté,  moi, 
le  besoin  de  revenir  dans  cette  Angleterre  si  hos- 
pitalière —  de  quoi  comprendre  mieux  quelques 
vers  de  Tennyson,  quelques  pages  de  Dickens  et 
d'Eliot,  —  de  quoi  aussi  avoir,  devant  les  yeux, 
aux  heures  tristes,  d'adorables  visions  de  paysa- 
ges, des  pelouses  si  tendrement  vertes,  une  m,er 
si  froidement  bleue,  un  ciel  si  finement  gris. 


II 

EN  IRLANDE  ET  EN  ECOSSE 


Duras  (comté  de  Galway),  juillet  i88i. 

Le  domaine  écarté  d'où  je  date  ces  quelques 
notes,  —  les  premières  d'un  voyage  en  Irlande 
que  les  loisirs  de  l'été  me  permettent  d'entrepren- ; 
dre,  —  est  situé  sur  les  bords  d'une  anse,  repli 
elle-même  de  la  vaste  baie  de  Galway  que  ferme  le  i 
brise-lames  des  îles  d'Aran  chantées  par  Moore.  ' 
La  route  qui  conduit  ici  n'est  ni  très  longue,  ni 
mal  commode.  Le  voyageur,  parti  de  Paris  le  ma- 
tin, arrive  à  Londres  le  soir.  Il  prend  aussitôt  un 
train  qui  le  mène  à  Holyhead,  puis  un  paquebot 
qui  le  porte  à  Dublin.  Le  tout  demande  vingt- 
quatre  heures.  Six  heures  de  chemin  de  fer  de 
nouveau  et  deux  heures  de  car,  et  voici  qu'à  trente- 
six  heures  seulement  de  Paris  c'est  un  autre  uni- 
vers, aussi  lointain  que  l'Afrique,  aussi  particulier, 
pas   beaucoup    plus   visité   oar    les   touristes   qui 


40  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

aiment  les  voyages  classiques  et  les  émotions  mo- 
tées  d'avance  dans  le  guide. 


...  Un  autre  univers,  et  d'abord  un  paysage 
d'une  âpreté  austère,  qui  fait  songer  à  ces  autres 
paysages  qu'un  fort  télescope  découvre  dans  ce 
cadavre  de  planète  qui  est  la  lune.  Au  trot  de  son 
bidet  court  sur  pattes,  le  car  file  le  long  des 
routes.  Ce  car  irlandais  est,  comme  on  sait,  une 
voiture  à  deux  roues  dont  les  banquettes,  au  lieu 
d'être  de  face,  sont  de  côté  et  adossées  l'une  à 
l'autre.  —  La  première  impression  est  celle  d'une 
monstrueuse  carrière  éventrée,  dont  les  débris  en- 
combrent jusqu'à  l'horizon.  Ce  ne  sont,  en  effet, 
que  pierres.  Les  champs  étalent  un  maigre  gazon, 
chargé  de  ces  pierres  énormes  et  grises,  entre  des 
clôtures  de  ces  mêmes  pierres  posées  les  unes  sur 
les  autres,  sans  ciment.  Des  maisons  ruinées  dont 
il  ne  reste  que  les  quatre  murs,  bâtis  eux  aussi 
avec  ces  pierres,  attestent  que  la  misère  a  chassé 
de  leur  asile  les  quelques  pauvres  cultivateurs  de 
ce  dur  pays.  Dans  les  champs  nettoyés,  des  mou- 
tons paissent  l'herbe  courte,  sans  berger.  Une  la- 
nière de  paille  tressée  va  d'une  de  leurs  jambes  à 
l'autre  ef  les  empêche  de  courir.  D'autres  maisons, 
couvertes  en  chaume,  apparaissent,  habitées  par 
des  créatures  d'une  saleté  si  prodigieuse  que  la 
page  célèbre  de  La  Bruyère  n'est  ici  que  juste  : 
«On   voit   dans   les  campagnes  certains  animaux 


EN    IRLANDE    ET   EN   ECOSSE  41 

noirs...»  Ce  sont  des  paysans  irlandais.  La  pre- 
mière sensation  de  sauvagerie  s'augmente  encore  à 
se  ressouvenir  des  cruautés  de  la  Land  Leaguz, 
et  à  surprendre  l'obscur  regard  de  ces  yeux  clairs. 
Ce  sont  vraiment  les  rudes  enfants  de  ce  rude  sol, 
qu'ils  n'exploitent  qu'en  le  débarrassant  de  sa 
lèpre  de  rochers.  Quelques-uns,  les  vieux,  portent 
l'habit  à  boutons  de  métal,  le  chapeau  haut  de 
forme,  les  culottes  guêtrées,  le  tout  dans  un  si  pro- 
digieux état  de  délabrement  qu'ils  semblent  pro- 
mener sur  eux  une  misère  de  soixante  années. 
Voici  des  femmes  pieds  nus,  la  tête  enveloppée 
d'une  étoffe  jaunâtre,  puis  des  enfants  aux  pru- 
nelles d'un  bleu  encore  candide. 

Les  villages  sont  pleins  de  ces  petites  filles, 
Roses  avec  des  yeux  rafraîchissants  à  voir... 

La  grâce  de  l'âge  n'est  pas  enlaidie,  même  peir 
les  loques.  —  Il  en  est  de  ces  enfants  comme  des 
frêles  églantiers  qui,  de  place  en  place,  et  le  long 
de  ces  routes,  ont  poussé  par  la  fente  d'un  mur  et 
qui  épanouissent  leurs  pâles  roses  que  le  premier 
vent  disperse.  C'est  une  fleur  de  vie,  bientôt 
effeuillée,  mais  une  fleur. 


...  Dans  cette  âpreté  de  la  contrée,  les  parcs  des 
landlords  s'étendent  comme  des  oasis  de  végéta- 
tion libre  et  riche.  J'ai  visité  trois  de  ces  parcs  aux 
environs  de  IDuras,  entendez  par  là  quatre  ou  cinq 


42  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

heures  ée^car.  —  Une  fois  la  grille  francHie,  c'est 
vraiment  comme  si  la  baguette  d'une  fée  vous 
ouvrait  un  paradis  de  verdure  au  milieu  du  désert 
de  pierres.  Les  imm.enses  pelouses  piquées  de  pâ- 
querettes blanches  et  de  renoncules  jaunes,  déve- 
loppent le  vert  tapis  de  leur  herbe  épaisse.  Des 
arbres  d'une  plénitude  de  sève  incomparable,  til- 
leuls parfumés,  frênes  délicats,  hêtres  noirs,  pous- 
sent à  distance  les  uns  des  autres  dans  ces  larges 
pelouses.  A  l'extrémité  de  l'allée,  le  château  dé- 
coupe ses  tourelles,  derrière  les  fenêtres  desquelles 
on  devine  le  confort  solide  qui  est  la  marque 
propre  de  la  grande  existence  anglaise.  Et  de  fait, 
c'est  ici,  en  pleine  Irlande  Pétrée,  la  même  ins- 
tallation seigneuriale  que  dans  le  Devonshire  ou 
le  Norfolk.  Par  derrière  le  château  s'ouvrent  les 
futaies.  Les  cerfs  vivent  dans  leur  enclos  particu- 
lier, et  c'est  par  douzaines  que  les  gracieux  ani- 
maux bondissent  à  l'approche  du  visiteur.  Dans 
le  château,  la  bibliothèque,  aménagée  pour  les 
longues  soirées  d*hiver,  est  pleine  de  livres  d'éru- 
dition qui  prouvent  que  le  maître  a  étudié  à 
Oxford  ou  à  Cambridge,  comme  le  choix  des  ro- 
lumes  de  poésie  posés  sur  la  table  témoigne  que 
la  maîtresse  ou  les  ûlles  du  logis  gardent  ce  goût 
des  belles  lectures  qui  est  l'exception  en  France  et 
la  règle  ici,  goût  si  délicat  et  si  répandu  qu'il  a 
permis  au  plus  raffiné  des  poètes,  Alfred  Tenny- 
son,  d'obtenir  une  gloire  populaire. 

Seulement,  —  car  il  y  a  un  seulement  à  cette 
félicité  d'une  civilisation   comblée,  —  à  la  nuit 


EN   IRLANDE    ET   EN   ECOSSE  43 

tombante,  il  faut  fermer  les  volets  pour  que  le  te- 
nancier en  révolte  n'ajuste  pas  le  landlord  aperçu, 
lisant  ou  causant,  derrière  la  vitre.  Seulement,  l'en- 
tretien négligé  des  pelouses  qui  entourent  le  châ- 
teau atteste  que  le  landlord  est  en  détresse,  et  que 
ses  huit  Mille  livres  de  revenus  ne  lui  sont  plus 
payées.  Puis,  quand  le  landlord  est  .en  promenade, 
le  salut  du  paysan  se  fait  rare,  ce  salut  féodal  qui 
ploie  le  genou  en  même  temps  qu'il  incline  la 
tête.  J'imagine  que,  vers  1790,  la  situation  d'un 
seigneur  terrien  était  à  peu  près  pareille  en  France, 
lorsque  la  Révolution  avait  commencé  d'éclater 
et  que  cependant  la  vie  continuait,  —  elle  continue 
toujours,  avec  ses  habitudes  de  petits  plaisirs  quo- 
tidiens, et  le  tragique  n'y  est  jamais  que  l'excep- 
tion. —  Ce  qui  rend  d'ailleurs  inexacte  par  d'autres 
points  cette  comparaison,  c'est  que  l'Angleterre,  si 
voisine  de  grands  bouleversements  sociaux  pour 
l'observateur,  est  cependant  très  solide  encore,  et 
l'Irlande  participe,  même  malgré  elle,  à  cette  soli- 
dité de  l'île  voisine.  Puis  tous  les  landlords  irlan- 
dais n'ont  pas  été,  uniquement,  comme  trop  de 
seigneurs  en  France  au  dix-huitième  siècle,  de 
dangereux  ou  inutiles  extorqueurs  d'argent.  Beau- 
coup ont  ces  deux  qualités  maîtresses  de  l'aristo- 
cratie anglaise,  la  première  du  monde  :  le  respect 
de  soi  et  la  forte  culture.  Des  fondations  de  toute 
nature  attestent  leur  bienfaisante  présence.  Ici, 
c'est  une  jetée  qui  se  construit  en  un  coin  perdu 
de  la  baie,  parce  que  le  landlord  a  obtenu  des 
fonds  à  Londres.  Ailleurs,   c'est   une   maison   de 


44  ÉTUDES   ET    PORTRAITS 

sœurs  dotée  par  l'aïeule  du  landlord  actuel.  Les 
sœiu-s  soignent  les  malades,  tiennent  une  école. 
Leur  couvent  encadré  de  fleurs  est  pour  ua 
peuple  catholique  un  témoignage  chcirmant  de  la 
bonté  pieuse  des  maîtres.  Le  malheur  est  que 
la  bonté  des  grands  n'est  jamais  un  titre  à 
la  reconnaissance,  lorsqu'il  y  a  révolution.  Les 
pauvres  voient  dans  cette  bonté  la  preuve  d'une 
supériorité  qu'ils  exècrent,  et  qui  les  humilie  da- 
vantage en  les  accablant  de  ses  dons. 


.,  Pas  très  loin  du  dernier  des  trois  parcs  où 
je  me  suis  prom.ené  et  dans  l'intérieur  des  terres, 
se  dresse  la  tour  de  Kilmacduagh,  qui  mérite  d'être 
mentionnée  comme  le  type  d'étranges  édifices, 
spéciaux  à  l'Irlande,  à  l'Ecosse,  et,  paraît-il,  à  la 
Sardaigne.  Qu'on  se  représente,  construite  avec 
des  blocs  énormes  et  montant  d'un  jet  à  la  façon 
d'un  obélisque,  une  tour  ronde,  haute  comme  un 
grand  phare,  et  qui  mesure  une  circonférence  d'en- 
viron douze  mètres.  La  porte  est  taillée  .à  six 
mètres  au-dessus  du  sol.  Manifestement,  on  n'ac- 
cédait à  cette  tour  qu'au  moyen  d'une  échelle. 
Quelques  fenêtres  sont  creusées  par  places.  Tout 
à  fait  en  haut,  elles  se  multiplient  au-dessous  du 
toit  en  forme  de  cône.  Ni  cette  porte,  ni  ces  fenê- 
tres n'ont  une  apparence  qui  permette  de  ranrrer 
cette  tour,  non  plus  que  ses  pareilles,  —  celle  de 
Killala  ou  de  Clonmacnoise,  —  parmi  les  édifices 


EN    IRLANDE    ET    EN    ECOSSE  45 

du  Style  gothique  ou  roman.  Quelques  archéolo- 
gues ont  supposé  que  les  moines  s'étaient  ainsi 
ménagé  un  refuge  où  se  cacher  durant  une  incur- 
sion des  Normands  ou  des  Danois.  D'autres  ont 
voulu  voir  là  un  clocher  séparé  de  toute  église, 
d'autres  un  simple  poste  d'observation,  d'autres, 
s'appuyant  sur  le  caractère  cyclopéen  de  la  cons- 
truction, considèrent  ces  sortes  de  tours  comme  l'ou- 
vrage des  Celtes  anciens  et  le  symbole  coupable  de 
quelque  obscure  religion.  Quoi  qu'il  en  soit  d'une 
origine  encore  discutée,  l'effet  de  cette  tour  soli- 
taire est  puissant  sur  l'imagination,  à  côté  des 
abbayes  ruinées  qui  l'entourent  et  du  cimetière 
qu'elle  surplombe.  L'incurie  des  paysans  irlandais 
pcnir  les  morts  est  telle  que  pas  un  des  tombeaux 
n'est  entretenu.  Les  dalles  anciennes  se  distinguent 
des  dalles  plus  récentes  par  la  noirceur  moussue 
de  la  pierre.  Les  églises  aussi  sont  abandonnées, 
mais  la  nature  s'est  chargée  du  soin  de  parer  ces 
restes  vénérables  d'une  foi  antique.  De  beaux 
lierres  font  com'ir  leurs  feuilles  lustrées  autour 
des  fenêtres  en  ogive  que  la  délicate  fragilité  de 
leurs  meneaux  rend  toutes  coquettes.  Il  y  a  ainsi 
deux  abbayes  à  trente  pas  l'une  de  l'autre.  Il 
semble  qu'en  Irlande  ce  fût  une  coutume  d'élever 
à  la  fois  plusieurs  églises  sur  le  même  terrain. 
L'élégance  du  style  gothique  achève  de  donner 
i  à  ces  décombres  une  physionomie  presque  jolie, 
«t  une  impression  de  tristesse  encore  plus  grande 
se  dégage  des  landes  pierreuses  que  le  car  doit  de 
aouveau    traverser,    pour   regagner    Duras   et    le 


46  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

bord  de  la  mer,  doucement  violette  sous  la  bande 
orangée  d'un  ciel  du  couchant 


II 


Killarney,  juillet  1881. 

Difficilement  imaginerait-on  la  lenteur  et  la  lai- 
deur des  wagons  du  chemin  de  fer  qui  fait  le  ser- 
vice du  nord  au  midi  de  l'Irlande.  Une  sorte  de 
drap  à  carreaux  jaunes  et  noirs  habille  comme 
d'un  a  complet  »  les  planches  mal  jointes.  Ce  ne 
sont  sur  les  quais  des  stations  que  paysans  sor- 
dides, vêtus  de  ce  haillon  particulier  à  l'Angle- 
terre, où  la  blouse  est  inconnue  et  le  chapeau  haut 
de  forme  d'un  usage  universel.  Les  constables 
aux  tailles  gigantesques  se  promènent,  serrés  dans 
leur  uniforme  sombre.  La  jugulaire  de  leur  mince 
casquette  leur  tombe  sur  la  moustache.  Leur  bras 
écarté  tient  une  baguette.  Des  hommes  passent 
vêtus  de  longues  redingotes  noires  à  collet  droit 
sur  un  col  de  chemise  sans  échancrure.  Ce  sont 
des  prêtres  catholiques.  A  les  voir  aller  sans  sou- 
tane, presque  pareils  à  des  pasteurs,  causant  avec 
celui-ci,  puis  celui-là,  le  regard  vif,  le  teint  allumé, 
on  devine  un  clergé  voisin  du  peuple,  vivant 
réellement  avec  lui,  et  par  conséquent  plus  ca- 
pable dune  influence  directe  sur  ce  peuple.  En 
réalité,  les  prêtres  irlandais  font  si  bien  commerce 
avec  le  peuple  que  la  Land  League  n'a  pas  eu  de 


EN   IRLANDE    ET    EN   ECOSSE  47 

plus  hardis  soldats.  Nous  assistons  ici  à  un  phé- 
nomène, assez  inintelligible  pour  nous  autres  con- 
tinentaux, d'un  clergé  enrégimenté  dans  un  parti 
révolutionnaire.  La  rigueur  protestante  de  la  po- 
litique anglaise,  l'origine  rustique  de  presque  tous 
les  desservants,  et  aussi  le  fait  que  ces  desservants 
sont  payés  directement  par  leurs  ouailles,  —  voilà 
de  quoi  expliquer  cette  attitude  unique.  Parfois 
un  de  ces  hommes  noirs  porte  un  plastron  violet 
sous  son  gilet.  C'est  un  évêque,  accompagné  de 
son  clerc.  Les  gentlemen,  mêlés  à  ces  prêtres  et  à 
^  ces  paysans,  ne  se  distinguent  pas  beaucoup  du 
type  connu  de  l'Anglais  mangeur  de  viande,  bu- 
veur d'ale,  lourd,  athlétique  et  délibéré.  Vers  dix- 
huit  ans,  souvent  une  fraîcheur  du  sang  éclate  sur 
les  joues,  qui,  cinq  années  plus  tard,  s'épaissira  en 
rougissements  pléthoriques.  Tout  cela  donne  l'im- 
pression d'une  race  peu  entamée,  mais  sans  beauté. 
Même  la  face  aplatie  de  beaucoup  d'enfants  du 
peuple,  le  nez  court,  les  pommettes  saillantes,  font 
songer  à  quelque  atavisme  finnois,  et  à  une  infil- 
tration du  sang  des  races  jaunes.  La  rareté  des 
jolis  visages  de  femmes  et  l'absence  de  costumes 
originaux  achève  d'enlever  au  spectacle  de  cette 
foule  tout  caractère  de  grâce,  —  et  de  station  en 
station,  cependant,  le  train,  parti  d'Ardrahan,  a 
déjà  quitté  l'Irlande  pierreuse  pour  entrer  dans 
l'Irlande  herbue.  Ennis,  la  vieille  cité  du  comté 
de  Clare,  est  dépassée.  Le  Shannon  a  roulé  son 
eau  noire  sous  les  arches  du  pont.  Nous  stoppons 
à  Limerick,  dont  la  capitulation  fameuse  revient 


48  ÉTUDES   ET  PORTRAITS 

encore  dans  la  conversation  de  ces  insulaires  qui 
ne  savent  pas  oublier.  Puis  c'est  Mallow,  et  l'Ir- 
lande boisée  commence.  Les  montagnes  vertes  s'ar- 
rondissent sur  un  ciel  clair,  et  le  nom  de  Killar- 
ney  se  lit  sur  les  murs  de  la  gare  oti  nous  des- 
cendons. 


Killarney  est  célèbre  par  son  lac,  ou  mieux  par 
ses  lacs,  car  il  y  en  a  trois  :  le  Lower  lake,  qui  est 
le  plus  considérable,  et  qu'un  mince  détroit  sépare 
du  second,  le  Muckross  lake.  Un  long  chenal 
conduit  de  ce  dernier  au  lac  supérieur,  le  V fper 
lake,  semé  d'îles.  La  vaste  étendue  de  ces  belles 
eaux,  la  variété  des  sites  qui  les  environnent,  les 
légendes  qui  enveloppent  comme  d'une  vapeur  ro- 
mantique les  rochers,  les  cascades  et  les  bruyères. 
—  autant  de  caractères  qui  font  de  la  promenade 
à  Killarney  un  des  attraits  d'un  voyage  en  Irlande, 
attrait  maintes  fois  tourné  en  déception.  Car  le 
ciel  capricieux  de  cet  entonnoir  de  montagnes  se 
brouille  durant  des  semaines,  et  c'est  alors,  sur 
la  nappe  du  lac,  toute  brune,  la  pesée  lourde  des 
nuages  qui  s'effilochent  aux  pointes  des  arbres. 
C'est  des  sautes  de  vents  qui  frangent  d'écume  les 
vagues  noirâtres.  C'est  la  pluie  encore,  âne  et 
continue,  qui  donne  à  ce  lac,  moucheté  d'innom- 
brables gouttelettes,  l'aspect  fantastique  d'un  par- 
quet mouvant  de  point  de  Hongrie.  Et  c'est  surtout 
la  perspective   cruelle   du  journal   à   seize  pages 


KN    IRLANDE    ET    EN   ECOSSE  49 

désespérément  feuilleté  dans  la  salle  commune 
d'un  hôti^l,  traversée  par  des  tribus  d'Anglais  et 
d'Anglaises  d'une  dignité  implacable.  Toutes  tor- 
tures qui  parfois,  et  ce  fut  mon  cas,  ne  durent 
qu'une  journée.  Leur  souvenir  rend  plus  aimable 
encore  le  vagabondage,  à  force  de  rames,  sons 
le  ciel  nettoyé  de  son  brouillard,  et  sur  l'eau, 
rendue  à  sa  franche  couleur  naturelle  d'un  noir 
ïrais  et  souple  qui  se  transforme  en  bleu  vaporisé 
vers  l'horizon. 


...  La  barque  glisse  donc  sur  une  des  baies  du 
Lower  lake.  L'abondance  des  îlots  est  une  des 
•riginalités  de  ce  lac.  Beaucoup  sont  des  rochers 
sur  lesquels  une  touffe  de  bruyères  allume  un  in- 
cendie rose.  D'autres,  comme  Innisfallen,  sont  des 
oasis  immobiles  d'une  verdure  presque  surnaturelle, 
tant  elle  est  opulente.  C'est  vers  cette  île  que  la 
barque  se  dirige,  doublant  une  pointe  sur  laquelle 
surgit,  parmi  un  bosquet  fleuri,  le  château  de  Ross, 
jadis  habité  par  un  des  O'Donoghue.  Cet  étrange 
châtelain  était  une  façon  de  sorcier,  qui,  parvenu 
sur  le  tard  de  sa  vie,  appela  sa  femme  et,  lui  mon- 
trant une  cuve,  lui  signifia  qu'elle  eût  à  le  couper 
en  morceaux,  quand  il  aurait  bu  d'un  certain 
breuvage,  puis  à  le  jeter  dans  cette  cuve.  Après 
sept  semaines,  il  en  sortirait  haut  comme  un  enfant 
de  trois  ans.  Pour  éprouver  si  cette  pauvre  femme 
aurait  le  courage  d'exécuter  la  terrible  opération, 

**  A 


<-»-• 


50  ÉTUDES  ET   PORTRAITS 

il  évoqua  devant  ses  yeux  des  spectacles  effrayants, 
qu'elle  supportait  sans  pâlir,  quand  lui  ayant  mon- 
tré son  fils  mort,  la  femme  jeta  un  cri  et  le  châ- 
teau s'écroula.  Le  laboratoire  vola  en  éclats. 
■  O'Donoghue  ne  reparut  jamais.  Pourtant,  il  vit 
encore,  et  à  des  nuits  marquées  de  l'année,  dressé 
hors  "du  lac,  il  chevauche  sur  l'eau,  qui  s'illumine. 
Son  destrier  blanc  est  ferré  d'argent.  Une  meute 
le  suit,  aboyante,  et  il  visite  son  château  dont  les 
tours  se  relèvent,  pour  s'écrouler  à  nouveau,  quand, 
à  la  première  pointe  du  jour,  le  mélancolique  re- 
venant doit  regagner  son  autre  palais  sous  les 
eaux. 

Cette  île  gracieuse  d'Innisfallen  a  été  chantée 
en  des  vers  gracieux  comme  elle,  par  le  poète  Tho- 
mas Moore  :  «Suave  Innisfallen,  adieu.  —  Calme 
et  ensoleillée  puisses-tu  être  longtemps!  —  Com- 
bien belle  tu  es,  que  d'autres  le  disent.  —  Mais  le 
sentir^  combien  tu  es  belle,  n'appartient  qu'à  moi. 

«Suave  Innisfallen,  adieu,  —  et  longtemps 
puisse  la  lumière  sourire  autour  de  toi  —  tendre 
comme  elle  était  dans  ce  soir  tombant,  —  où  pour 
la  première  fois  je  t'ai  vue,  toi,  l'île  féerique...» 

Elle  est  d'une  impression  étrange  en  effet,  au 
soir  tombant,  cette  Innisfallen  plantée  de  frênes 
aux  feuilles  tremblantes  et  de  houx  aux  feuilles 
lustrées.  Sur  l'herbe  épaisse  qui  grandit  parmi  les 
pierres,  ruines  d'un  cloître,  l'imagination  évoque 
le  tournoiement  des  pâles  fées  au  clair  de  lune, 
et  dans  les  clochettes  tachetées  des  rouges  digi- 


EN    IRLANDE    ET   EN   ECOSSE  51 

taies  s'abrite  sans  doute  un  peuple  de  farfadets 
nocturnes  qui  dorment  le  jour,  tandis  que  les  bre- 
bis broutent  cette  herbe,  et  que  les  visiteurs  trou- 
blent du  bruit  de  leurs  pas  le  silence  enchanté  de 
l'île  Le  cap  étroit  qui  la  termine,  résonne  à  peine 
du  clapotis  des  houles  menues.  Un  if,  battu  des 
vents,  a  grandi  sur  cette  pointe,  et  la  ligne  des 
montagnes  qui  entourent  le  lac  se  teinte  en  violet 
dans  la  clarté  adoucie  qui  agrandit  encore  l'ombre 
des  grands  arbres. 


...  Oix  cette  impression  de  féeries  s'exalte  en- 
core, c'est  dans  la  visite  à  la  cascade  d'O'Sullivan, 
de  l'autre  côté  du  lac  et  en  face  de  l'île.  Les  feuil- 
lages des  chênes  et  des  houx  verdoient  puissam- 
ment dans  la  terre  humide  qui  foisonne  encore 
en  fougères  et  en  mousses.  Le  filet  d'eau  blanche 
se  tord,  tom.be  dans  la  coupe  d'un  bassin  de  pierre 
où  il  s'amasse  en  une  nappe  obscure.  A  travers 
les  branches,  si  l'on  se  retourne,  le  lac  apparaît 
d'un  bleu  très  pâle,  presque  confondu  avec  le  bleu, 
plus  pâle  cependant,  du  ciel  décoloré.  Sur  la  pointe 
extrême  de  ces  branches,  là-haut,  la  lumière  du 
soleil  blondit.  Les  délicieuses  histoires  de  l'Arioste 
s'évoquent  à  l'esprit,  et  le  sourire,  dans  cette  fraî- 
cheur d'ombrcj  d'une  Bradamante  ou  d'une  Ar- 
mide.  Le  murmure  de  la  cascade  a  je  ne  sais  quoi 
de  doucement  continu  qui  berce  le  songe,  jusqu'à 
ce  que  la  voix  du  guide-batelier,  descendu  à  terre 


52  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

et  qui  veut  raconter  la  légende  d'O'Sullivan,  vous 
rappelle  que  vous  n'êtes  qu'un  touriste  à  la  merci 
des  guides.   Cet   O'Sullivan    fut  un   grand   chas- 
seur que  Fingal  récompensa  pour  n'avoir  pas  tué  : 
un  cerf  à  lui  appartenant,  —  un  beau  cerf  fauve,  - 
haut  comme  un  poulain,  avec  un  collier  d'or  rouge  ' 
à  son  cou.  Fingal  fit  jaillir  du  roc  une  source  de 
whiskey,  changée  en  une  source  d'eau  quand  les 
héritiers  d'O'Sullivan  furent  dépossédés^ 


...  Et  le  jour  s'éteint  dans  des  vapeurs  d'un 
gris  de  perle.  Le  bateau,  engagé  dans  un  chenal, 
avance  avec  lenteur  parmi  les  plantes  d'eau  qui 
tendent  le  calice  jaune  ou  blanc  de  leurs  fleurs  sur 
leurs  larges  feuilles  étalées.  Le  reflet  rose  des 
bruyères  tremble  dans  l'eau,  et  c'est  une  jolie  sen- 
sation du  vaste  silence  des  choses,  lorsque,  les 
bateliers  ayant  levé  les  rames,  le  bateau  glisse 
tout  seul,  et  que  l'oreille  entend  le  bruit  des  gout- 
telettes qui,  du  bois  de  ces  rames,  tombent  sur  la 
surface  moirée  du  chenal. 


III 


Lisdoonv-îrn.-i  (comté  deClare),  juillet  i88l. 

On  m'avait  dit  :  la  route  sera  dure,  mais  vous 
verrez  des  prêtres  irlandais  et  un  village  d'eaux 
d'un  aspect  unique.  Me  voici  donc  lancé  à  travers 


EN    IRLANDE   ET    EN    ECOSSE  53 

ce  sauvage  comté  de  Clare,  patrie  des  O'Brien  et 
des  Mac-Mahon.  D'Ennis  à  Liscannor  bay,  c'est 
un  paysage  de  prairies  désertes  que  traversent  des 
corbeaux  de  la  grande  espèce  qui  rasent  l'herbe, 
noirs  et  leur  long  bec  tendu.  Puis  les  châteaux 
ruinés  abondent.  Pas  une  motte  de  terre  qui  n'ait 
vu  mourir  son  homme,  durant  les  âpres  guerres 
locales  du  pays.  C'est  ensuite,  sur  le  bord  de  la 
mer  et  auprès  de  la  baie,  les  falaises  de  Moher 
qui,  à  elles  seules,  vaudraient  le  voyage.  La  côte 
tombe  à  pic  d'une  hauteur  de  six  cents  pieds,  et, 
durant  plusieurs  milles,  les  énormes  rochers  se  dé- 
veloppent. Des  porches  d'ombre  s'y  creusent,  et, 
dans  cette  profondeur  d'abîme,  d'innombrables 
oiseaux  de  mer  tournoient  avec  un  hululement 
continu,  comme  d'enfants  plaintifs,  tandis  que  la 
mer  glauque  écume.  Puis  la  route  monte  au  nord, 
et  le  long  de  ces  côtes  où  périrent  les  vaisseaux 
de  X Armada,  un  plateau  se  dessine,  mamelonné 
de  larges  pelouses  dont  la  pente  dévale  vers  une 
sorte  de  vallée  centrale.  Une  demi-douzaine  d'hô- 
tels et  deux  douzaines  de  maisons  se  dispersent 
sur  ces  mamelons  et  dans  cette  vallée.  C'est  Lis- 
doonvarna,  station  thermale  connue  depuis  quelque 
dix  ans,  et  qui  sert  de  rendez-vous  au  clergé 
irlandais.  Sans  doute,  il  vient  là  quelques  Anglais 
que  les  médecins  envoient  faire  une  cure  de 
silence  et  de  calme,  encore  plutôt  qu'une  cure 
d'eaux,  après  l'existence  excessive  de  Londres. 
Mais  l'aspect  mort  des  hôtels  o\x  végètent  ces 
énervés  contraste  étrangement  avec  le  bruit  et  la 


54  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

gaielé  des  maisons  où  discutent  les  prêtres.  Le 
soir,  après  un  dîner  largement  arrosé  d'ale  et  de 
whiskey,  ces  prêtres  vaguent  dans  les  rues,  par 
groupes.  L'air  vif  a  fouetté  leur  sang  qui  colore 
leurs  joues.  Leurs  redingotes  ouvertes,  leur  forte 
carrure,  leur  verbe  haut,  la  sécurité  de  leur  dé- 
marche, tout  révèle  en  eux  des  personnages  libres, 
indiscutés  et  hardis.  Ils  sont  en  vacances  ici,  et, 
une  fois  rentrés  à  leur  auberge,  joueront  au 
loo  —  un  jeu  très  analogue  à  la  mouche  dont  il  est 
parlé  si  spirituellement  dans  la  Béairix  de  Balzac 
—  très  tard  dans  la  nuit.  Ils  vivent  là  d'une  vie 
franche  et  heureuse,  sans  que  personne  songe  à  les 
suivre  de  ce  regard  méfiant  des  campagnards  de 
France  qui  voient  passer  leur  curé.  Les  événements 
de  cette  année  ont,  une  fois  de  plus,  montré  l'étroit 
lien  qui  unit  ce  clergé  et  cette  population  catho- 
lique d'Irlande.  J'ai  recueilli  quelques  notes,  in- 
complètes, mais  que  j'espère  exactes,  sur  le  détail 
des  mœurs  de  ces  prêtres.  Je  les  transcris  à  peu 
près  telles  quelles. 


Le  plus  souvent,  le  prêtre  irlandais  est  fils  d'un 
paysan.  Il  a  été  élevé  en  pleine  sauvagerie  des 
champs,  à  courir  pieds  nus  parmi  les  pierres.  Vers 
sept  ou  huit  ans,  il  a  été  envoyé  à  l'école  nationale. 
On  appelle  ainsi  les  écoles  primaires,  qui  sont 
nombreuses,  gratuites  et  bien  tenues.  Un  des  traits 
particuliers  du  paysan  irlandais  est  la  gâterie  de 


EN   IRLANDE   ET   EN    ECOSSE  55 

l'enfant  tout  jeune.  Aussi  le  travail  des  champs 
n'est-il  exercé  que  par  les  adultes,  et  le  garçonnet 
peut  étudier  en  pleine  liberté  de  ses  heures.  Vers 
les  douze  ans,  si  l'enfant  a  montré  quelque  dispo- 
sition, surtout  s'il  a  dans  la  famille  quelque  per- 
sonne appartenant  au  clergé,  on  l'envoie  dans  une 
façon  de  collège  préi^aratoire.  Dès  lors,  il  faudra 
qu'il  soit  prêtre.  Sa  vocation  n'est  guère  consultée 
qu'en  seconde  ligne.  Le  paysan,  son  père,  qui  paye 
les  frais  de  cette  seconde  période  d'éducation, 
sait  que  la  carrière  est  bonne,  et  qu'une  fois  entré 
à  Maynooth  la  fortune  du  garçon  est  faite. 

Maynooth  est  une  petite  ville  sise  à  quinze 
milles  de  Dublin  et  qui  renferme  le  plus  important 
des  trois  grands  séminaires  où  se  recrute  le  clergé 
de  l'île.  Les  deux  autres  sont  celui  de  Rome  et  ce 
collège  des  Irlandais  à  Paris,  qui  survit,  dans  la 
paix  d'une  des  rues  aboutissant  au  Panthéon,  à 
tant  d'orages  de  notre  politique.  Au  siècle  dernier, 
deux  autres  grands  séminaires  à  l'usage  des  Irlan- 
dais résidaient,  l'un  à  Douai,  l'autre  à  Salamanque.  | 
Le  séminaire  de  Maynooth  recevait  jadis  une  do- 
tation annuelle  qui,  sous  le  présent  règne,  a  été 
remplacée  par  une  somme  d'argent  une  fois  ver- 
sée. Cette  somme,  qui  constitue  le  capital  de  I"a 
maison,  est  assez  considérable  pour  que,  tous  frais 
payés,  l'administration  assure  à  chacun  des  cinq 
cents  élèves  une  pension  de  -vingt  à  trente  livres 
sterling  par  année.  L'élève  est  nourri;  il  est  logé. 
Une  fois  reçu  dans  le  séminaire,  il  a  huit  années 
d'étndes  à  suivre,  durant  lesquelles  sa  pension  lui 


S5  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

représente,  à  lui,  fils  d'un  tenancier  souvent  ea 
détresse,  un  extraordinaire  changement  de  sa  for- 
tune. Qu'un  peu  d'orgueil  en  résulte,  cela  est  évi- 
dent, et  surtout  un  vif  sentiment  de  la  dignité  de 
•'état  ecclésiastique.  Aucune  trace  de  l'influence 
gouvernementale  ne  vient  montrer  au  séminariste, 
comme  chez  nous,  qu'il  sera  fonctionnaire  salarié, 
et  que  son  rôle  dans  la  machine  sociale  se  mesu- 
rera aux  fluctuations  de  l'idée  d'autorité  dans  les 
conducteurs  de  cette  machine.  Le  prêtre  irlandais 
est  issu  du  peuple,  il  va  vivre  du  peuple.  Toute  la 
différence  entre  le  rôle  des  deux  clergés  tient  dans 
ce  fait  initial. 


Les  années  de  séminaire  finies,  la  période  des 
sacrifices  recommence,  mais  courte  et  adoucie  par 
l'approche  de  la  situation  définitive.  Sur  le  choix 
de  son  évêque,  qui  le  connaît  souvent  depuis  son 
enfance,  le  jeune  homme  a  été  nommé  vicaire.  Son 
traitement  consiste  alors  en  une  somme  que  lui 
donne  le  curé.  A  cette  somme,  forcément  minime, 
le  vicaire  ajoute  le  produit  de  ses  messes,  et,  dans 
certaines  paroisses,  il  augm.ente  ces  maigres  reve- 
nus au  moyen  d'une  dîme  prélevée  sur  l'avoine. 
Ses  parents  lui  viennent  en  aide  et  parfont  le  reste. 
Une  fois  possesseur  d'une  cure,  il  les  récompen- 
sera de  ce  dévouem.ent,  car  tout  changera  et  il  sera 
riche.  Il  aura  pour  lui  d'abord  la  rente  que  lui 
assureront  les  mariages.  Le  chiffre  de  la  somme 


EN    IRLANDE   ET    EN    ECOSSE  57 

que  les  curés  irlandais  demandent  pour  célébrer 
un  mariage  est  presque  incroyable.  Sur  une  dot 
de  cent  livres  sterling,  ils  ne  prennent,  me  dit-on, 
pas  moins  de  dix  livres.  Or,  il  est  rare  pour  ne 
pas  dire  sans  exemple,  qu'une  fille  se  marie  sans 
une  dot,  —  un  autre  trait  de  l'Irlandais  qui,  celui- 
là,  lui  est  commun  avec  le  Français,  étant  de  dé- 
penser volontiers  la  plus  grosse  partie  de  sa  for- 
tune à  doter  ses  filles.  A  cette  première  et  grosse 
rente,  le  curé  en  ajoute  une  autre  qui  monte  beau- 
coup plus  haut.  A  Noël  et  à  Pâques,  il  fait  une 
collecte  pour  lui-même,  à  l'église.  Des  dévots  de 
bonne  volonté  ont  préparé  des  listes  sur  lesquelles 
chacun  inscrit  ce  qu'il  s'engage  à  donner.  Qu'on 
réfléchisse  que  toute  la  population  communie  à 
Noël  et  à  Pâques;  que  le  curé  est  là,  en  personne, 
qui  lit  de  ses  yeux  le  détail  des  sommes  promises, 
et  il  ne  faut  pas  une  grande  expérience  de  la 
nature  humaine  pour  conclure  que  cette  seconde 
source  de  revenus  dépassera  encore  la  première  en 
abondance. 

La  vie  de  ce  curé,  ainsi  rente  par  ses  ouailles, 
leur  est  d'ailleurs  toute  dévouée,  en  charités 
d'abord,  mais  surtout  en  zèle  apostolique.  Le  curé 
loge  à  ses  frais,  et  d'ordinaire  il  vit  avec  une  sœur 
ou  une  parente  qui  tient  son  ménage.  Sa  besogne 
principale  est  de  préparer  tous  ses  paroissiens  aux 
deux  grandes  communions  de  l'année.  Il  faut 
qu'à  cheval  ou  juché  sur  la  banquette  de  son  car, 
il  parcoure  sa  paroisse,  souvent  très  étendue,  pen- 
dant deux  mois  '^ux  environs  de  la  Noël,  et  deux 


S8  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

mois  encore  aux  environs  des  fêtes  de  Pâques.  Il 
court  donc  à  travers  les  fermes  dispersées,  s'instal- 
lant  dans  une  d'elles  qui,  pour  les  maisons  de  la 
vallée  ou  de  la  montagne,  devient  la  «station».  Là, 
il  confesse,  et  donne  la  communion  sur  un  petit 
autel  portatif  qu'il  installe  de  son  mieux.  La 
besogne  est  rude,  par  les  mauvais  temps  et  les 
mauvais  chemins,  mais  la  foi  non  entamée  de  ces 
insulaires  en  fait  une  sorte  de  dictature  morale  qui 
n'a  pas  de  rebelles.  Un  de  mes  amis  me  raconte 
que  les  curés,  eux-mêmes  d'une  chasteté  irrépro- 
chable, ont  maintenu  la  chasteté  parmi  les  fidèles 
à  force  de  terreur,  apostrophant  les  coupables  en 
pleine  église,  et  encore  aujourd'hui,  dirigeant 
contre  eux  des  allusions  à  peine  voilées,  sans  que 
personne  fasse  que  baisser  la  tête. 

Cette  dictature  s'augmente  de  toute  l'indépen- 
dance que  procure  une  fonction  très  solide.  Une 
fois  la  collation  reçue,  le  curé  devient,  en  effet, 
inamovible  dans  sa  cure.  Rarement  il  cherche  à  la 
troquer  contre  ime  autre,  même  plus  riche,  installé 
qu'il  est  dans  une  tranquillité  admirable  d'exis- 
tence, qui  est  celle  d'un  gros  bourgeois  de  cam- 
pagne de  chez  nous,  avec  toute  l'abondance  maté- 
rielle que  ce  pauvre  pays  peut  procurer.  Cependant, 
au  fur  et  à  mesure  des  vacances  dans  l'épiscopat, 
les  curés  du  diocèse  ont  à  présenter  trois  candidats 
aux  choix  de  Rome  pour  le  poste  d'évêque.  Ces 
candidats,  par  ordre  de  suffrage,  sont  le  dignissi- 
mus,  le  dignïor  et  le  digniis.  Pie  IX  est  le  premier 
des  papes  qui  ait  nommé  des  évêques  en  Irlande 


EN   IRLANDE    ET   EN    ECOSSE  59 

choisis  paj*  lui  hors  de  cette  liste.  Le  pape  actuel 
semble  être  revenu  à  l'ancien  usage. 


La  psychologie  du  prêtre  irlandais  semble  se 
dessiner  plus  nettement  à  la  lumière  de  ces  faits. 
Encore  une  fois,  le  trait  primitif,  c'est  que  le 
prêtre  est  né  du  peuple  et  qu'il  vit  par  le  peuple.  Il 
en  a  donc  et  les  mœurs,  et  les  intérêts,  et  les  idées. 
Le  peuple  est  devenu  révolutionnaire;  le  clergé  est 
devenu  révolutionnaire  avec  lui.  Le  prêtre  irlan- 
dais, chaste  et  robuste,  n'aurait  que  peu  à  faire 
pour  se  transformer  en  homme  d'action;  il  n'a  rien 
à  faire  pour  se  transformer  en  homme  politiaue. 
Tout  l'y  pousse  :  sa  haine  de  catholique  \  j're 
l'Eglise  protsstante,  son  sentiment  de  patriote, 
l'orgueil  naturel  à  un  paysan  parvenu,  enfin  le 
souci  même  de  sa  position  matérielle,  qui  sera 
d'autant  plus  belle  que  celle  de  ses  paroissiens  sera 
plus  grande.  C'est  ici,  comme  on  voit,  précisément 
fenvers  de  la  position  politique  du  clergé  fran- 
çais. Avec  sa  finesse  habituelle,  Rome  a  dû  ména- 
ger ce  clergé  excentrique,  par  la  peur  d'un  schisme 
toujours  possible.  Quand  une  Eglise  a  un  extrême 
sentiment  de  sa  nationalité,  elle  devient  difficile- 
ment ultramontaine.  C'est  bien  le  cas  pour  rEg]j,se 
d'Irlande.  En  attendant,  cette  Eglise  est  d'une 
orthodoxie  encore  intacte.  A  la  quête  pour  le  de- 
ûier  de  Saint-Pierre,  même  les  plus  loqueteux  des 
assistants  donnent  leur  pièce  de  monnaie.  Il  faut 


"o  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

i avoir  vu  le  recueillement  de  ces  pauvres  gens  lors 
d'une  messe  du  dimanche,  dans  une  misérable  cha- 
pelle de  village,  pour  apprécier  la  distance  qui 
sépare  ces  paysans  des  nôtres.  Il  est  probable  que 
lien  n'a  bougé  dans  ces  têtes  depuis  que  les  soldats 
de  Cromweli  dispersèrent  les  moines,  dont  les 
couvents  écroulés  jonchent  tant  de  vallées,  de  Kil- 
laloe  jusqu'à  Youghal  et  de  Howth  jusqu'à  Cor- 
comroe.  C'est  ce  fonds  ancien  de  rancune  religieuse 
qui  s'unit  à  la  rancune  socialiste  pour  donner  à  la 
révolution  actuelle  ce  caractère  d'inconnu  redou- 
table, que  constatent  tous  ceux  qui  connaissent 
bien  le  paysan  d'Irlande. 


IV 


Du  Connemara,  août  iSSi. 

Le  Connemara  est  dans  toute  la  sauvage  Irlande 
le  plus  sauvage  endroit.  Non  qu'il  y  ait  le  moindre 
danger  à  parcourir  cette  ligne  de  montagnes  qui 
compose  la  partie  nord  du  comté  de  Galway. 
Mais  ici,  plus  de  chemins  de  fer,  peu  d'hôtels.  Des 
routes  étroites.  Pour  tout  véhicule,  le  car  de  louage; 
Pour  tout  gîte,  l'auberge.  Je  recopie  quelques  notes 
prises  au  hasard  d'une  promenade  dans  ce  dur  pays, 


...  Le  train  qui  vient  de  l'intérieur  de  l'Irlande 
longe  la  baie  de  Galway,  dont  le  dessin  est  char- 


EN    IRLANDE   ET   EN    ECOSSE  6l 

anant  à  suivre  des  yeux  par  le  temps  clair.  L'eau 
bleue  encadre  les  îles  vertes.  De  gros  caboteurs 
découpent  sur  le  ciel  leurs  fins  cordages,  et  tout  au 
bout  c'est  la  ville,  ancienne  et  noire.  Je  ne  fais 
que  la  traverser,  juste  le  temps  de  passer  devant 
une  construction  carrée,  la  prison.  Quoiqu'il  ne 
soit  guère  que  midi,  une  patrouille  armée  circule 
sur  le  chemin  de  ronde.  Il  y  a  dans  l'intérieur  des 
hommes  arrêtés  comme  ligueurs,  et  l'autorité  re- 
doute toujours  un  coup  de  main  de  leurs  innom- 
brables complices  épars  dans  la  ville  et  la  cam- 
pagne. Il  est  impossible  de  faire  cent  pas  en 
Irlande,  sans  qu'un  incident  vous  rappelle  l'étrange 
état  de  révolution  latente  et  continue^  dont  l'île 
souffre. 


...  La  route  la  plus  courte  pour  aller  de  Galway 
au  Connemara  est  celle  du  Lough  Corrib,  énorme 
nappe  d'eau  qui  est  comme  le  type  des  lacs  dé- 
mesurés de  l'Irlande.  Un  bateau  à  vapeur  un  peu 
moins  grand  qu'une  des  mouches  qui  vont  d'Au- 
teuil  à  Charenton,  fait  le  service.  Ce  mince  ba- 
teau s'engage  d'abord  dans  une  rivière  qu'il  re- 
monte et  dont  l'eau,  comme  celle  du  Shannon  et 
en  général  de  toutes  les  rivières  irlandaises,  est 
d'une  intense  couleur  noire.  La  quantité  de  tour- 
bières que  le  voyagiur  traverse  explique  assez  cette 
infiltration  de  la  terre  sombre  dans  l'eau  courante. 
Des  prairies  et  des  châteaux  ruinés  apparaissent 


62  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

sur  les  deux  bords  de  la  rivière.  Une  petite  barque 
passe,  conduite  par  trois  jeunes  prêtres,  qui  rament 
vigoureusement  et  cherchent  le  gros  remous  du  va- 
peur pour  faire  danser  leur  embarcation.  La  rivière 
se  resserre.  D'énormes  plaines  de  joncs  s'étendent, 
par-dessus  lesquelles  volent  des  hérons.  A  peine 
si  le  bateau  a  la  place  nécessaire  à  son  passage. 
Puis  le  large  lac  se  développe. 

Il  est  d'un  aspect  singulier,  semé  d'îlots  qui 
hérissent  sa  surface  de  leurs  rochers  duvetés  d'herbe. 
On  en  a  compté  jusqu'à  trois  cent  soixante-cinq. 
Même  la  profondeur  est  si  peu  considérable  et 
les  dents  aiguës  des  rochers  affleurent  de  si  près, 
qu'un  chenal  est  tracé  au  vapeur  par  des  cônes 
de  pierre  dont  les  masses  peintes  en  blanc  achèvent 
de  donner  au  paysage  un  caractère  singulier.  A 
l'horizon,  les  douze  pointes  de  Bunnabeola  —  les 
plus  hautes  cimes  de  la  contrée  —  se  dessinent. 
Entre  elles  et  le  lac,  des  contreforts  plus  bas 
vont  s'étageant,  avec  des  dégradations  de  teintes 
violettes,  qui  indiquent  la  perspective  des  mon- 
tagnes et  la  succession  des  gorges.  Sur  le  bateau, 
c'est  un  petit  nombre  de  passagers,  sept  à  huit, 
tous  des  gens  du  pays  :  gros  fermiers  revenant 
à  leur  terre,  petits  boutiquiers  regagnant  leur 
échoppe.  Le  silence  naturel  aux  hommes  du  Nord 
s'augmente  encore  de  la  défiance  que  la  crise  po- 
litique et  l'espionnage  de  la  Land  League  ins- 
pirent aux  uns  et  aux  autres.  Il  leur  suffit  d'ouvrir 
leur  journal  pour  y  voir  qu'un  homme  du  comté 
de  Waterford  a  reçu  deux  coups  de  fusil,  l'autre 


EN   IRLANDE   ET    EN   ECOSSE  63 

semaine  :  il  avait  mal  parlé  des  agitateurs.  Ils 
regardent  d'un  regard  morne  ce  sombre  paysage 
qui  ne  s'éclaire  d'un  sourire  de  feuillage  qu'à  son 
extrémité.  Une  coquette  baie,  fermée  de  cinq  îles, 
termine  le  lac  sur  un  gazon  merveilleusement  tenu, 
ce  gazon,  passé  au  rouleau  chaque  matin,  des 
villas  anglaises.  Ce  vert  si  tendre  fait  bordure  à 
des  parterres  de  fleurs  bariolées,  et  un  château, 
dans  le  style  romantique,  en  pierres  blanches  et 
noires,  émerge  des  branches  de  magnifiques  arbres. 
C'est  la  propriété  de  lord  Ardilaun,  le  plus  riche 
brasseur  du  Royaume-Uni,  anobli,  sous  le  minis- 
tère de  lord  Beaconsfield,  pour  l'énergie  de  son 
rôle  politique.  Ainsi  se  recrute  parmi  les  plus  gros 
propriétaires  et  les  plus  hauts  talents  cette  aris- 
tocratie toujours  vivante. 


...  Le  village  de  Cong  où  le  bateau  me  dépose, 
ne  contient  qu'une  auberge.  Ses  curiosités  se  bor- 
nent à  deux  :  le  passage  souterrain  du  Mask  et  la 
vieille  abbaye.  Les  géologues  expliquent  par  une 
composition  particulière  du  terrain  l'étrange  phé- 
nomène des  apparitions  et  des  disparitions  de  la. 
rivière  qui  joint  le  lough  Corrib  au  lough  Mask. 
Tantôt  cette  rivière  coule  à  ciel  découvert,  tantôt 
elle  entre  sous  la  terre,  et  cela  sans  accident  de 
terrain  dont  les  hauts  et  les  bas  fassent  tunnel 
ou  plate- forme.  Un  des  points  oii  ces  différences 
de  niveau  du  même  courant  sont  le  plus  sensibles 


64  ÉTUDES   ET    PORTRAITS 

s'appelle  le  «  trou  du  pigeon.»  Au  miîeu  d'une 
prairie  un  trou,  en  effet,  se  creuse,  le  long  duquel 
descendent  soixante  marches  d'escalier,  et  dans  le 
souterrain  qui  s'ouvre  au  fond  de  ce  gouffre  profond 
de  dix-sept  pieds,  le  Mask  roule  une  eau  dont  la 
nappe  noire  s'éclaire  au  feu  d'un  bouchon  de 
paille  que  le  gardien  de  ce  souterrain  fait  flamber. 
Au-dessus  de  la  rivière,  des  pierres  pendent,  mi- 
roitantes. Puis,  une  fois  remonté  et  à  deux  cents 
pas,  vous  retrouverez  ce  même  Mask  sortant  de 
terre  sans  jaillissement,  et  s'épanchant  à  plein  lit 
découvert,  pour  s'abîmer  de  nouveau,  comme  par 
une  magie,  et  se  jeter  enfin  dans  le  4ough  Corrib, 
après  avoir  traversé  les  pelouses  du  parc  de  lord 
Ardilaun,  où  se  voient  aussi  les  ruines  de  l'abbaye. 
Cette  abbaye  est  célèbre  parce  que  le  dernier  roi 
d'Irlande  y  fut,  dit-on,  enterré.  Ce  souvenir, 
j'avoue,  me  laisse  aussi  froid  que  les  détails  d'ar- 
chitecture que  le  très  exact  Gtiide  Murray  énu- 
mère  en  plusieurs  colonnes.  Mais  une  impression 
d'une  pénétrante  poésie  se  dégage  du  spectacle 
des  pierres  tombales  qui  pavent  le  sol  de  ces 
vieilles  abbayes,  abandonnées  par  les  moines  lors 
des  guerres  de  conquêtes.  A  Cong,  comme  à  Cor- 
comroe,  comme  à  Kilmacduagh,  les  catholiques 
avaient  transformé  en  cimetière  l'ancien  asile  de 
leurs  prêtres.  La  ruine  ainsi  demeurait  sacrée.  Au- 
jourd'hui que  toutes  ces  pierres,  aux  inscriptions 
presque  effacées,  datent  d'un  autre  siècle  et  que 
l'herbe  a  poussé  entre  elles  comme  le  lierre  au 
long  des  murs  de  l'édifice  sans  toit,  il  est  impos- 


EN    IRLANDE   ET   EN   ECOSSE  65 

sil51e  de  ne  pas  se  sentir  remué  par  ce  qu'un  Grec 
appelle  le  «mélancolique  de  la  vie»,  en  songeant 
surtout  que  les  haines  qui  ont  détruit  le  vieil  édi- 
âcc  existent  encore.  Les  ûls  de  ces  disparus  sont 
agités  des  mêmes  colères  qui  tourmentèrent  leurs 
ancêtres.  Il  m'a  suffi  le  lendemain,  pour  en  avoir 
la  sinistre  preuve,  de  m'engager  sur  la  route  de 
Cong  à  Leenane. 


Cest  sur  cette  route,  solitaire  et  montueuse,  que 
fut  assassiné,  voici  presque  deux  ans,  ce  malheu- 
reux lord  Mountmorris,  dont  la  mort  inaugura  la 
sanglante  campagne  de  la  Land  League.  Le  lord 
revenait  à  cheval  d'une  course  dans  le  pays.  Deux 
coups  de  feu,  partis  de  derrière  un  mur,  retendent 
roide  mort.  La  Reine  a  recueilli  sa  veuve  et  ses  en- 
fants. Jamais  les  assassins  n'ont  pu  être  retrouvés. 
Le  paysan  qui  me  conduit  me  montre  la  place,  le 
Hiur,  et,  à  quelque  deux  cents  pas,  la  maison  du 
lord.  Elle  est  carrée,  petite,  à  deux  étages,  et  re- 
garde le  lac  Corrib.  Les  fenêtres  sont  closes  et 
les  arbres  du  parc  poussent  en  liberté.  Le  lord 
avait  très  peu  de  fortune,  une  dizaine  de  mille 
francs  de  rente,  plusieurs  enfants.  Il  fallait  vivre. 
il  ne  pouvait,  comme  beaucoup  d'autres,  passer 
en  Angleterre  et  attendre,  sans  toucher  à  ses  reve- 
ttus  d'Irlande,  que  ses  affaires  fussent  réglées. 
«  C'était  un  pauvre  lord,  »  dit  le  paysan,  «  court 
et  trapu,  toujours  vêtu  d'une  cotte  comme  la 
mienne,  >  et  il  montre  son  méchant  habit  gris. 
*♦ 


66  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

Mais  la  Land  League  voulait  «faire  peur»,  tra- 
gique formule  de  Danton  qui  se  retrouve  dans  le 
programme  de  tous  les  révolutionnaires.  Lord 
Mountmorris  fut  choisi  sans  doute  comme  étant 
le  plus  aisé  à  atteindre  des  pairs  d'Irlande,  vu 
que  sa  médiocre  condition  ne  lui  permettait  pas 
de  se  garder  comme  les  opulents  châtelains  des 
environs. 

Pas  très  loin  de  là  et  toujours  en  vue  du  lac, 
le  paysan  nous  raconte  une  anecdote  sur  un  sin- 
gulier tour  joué  au  vice-roi  d'Irlande,  lord  Car- 
liste, par  lord  Leitrim.  ...  Ce  dernier  fut  depuis 
tué  dans  le  Donegal  par  un  de  ses  tenanciers, 
qui  demeura  aussi  impuni  que  l'assassin  de  lord 
Mountmorris.  —  Lord  Leitrim  apprend  que  le 
vice-roi,  qu'il  haïssait,  devait  coucher  à  l'hôtel  à 
Maam,  après  une  journée  de  voyage  fatigante  et 
longue.  Les  patrons  de  l'hôtel  étaient  les  tenanciers 
de  lord  Leitrim.  Il  leur  défend,  sous  peine  d'évic- 
tion, de  recevoir  le  vice-roi.  Les  pauvres  gens 
épouvantés  ferment  portes  et  volets,  et  quittent  la 
maison,  si  bien  que  lord  Carlisle,  en  arrivant  à  la 
nuit  tombante,  trouva  visage  de  bois,  —  jamais 
expression  ne  fut  plus  juste,  —  et  il  lui  fallut 
continuer  jusqu'à  Cong,  durant  dix  longs  milles» 
qui  durent  lui  sembler  interminables.  Ce  détail  de 
mœurs  nous  peint  la  primitive  et  enfantine  vio- 
lence des  passions  chez  beaucoup  des  hommes  de 
ce  pays.  Cela  seul  explique  des  traits  de  cruauté 
qui  nous  reportent  à  plusieurs  siècles. 


EN   IRLANDE   ET    EN    ECOSSE  67 

Cette  route  tragique  dévale  d'ailleurs  dans  une 
sauvagerie  de  paysage  incomparable.  C'est  d'un 
côté  le  lac  Corrib  et  ses  îlots,  de  l'autre  la  mon- 
tagne. Il  n'y  a  d'arbre  que  de  place  en  place.  D'im- 
menses prairies  hérissées  de  rochers  revêtent  les 
pentes.  Parfois  ces  prairies  ont  été  éventrées  pour 
être  exploitées  en  tourbières.  Les  mottes  de  terre 
brune  nagent  dans  un  marais  que  les  orages  con- 
tinus ont  amassé.  La  pluie  tombe,  ou  plutôt  c'est 
de  la  poussière  d'eau  que  le  vent  émiette  des 
lourds  nuages.  Le  car  file  au  trot  d'un  petit  cheval. 
Dès  huttes  de  sauvages,  hautes  d'une  hauteur 
d'homme,  attestent,  de  temps  à  autre,  que  le  pays 
n'est  pas  désert.  Une  ferme  apparaît.  A  côté,  une 
baraque  de  construction  récente  abrite  les  gens  de 
police  à  qui  l'on  a  confié  le  soin  de  garder  le  fer- 
mier, menacé  de  mort  par  les  ligueurs.  Voici 
Maam,  enfin,  et  l'hôtel  d'où  la  fantaisie  de  lord 
Leitrim  expulsa  le  vice-roi.  Ma  qualité  d'homme 
de  lettres  étant  moins  lourde  à  porter,  j'arrive  à 
m'abriter  dans  la  salle  commune  de  cet  asile,  où 
des  Irlandais  prennent  un  lunch.  Ils  boivent  du 
thé  et  beurrent  leur  pain  avec  le  flegme  de  gens 
vêtus  de  caoutchouc  des  pieds  à  la  tête,  qui  tout  à 
l'heure  continueront  leur  voyage  en  voiture  ou- 
verte, la  voiture  fermée  étant  inconnue  sur  les 
routes  :  «C'est  l'habitude  ainsi,»  disent-ils  philcv- 
sophiquement  La  dure  hygiène  des  races  de  la 
brume  éclate  à  ce  petit  signe,  comme  à  la  forte 
nourriture  et  aux  longs  verres  de  whiskey  dont 
les  hommes  s'emplissent,  robustes,  la  face  colorée, 


#8  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

très  roux  avec  des  yeux  d'un  bleu  dur,  si  voisins 
de  leurs  aïeux,  les  combattants  d'autrefois,  et 
n'ayant  pas  un  beaucoup  plus  grand  nombre 
d'idées  et  de  sensations. 

De  Maam  à  Leenane,  c'est  un  autre  versant  de 
montagnes.  Le  lac  a  disparu.  Des  défilés  succè- 
dent aux  défilés.  C'est  une  exquise  originalité  dans 
ces  gorges  nues,  lorsque  sur  la  pente  verte  de  la 
colline  un  ruisseau  tout  blanc  tord  son  ruban  qui 
tremble.  Un  torrent  roule  dans  le  creux  de  la 
vallée  une  eau  brune  et  mousseuse  comme  de  la 
bière  noire.  Puis  les  montagnes  s'ouvrent  et  la  baie 
de  Leenane  étale  son  eau  à  peine  ridée.  Elle  fait 
l'extrémité  d'une  espèce  de  fiord,  pareil  à  ceux  de 
la  Norvèg2.  La  mer  est  entrée  dans  les  terres  à  une 
profondeur  énorme,  et  comme  elle  emplit  plusieurs 
gorges  de  montagnes,  chacun  des  petits  bassins 
semble  un  lac,  mais  un  lac  où  la  marée  ondule,  et 
les  grands  oiseaux  de  l'Atlantique  y  viennent 
pêcher.  Ce  paysage  d'une  suavité  si  âpre  rappelle 
ces  fonds  de  tableaux-  que  les  peintres  primitifs 
dessinent  avec  piété  derrière  le  visage  de  la  ma- 
done, pour  que  la  virginité  de  l'horizon  mette 
comme  un  silence  de  la  nature,  non  souillée  par 
l'homme,  autour  de  la  mère  de  pureté. 


EN   IRLANDE   ET   EN   ECOSSE  69 


Dublin,  Sioitt  1881. 

Que  faire  en  voyage  lorsqu'  «  il  pleut  et  que  la 
vie  est  triste  »,  comme  dit  le  délicat  Sully- 
Prudhomme,  —  et  que  l'on  a  devant  soi  les  inter- 
minables heures  à  user  d'un  après-midi  de  soli- 
tude? Que  faire,  sinon  lire  et  compléter,  par  des 
notes  prises  dans  le  livre,  les  notes  personnelles, 
prises  à  même  les  promenades?  Le  titre  d'un  ar- 
ticle de  la  Contemporary  review  m'avait  tiré  l'œil, 
Ycici  un  mois  :  a  They  were  a  great  people,  sir.  — 
C'était  une  grande  race,  monsieur,»  —  et  en  petits 
caractères  :  «  Une  contribution  à  quelques  pro^ 
blêmes  concernant  V histoire  d^Irlande.-»  Ma  curio- 
sité n'a  pas  été  déçue,  et  l'article,  des  plus  curieux, 
vaut  la  peine  d'être  résumé  pour  l'éclairdssement, 
au  regard  du  lecteur  français,  de  la  question  de 
propriété  dans  cette  verte  Erin  qui  est  en  train  de 
devenir  la  roup-e  Erin. 


ITauteur  de  cet  article,  un  M.  Butler,  a  pris  texte 
d'une  excursion  d'été  dans  le  comté  de  Clare,  qui 
se  développe  à  l'est  de  l'île  et  fait  le  sud  de  la 
baie  de  Galv/ay.  L'histoire  locale  d'une  des  fa- 
milles de  ce  comté  représente  l'histoire  de  beaucoup 


70  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

d'autres  familles  dans  beaucoup  d'autres  comtés 
Usant  de  cette  familiarité  à  la  Carlyle,  qui  serre  de 
près  les  menus  faits,  M.  Butler  raconte  sa  conversa- 
tion avec  le  conducteur  du  car  qui  me  m.enait  à  une 
montagne  de  cette  province  :  «A  qui  appartiennent 
ces  terres?»  dit-il  à  ce  paysan,  qui  n'a  jamais  quitté 
son  village,  et  qui,  répétant  la  légende  entendue 
de  la  bouche  des  vieux,  répond  aussitôt  :  a  C'est 
la  terre  des  Mac-Mahon.  Ils  la  possédaient  toute, 
depuis  six  milles  au  delà  d'Ennis  jusqu'aux  ro^ 
chers  de  Loop  Head.  Thcy  were  a  great  -people^ 
sir;  mais  ils  ont  tous  quitté  le  pays... 

«  — Et  où  sont-ils  allés? 

«  —  Le  diable  le  sait,  votre  honneur,  ils  sont 
partis,  voici  beaucoup  de  jours... 

a  — Et  qui  est  à  leur  place  maintenant? 

«  — Un  tas  de  gens;  il  y  a  les  S...,  les  T..., 
les  V...,  et  bien  d'autres.  Ah!  c'était  une  grande 
race;  mais  racine  et  branches,  tout  a  quitté  la 
terre...» 

Qu'on  réfléchisse  que  ces  propriétaires  anciens 
ont  quitté  en  effet  ce  sol  depuis  deux  cents  ans,  et 
que  pourtant  ce  cocher  de  village  se  rappelle  leur 
nom  comme  si  ce  départ  datait  de  la  veille. 
M.  Butler,  rien  que  par  ce  trait,  marque  le  point 
de  vue  spécial  du  paysan  irlandais  pour  qui  les 
propriétaires  actuels  restent  des  usurpateurs,  contre 
lesquels  tout  est  permis.  Mais  d'où  vient  cette 
étrange  protestation  du  souvenir  populaire  contre 
le  fait  depuis  si  longtemps  accompli?  Deux  causes 
diverses,  prétend  M.  Butler,  ont  agi  sur  la  mémoire 


EN    IRLANDE    ET    EN    ECOSSE  71 

du  cultivateur  indigène.  D'abord  les  familles  dé- 
possédées au  dix-septième  siècle  étaient  vraiment 
celles  des  chefs  héréditaires,  qui  commandaient  de- 
puis des  siècles  et  dont  le  sang  s'était  mêlé  au  sang 
de  leurs  féaux  sur  tous  les  champs  de  bataille  du 
moyen  âge.  Puis  les  nouveaux  occupants  n'ont  rien 
su  faire  de  ce  qu'il  aurait  fallu  pour  effacer  le 
puissant  et  féodal  souvenir. 


M.  Butler  nous  initie  aux  origines  de  ces  Mac- 
Mahon  du  comté  de  Cl  are.  Leur  premier  ancêtre 
fut  Brian  Boroimbe,  le  héros  favori  des  ballades 
celtiques;  vieux  roi  de  guerre  qui  fut  tué  à  Clon- 
tarf  par  des  soldats  Danois,  au  moment  où  il  priait 
dans  sa  tente  pour  le  succès  de  son  armée  en  train 
de  livrer  la  sanglante  bataille  que  l'on  sait.  Le 
même  jour,  son  fils  aîné  Murogh  et  son  petit-fils 
Turlogh  furent  tués  en  combattant.  Le  premier 
avait  tellement  fatigué  son  bras  droit  et  sa  hache 
à  frapper  les  Danois,  que  ses  coups  ne  fendaient 
plus  les  casques.  Attaqué  par  le  chef  ennemi.  Ar- 
nulf,  de  la  main  gauche  il  lui  arrache  son  ar- 
mure et  d'un  coup  de  hache  l'assomme,  tandis  que 
l'autre  lui  perce  le  côté  d'un  coup  de  dague.  Tur- 
logh n'avait  pas  plus  de  seize  ans.  On  trouva  son 
cadavre  flottant  sur  les  eaux  de  la  Tolka,  les'  deux 
mains  prises  dans  la  chevelure  d'un  Danois  qu'il 
avait  entraîné  dans  l'eau  et  retenu  férocement 
malgré  sa  propre  agonie. 


72  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

Les  descendants  de  ces  héros  ne  furent  ni  moins 
héroïques  ni  moins  sauvages.  Un  d'eux,  O'Briea 
de  Thomond,  roi  d'Irlande,  répondait  à  Richard  II 
d'Angleterre,  qui  voulait  lui  conférer  la  chevale- 
rie :  «Chez  nous,  c'est  à  sept  ans  que  les  garçons 
reçoivent  la  chevalerie.  Nous  les  campons  sur  des 
chevaux  dans  une  grande  plaine  et  nous  les  lan- 
çons sur  des  obstacles.  Celui  qui  en  brise  le  plus 
est  le  premier  chevalier.»  Etablis  dans  le  comté 
de  Clare,  ces  O'Brien  et  leurs  cousins  les  Mac- 
Mahon  guerroyèrent  durant  des  générations  contre 
les  Danois,  contre  les  Anglais,  contre  leurs  pa- 
rents; et  qui  avaient-ils  à  leur  suite,  durant  ces 
chevauchées  meurtrières?  Précisément  les  ancêtres 
des   ligueurs  d'aujourd'hui. 

Vers  le  quinzième  siècle,  une  révolution  s'ac- 
complit qu'il  faut  bien  comprendre  pour  saisir  la 
psychologie  du  paysan  irlandais.  La  féodalité  de- 
vint territoriale.  Le  clan  se  transforma  en  tenance. 
Le  chef  militaire  se  changea  en  landlord.  Cela  veut 
dire  que,  mieux  assis  et  participant  sans  le  savoir 
au  grand  mouvement  d'installation  sociale  de 
l'Europe  moderne,  les  nobles  d'Irlande  commen- 
cèrent à  dessiner  plus  nettement  leurs  possessions, 
et  à  les  exploiter  plus  pacifiquement.  Les  féaux 
des  guerres  du  moyen  âge  devinrent  les  tenanciers 
du  seizième  et  du  dix-septième  siècle.  En  vertu 
du  principe  de  féodalité  qui  les  faisait  donner 
leur  sang  dans  les  combats,  ils  donnèrent  leur  ar- 
gent et  le  produit  de  leur  travail.  Ce  second  tribut 
continuait  l'autre,    et  il  était  considérable.  Les  ar- 


EN   IRLANDE   ET   EN    ECOSSE  73 

diives  des  Mac-Mahon  nous  montrent  que,  préci- 
sément au  quinzième  siècle,  le  chef  d'alors,  un 
personnage  surnommé  «l'homme  aux  six  doigts», 
distribua  son  domaine  entre  ses  trois  fils,  et  que 
le  plus  jeune  eut  pour  sa  part  douze  mille  acres 
de  terre  dans  le  comté  de  Clare.  C'est  l'histoire 
de  ces  douze  mille  acres  de  terre  que  M.  Butler 
nous  donne  comme  type  de  l'histoire  de  toute  la 
terré  irlandaise. 


Sous  les  Tudors  et  sous  Crom^vell,  les  O'Brie» 
et  les  Mac-Mahon  conservent  leur  domaine.  Puis 
Jacques  II  règne  et  tombe.  Les  nobles  Irlandais 
demeurés  fidèles  à  sa  cause  quittent  la  contrée. 
C'est  l'émigration  connue  sous  le  nom  d'  «  envolée 
des  oies  sauvages».  Tout  naturellement  leurs  terres 
en  déshérence  sont  données  à  des  personnes  ve- 
nues de  l'Angleterre.  Les  anciens  propriétaires  ont 
pris  du  service  à  l'étranger.  En  vain  les  femmes 
restées  sur  le  sol  essayent,  pour  sauver  les  terres 
de  la  confiscation,  de  se  faire  protestantes,  comme 
cette  vaillante  Marie  Mac-Mahon,  qui  disait  :  «  Il 
vaut  mieux  qu'une  vieille  femme  soit  damnée  et 
que  mes  fils  ne  soient  pas  des  mendiants.»  Un 
spirituel  historien  de  ces  conversions  étranges  les 
dépeint  d'un  mot  :  «Ces  femmes  quittaient  les 
erreurs  de  l'Eglise  romaine  pour  embrasser  celles 
de  la  religion  établie.  »  Cela  ne  servait  de  rien. 
Lorsque  l'héritier  de  la  famille  des  Mac-Mahon 


74  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

revint  au  milieu  du  dix-huitième  siècle,  il  trouva 
ses  domaines  dépecés,  son  château  presque  détruit, 
et  il  mourut  de  solitude  au  milieu  de  ses  ennemis, 
maîtres  de  tout  autour  de  lui. 

Et  quels  maîtres?  M.  Butler  cite  une  phrase 
profonde  d'Edmond  Burke  :  «  Une  oligarchie 
plébéienne  est  un  monstre  qu'aucun  peuple,  sinon 
de  bêtes  brutes,  ne  peut  supporter  longtemps.» 
Or,  précisément,  la  nouvelle  oligarchie  irlandaise 
était,  d'origine  et  de  caractère,  la  pire  qui  fût.  Elle 
n'avait  obtenu  l'investiture  des  terres  abandonnées 
qu'au  prix  des  services  parfois  les  moins  estima- 
bles. Elle  se  conduisit,  durant  tout  le  dix-huitième 
siècle,  avec  une  inintelligence  barbare  de  ses  in- 
térêts vrais.  «  Au  lieu  des  vieux  maîtres,  »  dit 
Butler,  «une  nouvelle  race  d'hommes  tenait  la 
terre,  étrangers  de  nationalité,  opposés  de  reli- 
gion, hostiles  de  cœur  au  peuple  qui  les  entou- 
rait. Ils  se  considéraient  et  vivaient  en  gamisaires 
sur  la  contrée.  Ils  détestaient  ce  peuple  qui  les 
détestait.  Ils  buvaient  pieusement  à  la  glorieuse, 
à  la  pieuse,  à  l'immortelle  mémoire  d'un  certain 
roi,  et,  le  20  janvier,  en  moquerie  de  l'exécution 
d'un  autre  roi,  ils  s'asseyaient  à  un  dîner  de  tête 
de  veau.  C'étaient  des  gens  qui  se  tenaient  aussi 
complètement  isolés  de  leurs  tenanciers  que  s'ik 
eussent  été  la  garnison  blanche  des  prairies  de 
l'Ouest,  chargés  de  réprimer  la  sauvagerie  des 
Indiens  rouges.» 


EN  IRLANDE    ET   EN   ECOSSE  75 

De  nos  jours,  et  sur  l'esprit  des  paysans  qui  n'ont 
rien  oublié,  les  idées  du  nouveau  monde  ont  passé. 
Les  émigrants  revenus  d'Amérique  ont  rapporté 
des  principes  d'un  socialisme  simple,  et  séduisant 
par  cette  simplicité  autant  que  par  ses  promesses. 
Quel  lien  aurait  pu  empêcher  le  tenancier  irlan- 
dais de  vouer  à  l'exécration  le  landlord  de  race 
étrangère,  représentant  à  ses  yeux  une  usurpation 
injuste,  une  tyrannie  d'argent  et  une  foi  hostile? 
Ainsi  s'est  élaborée  cette  haine  sinistrement  au- 
dacieuse dont  les  effets  se  manifestent  chaque  jour 
par  des  crimes  nouveaux.  Si  M.  Butler  a  raison 
dans  les  faits  qu'il  cite,  et  que  j'ai  résumés  de  mon 
mieux,  sans  pouvoir  d'ailleurs  les  contrôler,  l'agi- 
tation date  de  loin  et  l'Irlande  n'est  pas  voisine 
du  calme,  quoique  aujourd'hui  la  plupart  des  pro- 
priétaires soient  doux  et  humains,  quoique  l'Angle- 
terre traite  l'île  rebelle  en  enfant  gâtée,  quoique 
en&n  le  projet  d'une  république  d'Irlande  semble 
bien  extravagant.  Mais  que  faire  entendre  à  des 
hom_mes  dont  les  haines,  encore  une  fois,  remontent 
à  la  capitulation  de  Limerick  et  qui  en  parlent 
comme  d'un  événement  d'hier? 


VI 


Oban  (Ecosse),  août  1881. 

De  la  pluie  et  encore  de  la  pluie.  Pour  me  con- 
soler et  en  attendant  le  départ  du  bateau  qui  doit 
me  conduire  à  Inverness  par  le  Caledonian  canal, 


y6  ÉTUDES    ET    PORTRAITS 

je  mets  au  net  ces  quelques  notes  prises  au  crayon 
sur  mon  carnet  de  voyage,  —  croquis  sans  dessia 
général  qui  donneront  peut-être  mieux  la  sensa- 
tion de  l'atmosphère  de  ce  pays  de  brume. 


...  L'impression  d'un  départ  sur  mer,  à  la  nuit 
tombante,  a  quelque  chose  d'à  la  fois  délicieux 
et  mélancolique  où  se  résume  tout  le  charme  de 
l'absence,  —  charme  toujours  un  peu  triste  des 
habitudes  rompues,  charme  toujours  enivrant, 
lorsque  l'on  est  jeune,  de  l'indépendance  recon- 
quise. Voici  qu'autour  du  grand  vapeur,  l'eau  som- 
bre, couleur  d'ardoise,  ondule  à  peine.  Le  ciel, 
d'un  gris  tendre,  se  fond  avec  la  mer.  Siir  ce  ciel 
indécis,  où  flotte  la  lueur  du  jour  finissant,  les 
mâts  des  innombrables  vaisseaux  qui  encombrent 
la  rade  découpent  la  fi.nesse  précise  de  leurs  cor- 
dages. Sur  l'un,  puis  sur  l'autre  de  ces  vaisseaux, 
des  lumières  s'allument,  toutes  rouges.  La  ville, 
par  derrière,  se  devine,  noyée  de  brume.  Des  câbles 
grincent,  et  le  mugissement  du  bateau  annonce  le 
départ,  accompagné  en  sourdine  par  le  mugisse- 
ment d'un  troupeau  de  bœufs  parqués  dans  l'ea- 
trepont  (Belfast.) 


...  Rencontrerez- vous  ailleurs  qu'en  Angletare 
de  ces  énormes  villes  noires  qui  s'éveillent  le  ma-^ 


EN   IRLANDE   ET   EN   ECOSSE  77 

tin  sous  un  ciel  fuligineux,  où  de  la  poussière  de 
suie  semble  diffuse?  C'est  de  la  brume  sans  ce 
veîoutement  des  objets,  sans  cette  éclosion  de  la 
tache  lumineuse  dont  le  contour  tremble,  comme 
en  Hollande.  Ici  le  contour  des  maisons  reste  net  et 
précis  à  travers  ce  fog.  La  tristesse  des  gazons  des 
parcs  est  infinie  sous  cette  pesée  de  l'air  dense  et 
acre.  Avec  un  ciel  de  cette  épaisseur  de  brouillard 
la  libre  expansion  de  la  vie  animale,  seule  source 
de  volupté,  est  impossible.  Aussi  bien,  la  volupté 
dans  le  sens  oii  nous  autres  Méridionaux  inter- 
prétons ce  terme,  n'existe  pas  en  Angleterre.  Même 
le  caractère  de  l'architecture  indique  cette  absence 
du  sentiment  du  bonheur,  rien  que  par  la  sèche  et 
dure  arête  des  lignes.  L'énorme  effort,  la  réflexion 
continue  et  solitaire,  l'entraînement,  par  les  exer- 
atces  violents  et  la  nourriture  trop  forte,  de  la  ma- 
diine  qui  sans  cela  se  briserait,  la  barricade  du 
home  contre  la  brutalité  du  dehors,  ces  traits 
essentiels  de  la  vie  anglaise  sont  comme  rendus 
palpables  par  cette  brume.  Un  écriteau  tire  mes 
yeux,  et  j'y  lis  -.  «  Considérez  vos  voies!  Eternité! 
Oii  la  passerons-nous.  »  (Glasgow.) 


...  Il  y  a  des  contrastes  de  goûts  dont  vraiment 
les  Anglais  seuls  sont  capables.  Dans  la  cathédrale 
de  Glasgow,  je  vis  un  bas-relief  qui  représentait 
un  kïghlander  en  costume,  tombant  sur  le  bras  d'un 
ange  qui,  de  sa  main  libre,  tenait  la  trompette  de 


78  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

la  renommée.  Le  profil  grec  et  la  robe  de  l'ange 
étaient  d'une  exécution  tout  académique,  tandis 
que  le  soldat,  d'une  réalité  intacte  de  carrure  et  de 
costume,  avait  jusqu'au  numéro  de  son  régiment 
inscrit  sur  son  baudrier.  Cela  me  fit  souvenir  d'un 
livre,  vu  par  hasard,  dans  je  ne  sais  quelle  gare, 
dont  le  frontispice  configurait  des  jeunes  filles  en 
costume  de  bain  de  mer  regardant  une  sirène  pei- 
gner ses  cheveux.  Ces  heurts  de  mondes  si  divers 
ne  choquent  pas  plus  ces  imaginations  sans  ironie 
que  les  heurts  de  couleur  ne  choquent  leurs  yeux, 
pas  plus  que  l'éperdue  fumée  des  machines  à  côté 
des  constructions  du  moyen  âge  n'étonne  leur  sen- 
sibilité. Des  villes  entières,  comme  Edimbourg,  du 
haut  de  la  fameuse  terrasse,  développent  ainsi  un 
étonnant  horizon  de  tours  gothiques  et  de  gares, 
de  châteaux  crénelés  et  de  tuyaux  d'usine.  La  puis- 
sance de  juxtaposition,  qui  permet  à  la  politique 
anglaise  de  toujours  admettre  le  nouveau  sans 
jamais  détruire  le  passé,  même  contradictoire,  ap- 
paraît dans  ces  détails  de  physionomie  des  sculp- 
tures, des  gravures  et  des  édifices.  C'est  exactement 
l'envers  de  l'esprit  français,  qui  veut  l'unité  partout 
et  la  logique.  (Edimbourg.) 


...  Un  jeune  pasteur,  avec  qui  je  cause  de  M.  Re- 
nan, sur  un  de  ces  chars  à  bancs  découverts  qui 
font  le  service  des  vallées  d'Ecosse,  me  raconte 
avoir  entrepris   le   voyage   de  Londres  pour  ea- 


EN.  IRLANDE    ET   EN   ECOSSE  79 

tendre  une  conférence  de  notre  grand  écrivain. 
L'impression  qu'il  a  rapportée,  —  et  je  sais  qu'elle 
lui  est  commune  avec  beaucoup  de  ses  compa- 
triotes, —  est  celle  d'un  homme  profondément 
religieux  et  chrétien.  A  quoi  tiennent  les  destinées 
cependant?  L'auteur  de  la  Vie  de  Jésus,  né  en  An- 
gleterre et  protestant,  eût  cédé  à  son  penchant  pour 
les  études  théologiques  et  fût  entré  dans  l'Eglise. 
Il  n'eût  pas  rencontré  devant  lui  le  terrible  :  sini 
ut  sîint,  aut  non  sint,  du  dogme  catholique.  Son 
goût  naturel  pour  l'aristocratie  intelligente  l'eût 
rangé  vraisemblablement  dans  le  parti  de  lord 
Beaconsfield  et  des  conservateurs.  Il  fût  arrivé 
jeune  à  quelque  haute  dignité  ecclésiastique  et  son 
beau  talent  n'eût  jamais  pris  cette  place  de  révolté 
qu'il  a  occupée,  par  la  nécessité  des  faits,  dans 
notre  France.  Ce  n'est  point  pour  le  vain  plaisir 
d'une  hypothèse  paradoxale  que  j'imagine  cette 
autre  rencontre  d'événements,  mais  pour  faire  tou- 
cher au  doigt  la  différence  du  recrutement  des 
partis  dans  l'un  et  l'autre  pays.  C'est  peut-être  le 
plus  grand  malheur  de  la  France  contemporaine 
que  depuis  soixante  ans  le  talent  ait  presque  tou- 
jours été  révolutionnaire,  —  même  malgré  lui. 
(Les  Jrossachs.) 


...  Il  y  a  sur  les  côtes  d'Ecosse  des  entrées  de 
golfes  d'une  sauvagerie  qui  n'a  pas  dû  changer 
depuis   les   primitives   invasions   d*"   pirates.   J'ai 


8o  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

essayé  dans  ces  six  stances  de  rendre  un  de  ce» 
paysages  que  le  paquebot  traverse  sans  y  laisser 
d'autre  marque  de  son  passage  qu'un  silloa 
d'écume  aussitôt  refermé  : 

Le  ciel  froid  du  matin  où  meurent  les  étoiles 
Blanchit  le  golfe  bleu  qu'enserrent  des  coteaux. 
Nulle  trace  de  vie  humaine,  que  les  voiles, 
Pleines  de  vent,  de  deux  misérables  bateaux. 

Sur  la  gauche  se  creuse  un  porche  basaltique 
Où  retentit  parmi  l'amas  des  rocs  branlants 
L'immense  battement  de  l'immense  Atlantique, 
Et  d'où  s'échappe  un  vol  d'affamés  goélands. 

Tendant  le  bec,  dardant  leurs  mobiles  prunelles, 
Et  leurs  ongles  crochus  ramenés  sous  leur  corps, 
Ils  vont,  battant  l'air  souple  avec  leurs  blanc'nes  ailes 
Qu'une  plume  noirâtre  estompe  sur  les  bords. 

Si  l'un  d'eux  voit  dans  l'eau  reluire  quelque  proie, 

Il  s'abîme  du  bond  meurtrier  de  Téclair. 

Son  bec  plonge,  sa  serre  avide  se  déploie. 

Un  coup  d'aile,  et  l'oiseau  plane  au  plus  haut  de  l'air. 

Un  autre,  fatigué  d'une  inutile  chasse. 

Et  d'avoir  si  longtemps  volé  contre  le  vent, 

Lève  sa  tête  plate  et  pousse  dans  l'espace 

Un  rauque  appel,  plaintif  coname  un  sanglot  d'enfant. 

Toute  la  troupe  alors,  comme  désespérée. 
Répond  à  ce  sanglot  par  un  sanglot  pareil, 
Et  ce  hululement  monte  avec  la  marée 
Vers  le  ciel  où  flamboie  un  frissonnant  soleil. 

(Près  d'OhoH.J 


...  Est-ce  une  illusion  produite  par  la  magie  de 
fcxotisme,    il    me    paraît    qu'en    Angleterre    plus 


EN   IRL>*.NDE  ET   EN   ECOSSE  81 

qu'ailleurs  se  rencontre  ce  type,  si  reposant  pour 
le  cœur,  de  la  femme  qui  ne  peut  pas  mentir.  Par- 
fois, dans  une  gare,  dans  une  église,  au  coin  d'une 
rue,  sur  un  paquebot,  un  de  ces  visages  apparaît 
dont  l'incorruptible  pureté  semble  révéler  une  âme 
d'une  qualité  morale  incomparable.  Quelques 
poètes,  Shelley,  dans  la  Plante  sensitive,  Edgard 
•Poë,  dans  son  Hélène,  Byron,  dans  sa  Fiancée 
(TAbydos,  ont  évoqué  de  ces  créatures  dont  la 
jeune  grâce  semble  s'achever  en  un  rêve  d'idéalité 
surnaturelle.  Il  est  probable  qu'à  l'approche,  l'ob- 
servateur découvrirait  que  ces  âmes  si  pures  sont 
aussi  très  froides  et  très  formalistes,  et  que  le  souci 
.du  confort  l'emporte  en  elles  sur  tout  autre  senti- 
ment, excepté  celui  de  la  rigueur  biblique.  Mais 
où  serait  le  plaisir  du  voyage  si  ce  n'était  de  voir 
les  contours  aimables  des  choses  en  se  contenta^,  : 
de  rêver  le  reste,  —  sans  vériâer  son  rêve?  (Les  \ 
Trossachs.) 


VII 


Inverness,  août  1881. 

Je  viens  de  faire  l'excursion,  obligée  et  d'ailleurs 
facile,  imposée  par  la  mode  à  quiconque  voyage  en 
Ecosse.  Elle  consiste  à  passer  d'Oban  à  .Inverness 
par  quatre  lacs  successifs  que  relie  le  Caledonian 
canal,  étroit  et  profond.  Du  pont  du  vapeur,  le 
touriste   peut   contempler   à   loisir,    durant   douze 


82  ÉTUDES  ET  PORTRAITS 

heures  d'une  lente  traversée,  ces  gorges  des  hautes 
terres  où  vivaient  jadis  les  farouches  clans  des 
guerres  d'indépendance.  Çà  et  là,  un  château  ruiné 
atteste  qu'un  repaire  de  hardis  soldats  surplombait 
le  lac.  Ailleurs,  une  pierre  commémorative  rappelle 
un  égorgement  des  temps  anciens.  Je  n'ai  pas  l'in- 
tention de  reproduire  les  détails  d'histoire  et  de 
paysage  très  exactement  donnés  par  le  guide 
Murray,  voici  simplement  quelques  notes  person- 
nelles, prises  dans  la  marge  de  ce  livre  de 
guide. 


...  Une  impression  désagréable  et  qui  accom- 
pagne le  voyageur  à  travers  cette  Ecosse  si  sau- 
vage encore  d'aspect  et  jadis  de  mœurs,  c'est  ! 
l'organisation  comme  mécanique  du  voyage.  Avec  i 
leur  pratique  entente  des  choses,  les  Anglais  ont  ! 
comme  déchiqueté  en  excursions  fixes  cet  admi-  j 
rable  pays.  Chemins  de  fer,  bateaux  et  voitures  ii 
sont  organisés  avec  une  parfaite  intelligence  de  fi 
la  fatigue  et  de  la  commodité,  mais  aussi  pour  ji 
la  plus  complète  destruction  du  plaisir  original 
et  solitaire.  Pour  aller  d'un  lac  à  un  lac  ou  d'une 
montagne  à  une  montagne,  nul  moyen  que  le 
véhicule  public,  où  les  touristes  s'entassent  par 
fournées.  Il  faudrait,  à  mon  sens,  pour  jouir  de 
ce  paysage,  y  marcher  seul,  —  ce  qui  est  impos- 
sible à  un  étranger,  —  ou  bien  y  trouver  des 
moyens  de  transport  privés,  —  luxe  interdit  à 
l'écrivain  qui  n'a  pas  les  quatre  mille  livres  de 


EN   IRLANDE   ET    EN    ECOSSE  83 

revenu  de  lord  Byron.  Et  encore  ne  suis-je  pas 
sûr,  tant  les  compagnies  ont  mis  la  contrée  en 
coupes  réglées,  que  les  moyens  de  transports  indi- 
viduels soient  aisés  à  prendre,  même  à  prix  d'ar- 
gent. Force  est  donc  au  simple  homme  de  lettres 
de  se  mêler  à  la  cohue  et  de  se  voiturer  comme  un 
colis  en  compagnie  d'autres  colis  humains  qui  par- 
lent, s'agitent  et  contrastent  si  étrangement  avec 
le  paysage  que  cette  rude  ligne  de  montagnes, 
auprès  desquelles  frémit  doucement  l'eau  brune, 
finit  par  ressembler  au  décor  ironique  d'une  pan- 
tomime paradoxale.  Deux  noms  de  célèbres  roman- 
ciers rendront  plus  sensible  cette  curieuse  opposi- 
tion de  deux  mondes  pourtant  jetés  l'un  dans 
l'autre.  Les  personnages  qui  encombrent  le  pont 
du  bateau,  avec  leurs  types  et  leurs  tics,  semblent 
sortis  tout  vifs  du  roman  de  Dickens,  et  le  paysage 
au  milieu  duquel  ils  prononcent  leur  éternel  ^very 
fine,  indeed,-»  est  précisément  celui  des  épopées  de 
Walter  Scott.  C'est  un  exemplaire  de  Rob  Roy 
interfolié  avec  les  pages  de  Pickwick,  la  plus  per- 
ceptible, la  plus  indiscutable  attestation  que  tout 
est  fini  du  monde  décrit  paj  le  grand  conteur 
écossais  et  que  les  hautes  terres  sont  devenues, 
elles  aussi,  une  des  pièces  du  musée  cosmopo- 
lite que  l'étranger  vient  regarder  du  bout  de  sa 
lorgnette,  comme  au  Louvre  les  parures  portées 
par  des  princesses  à  présent  mortes,  ou  les  por- 
traits des  madones  dévotement  implorées  en  des 
siècles  pieux. 


84  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

...  C'est  Wordsworth  qui  a  écrit  sur  les  grottes 
de  Staffa  ces  vers,  d'une  forme  à  la  fois  philo- 
sophique et  familière  :  «Nous  l'avons  regardé^ 
mais  parmi  cette  foule  —  pas  un  n'a  senti  la  vul 
renommée  au  loin.  —  Et  comment  l'aurait-il  senti 
chacun  appelant  l'autre,  poussé,  poussant?...  — ■ 
C'est  lin  seul  qu'il  faut  se  tenir,  —  contemplant  et 
recueillant  dans  son  esprit  et  son  cœur,  —  avec  une 
vénération  non  troublée,  l'effet,  —  de  ces  propor- 
tions, oeuvres  de  la  Toute-Puissante  Main...»  Ces 
paroles  sont  vraies  surtout  des  lacs  et  de  leur 
beauté  tout  intime.  La  mer,  avec  le  retentissement 
de  ses  houles  et  la  démesurée  grandeur  de  son 
horizon,  réduit  l'homme  à  néant,  et  du  coup,  elle 
abolit  pour  ainsi  dire  les  petitesses  des  créatures 
qui  déshonorent  son  rivage.  Il  n'en  va  pas  ainsi 
des  lacs,  dont  le  doux  silence,  dont  l'horizon  ré- 
tréci, dont  le  charme  comme  à  portée  de  l'âme,  en- 
cadrent l'homme  sans  l'écraser.  La  laideur  ou  la 
trivialité  des  êtres  ressort  davantage  dans  ces 
horizons  d'eaux  renosées  et  de  bois  verts,  et  l'effort 
est  rude  pour  aller  jusqu'à  l'exquise  beauté  des 
choses  par  delà  les  bérets,  les  waterproofs  et  les 
knicker-bockers   des  compagnons   de  route. 

N  importe,  la  poésie  visible  de  ces  montagnes 
et  de  ces  lacs  unit  par  l'emporter  sur  l'énervante 
sensation  du  voisinage,  et  la  pensée  a  raison  des 
n:rfs,  comme  toujours.  La  structure  du  pays  rend 
plus  aisée  à  comprendre  l'histoire  de  ceux  qui, 
l'ayant  habité,  ont  façonné  leur  âme  d'après  les 
nécessités  qu'il  leur  imposait.  La  distribution  en 


EN    IRLANDE    ET   EN    ECOSSE  85 

clans  distincts  et  rivaux  qui  explique  la  sujétion 
de  l'Ecosse  à  l'Angleterre  n'est-elle  pas  écrite 
comme  avec  la  main,  dans  la  distribution  des 
hautes  terres  en  longues  vallées  ou  glens  qui  s'éten- 
dent à  perte  de  vue  et  s'isolent  les  unes  des  autres 
par  de  hauts  sommets,  des  lacs  profonds,  des  ra- 
vins déchirés?  D'autre  part,  la  végétation  si  pau- 
vre, les  pluies  continuelles,  jusqu'à  ne  pas  avoir  eu 
un  jour  bleu  de  tout  ce  mois  d'août,  la  vision  non 
interrompue  du  plus  âpre  pays  n'ont-elles  pas 
comme  préparé  ces  montagnards  à  la  sombre  et 
austère  religion  de  la  Réforme?  Si  un  dimanche, 
en  Angleterre,  apparaît  à  un  continental  comme 
«ne  des  plus  sévères  tyrannies  qui  soient,  un  di- 
manche, en  Ecosse,  procure  l'impression  de  deux 
dimanches  anglais.  Et  cependant  la  bonhomie 
dont  les  récits  de  Walter  Scott  sont  empreints 
n'est-elle  pas  aussi  le  résultat  fatal  des  mœurs 
simples,  de  la  saine  et  robuste  allure  de  vie  des 
hôtes  de  ces  montagnes  presque  sans  neige? 


...  J'ai  nommé  pour  la  seconde  fois  Walter 
Scott,  et  je  crois  devoir  insister  sur  ce  nom,  au- 
jourd'hui à  la  fois  si  célèbre  et  si  démodé,  parce 
qu'il  me  semble  que  notre  génération  est  injuste 
envers  ce  peintre  de  l'ancienne  Ecosse.  M.  Taine, 
dans  son  quatrième  volume  de  XHïstoïre  de  la  lit- 
térature anglaise,  en  parle  avec  un  dédain  d'autant 
plus  significatif  que  le  grand  philosophe  est  aussi 


86  ÉTUDES   ET    PORTRAITS 

équitable  d'ordinaire  qu'il  est  sincère.  La  cause  en  est 
que  l'auteur  de  Waverley  passe  pour  un  peintre  de 
convention  qui  a  débité  le  moyen  âge  en  romans 
moraux  pour  l'usage  des  jeunes  filles  de  l'un  et 
de  l'autre  monde.  Cela  peut  être  admis  d'Ivanhoë 
ou  de  tel  autre  récit  du  même  genre,  quoique  le 
souffle  épique  de  ces  poèmes  en  prose  mette  le 
poète  singulièrement  haut.  Mais  Walter  Scott  n'est 
pas  seulement  épique,  il  est,  pour  tout  ce  qui 
touche  à  l'Ecosse,  documentaire,  comme  on  dit 
aujourd'hui,  à  un  rare  degré.  La  vérité  des  des- 
criptions de  la  Dame  du  lac,  pzir  exemple,  est  telle 
que  les  livres  de  guide  n'ont  eu  qu'à  transcrire  les 
vers  de  ce  poème,  et  lorsque,  soi-même,  environné 
par  ces  paysages,  on  prend,  non  point  un  roman  de 
chevalerie,  mais  un  des  romans  modernes,  comme 
V Antiquaire^  la  vérité  des  caractères  et  des  mœurs 
apparaît  aussi  évidente  que  la  vérité  des  descrip- 
tions. Il  y  a  dans  les  discours  et  dans  les  habitudes 
des  personnages  ce  je  ne  sais  quoi  de  parfaitement 
adapté  au  milieu,  qui  démontre  l'exactitude.  Je 
suis  bien  obligé  de  dire  :  ace  je  ne  sais  quoi,»  car 
tout  est  en  train  de  s'en  aller  de  ce  monde  écos- 
sais dont  Walter  Scott  s'est  fait  l'historiographe^ 
Ici  comme  ailleurs,  la  marée  de  la  civilisation  mo- 
derne afflue,  effaçant  tout,  excepté  ce  qui  survivra 
à  toutes  nos  civilisations  présentes  ou  passées  « 
la  ligne  nue  des  belles  montagnes. 


EN   IRLANDE   ET   EN    ECOSSE  87 


VIII 


Carlisle,  août  1881. 


Je  viens  de  visiter  plusieurs  petites  villes  écos- 
saises et  anglaises  :  Goan,  Inverness,  Perth,  Aber- 
deen,  Carlisle.  Dans  chacune  de  ces  petites  villes, 
j'ai  séjourné  une  demi-semaine,  allant  et  venant 
causant  avec  l'un,  avec  l'autre,  regardant  de  mon 
mieux,  écrivant  beaucoup  de  notes.  Je  voudrais 
fixer  en  quelques  traits  un  certain  nombre  des 
images  qui  me  restent  de  ces  allées  et  venues  à  tra- 
vers ces  rues  étrangères,  où  l'on  se  répète,  en  alté- 
rant un  peu  le  texte,  le  mélancolique  vers  de  la 
Tristesse  d'Olympïo  : 

La  maison  me  regarde  et  ne  me  connaît  pas  ! 

...  Il  y  a  d'abord  une  impression  saisissante,  et 
qui  ne  fait  que  s'approfondir  par  l'expérience,  de 
piiysionomie  extérieure.  Les  petites  maisons,  toutes 
minces  et  serrées  les  unes  contre  les  autres,  avec 
leurs  deux  étages  au  plus  et  le  nom  du  proprié- 
taire gravé  sur  le  cuivre  de  la  boîte  aux  lettres, 
disent  assez  le  goût  national  du  home,  de  l'exis- 
tence séparée  et  personnelle.  Point  n'est  besoin 
d'avoir  franchi  le  seuil  en  mosaïque  blanche  et 
noire  de  beaucoup  de  ces  maisons  pour  connaître  le 
mobifier  qui  les  garnit.  Un  tapis  de  moquette 
préserve  le  parquet  du  salon  et  de  la  salle  à  man- 
ger. Un  tapis  de  toile  cirée  couvre  les  marches  de 


88  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

l'escalier  intérieur.  Un  feu  de  charbon  brûle  dans 
la  cheminée  en  fonte  noire,  car  il  fait  très  froid, 
bien  que  ce  soit  l'été.  Probablement  les  meubles 
sont  modernes.  Aucun  bibelot  n'encombre  les  murs, 
les  étagères  ou  la  cheminée.  Tout  est  utile  et 
tourné  vers  le  confort.  En  revanche,  l'éclat  neuf 
de  ces  meubles  semble  rendu  plus  neuf  encore  par 
le  lustre  d'un  nettoyage  acharné.  Avant  dix  heures 
du  matin,  ce  ne  sont,  dans  la  petite  ville,  que 
femmes  de  charge  —  en  chapeaux!  —  agenouillées 
devant  la  porte  et  lavant  le  carreau,  ou  debout 
derrière  les  vitres  et  frottant  la  fenêtre  en  guillo- 
tine. Vers  dix  heures,  la  petite  ville  est  parée.  Elle 
se  dresse,  propre  et  noire  à  la  fois,  sous  ce  ciel 
fuligineux  qui  noie  les  collines  avoisinantes>  un 
ciel  opaque,  à  le  couper  au  couteau,  comme  on 
dit  en  France  familièrement,  ciel  de  tristesse  et 
de  dureté,  qui  explique  l'âme  puritaine  mieux  en- 
core que  les  volumes  de  Thomas  Cajrlyle  sur 
Cromvvell.  Qui  donc  a  dit  :  «La  créature  humaine 
est  le  résultat  de  ce  que  les  lois  mettent  dans  son 
esprit,  —  et  le  climat  dans  son  cœur?» 


...  Aucune  rue  ne  ressemble  à  une  autre  rua 
Entre  les  rues  d'une  même  ville,  l'observateur  note 
des  différences  de  monde  à  monde.  Entre  les  rues 
d'un  peuple  et  les  rues  d'un  autre  peuple,  il  y  a 
toute  la  diversité  des  races.  Si  j'avais  à  définir  la 
rue  anglaise,  je  dirais  qu'il  n'y  passe  jamais  un 


EN   IRLANDE    ET   EN   ECOSSE  89 

fiâneur.  Vous  connaissez  le  type  de  l'homme  que 
la  rue  de  province,  en  France,  nous  offre  si  fré- 
quemment. Le  personnage  a  plus  de  quarante  ans. 
La  sécurité  des  petites  rentes  ou  de  la  petite  fonc- 
tion inamovible  se  devine  au  calme  du  pas  avec 
lequel  il  s'achemine,  s'arrêtant  ici,  s'arrêtant  là, 
causant,  regardant,  musardant,  vers  le  café,  — 
son  café,  —  oiî  depuis  des  jours  et  des  jours,  il 
prend  une  demï-tasse,  —  sa  demi-tasse,  —  et  lit 
les  journaux,  —  ses  journaux.  Ces  menues  appli- 
cations de  l'adjectif  possessif  rendent  bien  la 
profondeur  de  ces  habitudes  qui  constituent  pour 
cet  homme  l'avenir  de  tous  les  après-midi  pendant 
son  âge  mûr  et  sa  vieillesse.  On  ne  peut  guère 
plus  comparer  à  ce  pas  reposé  du  rentier  français 
le  pas  inquiet  de  l'Anglais  en  affaires,  qu'on  ne 
saurait  assimiler  au  café  français,  rendez-vous  de 
conversation  sans  objet,  les  bars  qui,  de  loin  en 
loin,  ouvrent  leur  échoppe  sur  la  rue  anglaise. 
Roides  et  rogues,  les  buveurs  se  tiennent  debout, 
avalant  du  brandy  ou  du  whiskey.  L'excitation  par 
l'alcool  est  tellement  une  condition  héréditaire 
de  la  vie  physiologique  pour  cette  race,  que  même 
des  femmes  boivent  l'eau-de-vie  à  ces  comptoirs. 
Particulièrement  le  soir,  les  filles  en  toilette  s'ar- 
rêtent quelques  moments  pour  se  chaujS^er  le  sang, 
non  pas  avec  un  petit  verre,  mais  avec  un  demi- 
grand  verre  de  cet  acre  brandy.  Aussi  maint 
ivrogne  se  rencontre-t-il  dans  la  rue,  mais  un 
ivrogne  anglais  est  d'ordinaire  silencieux  et  stu- 
péfié. Le  sens  de  cette  expression  sinistre  :  civre- 


90  ÉTUDES  ET  PORTRAITS 

mort»  se  comprend  ici  en  sa  pleine  rigueur.  Cette 
ivresse  solitaire,  morne  et  concentrée,  ne  ressemble 
non  plus  en  rien  à  l'ivresse  du  Français,  gaie  ou 
agressive,  mais  toujours  sociable.  La  qualité  de 
nos  excitations  n'est-elle  pas  un  des  signes  les 
moins  douteux  de  la  qualité  de  notre  nature? 


...  A  beaucoup  parcourir  la  petite  ville,  et  à 
regarder  les  figures  qui  vont  et  viennent,  la  vérité 
si  fortement  marquée  par  M.  Taine  dans  ses  Notes 
sur  r Angleterre,  reçoit  une  confirmation  indiscu- 
table, à  savoir  que  l'étoffe  humaine  est  ici  plus 
rude,  partant  le  travail  plus  dur,  partant  le  plaisir 
moins  délicat.  Même  il  semble  que  derrière  ces 
faces  flegmatiques  se  cachent  des  âmes  à  jamais 
étrangères  à  l'idée  de  la  sensation  heureuse.  Les 
costumes  des  personnes  de  la  classe  bourgeoise 
sont  d'une  correction  achevée.  En  Ecosse,  plu- 
sieurs portent  la  jupe  nationale,  le  kilt,  de  la  même 
nuance  que  le  veston.  Le  genou  est  nu.  Mais  si  le 
gentleman  n'a  pas  cette  correction  achevée,  c'est 
presque  toujours  une  incroyable  extrémité  de  né- 
gligence. Il  n'y  a  guère  de  milieu  entre  la  parfaite 
tenue  et  l'ignoble,  la  sordide  misère.  Un  certain 
laisser -aller  de  toilette,  à  demi  élégant,  à  demi 
abandonné,  qui  fait  l'habitude  de  la  classe 
moyenne  en  France,  n'existent  pour  ainsi  dire  pas 
ici.  En  revanche,  il  y  a  des  hideurs  de  mise  dont 
l'équivalent  ne  se  trouverait  chez  nous  qu'à  Paris 


I 


EN   IRLANDE   ET   EN   ECOSSE  91 

et  dans  la  plus  dégradée  des  bohèmes.  Le  chapeau 
haut  de  forme  domine  ces  haillons  avec  son  air 
de  dignité  officielle,  comme  il  domine  la  malle  qu« 
le  porte-faix  a  chargée  sur  son  épaule,  toujours 
coiffé  de  cette  éternelle  cheminée. 

Et  je  n'aurais  pas  pour  chapeau 
Une  cheminée!.., 

dit  quelque  part  le  poète  Maurice  Boucher. 


...  Je  m'arrête  devant  tous  les  étalages  de  li- 
braires. Même  dans  les  gares,  il  n'y  en  a  pas  un 
qui  ne  contienne  les  œuvres  des  principaux  poètes. 
Shakespeare,  Milton,  Byron,  Burns,  Tennyson  sont 
partout,  et  partout  même  les  moins  populaires  : 
Moore,  Wordsworth,  Kirke,  White,  Coleridge. 
Comparez  l'indigence  d'auteurs  classiques  d'une 
librairie  de  gare  française.  Il  me  semble  qu'il  faut 
voir  là  un  signe  du  sérieux  de  l'intelligence  an- 
glaise. Beaucoup  plus  de  gens  lisent  et  de  meil- 
leurs livres.  Cela  explique  la  rare  valeur  des  œuvres 
que  composent  des  femmes  qui  se  mettent  à  écrire 
pour  gagner  quelque  argent.  Elles  se  trouvent  avoir 
des  connaissances,  sinon  du  styîe.  parce  qu'elles  ont 
toujours  appris.  Presque  chaque  famille  est  abon- 
née à  une  «bibliothèque  circulante»,  qui,  chaque 
mois,  lui  fait  parvenir  un  choix  de  volumes.  D'au- 
tre part,  cette  lecture  plus  générale  des  poètes  rend 
la  poésie  chose  beaucoup  moins  artificielle  et  lit- 
téraire que  chez  nous.  Si  Lamartine,  Victor  .Hugo 


$a  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

et  Musset  ont  pénétré  profondément  dans  notre 
.  vie  nationale,  c'a  été,  les  deux  premiers  (i),  pour  des 
raisons  de  politique.  Une  réaction  religieuse  a  fait 
■  la  gloire  du  premier,  comme  la  haine  de  l'empire  a 
'  fait  la  gloire  du  second.  Avouons  aussi  que  l'au- 
teur de  Rolla  doit  surtout  sa  haute  situation  de 
poète  de  la  jeunesse  aux  côtés  coupables  de  son 
beau  talent.  De  cet  étonnant  mélange  d'idéale 
fantaisie  et  de  libertinage,  c'est  surtout  le  liber- 
tinage que  les  jeunes  gens  ont  remarqué.  —  Mais 
des  poètes  qui  entrent  dans  la  vie  de  chaque  jour, 
qui  servent  à  la  consommation  quotidienne  do 
notre  sensibilité,  si  l'on  peut  dire,  nous  n'en  avons 
point  dans  le  domaine  de  la  poésie  pure.  Les  An- 
glais en  ont  dix  ou  quinze.  Un  voyageur  a  dit 
qu'il  était  impossible  de  visiter  la  hutte  d'un  trap- 
peur américain  sans  y  rencontrer  la  Bible  et 
Shakespeare.  Pour  la  Bible  surtout  la  formule  est 
vraie,  si  vraie  que,  dans  tous  les  hôtels  de  la  pro- 
vince et  sur  toutes  les  tables  de  nuit,  vous  trou- 
verez un  exemplaire  de  l'Ecriture  sainte: 


.4.  Ces  caractères  se  complètent.  Le  climat  pé- 
nible fabrique  la  créature  plus  violente  et  moins 
voluptueuse,  donc  plus  brutale  et  moins  délicate.  Il 
la  rend  aussi  plus  silencieuse  et  plus  réfléchie,  par- 

(i)  Voir  dans  le  premier  volume  des  Études  et  Portraits  {note$ 
d'Esthétique),  et  à  propos  du  Parnasse,  le  développement  COB- 
plet  de  cette  thèse.  (P.  349  et  suiv.) 


EN   IRLANDE   ET   EN   ECOSSE  93 

tant  moins  sociable  et  plus  capable  d'idées  per- 
sonnelles. Sur  une  place  publique  de  Carlisle, 
l'autre  jour,  je  me  mêlai  à  une  foule  qui  se  pres- 
sait autour  d'une  statue.  Sur  le  socle,  debout,  ua 
homme  parlait,  prêchant  sur  la  Bible,  et  non  point 
en  pasteur,  mais  en  homme  du  peuple,  que  tous 
écoutaient  sans  sourire.  Il  était  à  peine  descendu 
qu'un  autre  prit  sa  place.  Je  demande  à  mon  voi- 
sin qui  sont  ces  gens,  a  Le  premier  était  un  tail- 
leur, celui-ci  est  un  épicier,»  me  dit-il.  Vous  voyez 
d'ici'  le  haro  d'une  foule  française,  l'intervention 
de  la  police.  L'épicier  parle  moins  véhémentement 
que  le  tailleur,  il  cite  des  textes  saints,  discute  les 
opinions  de  son  prédécesseur.  Personne  ne  sourit 
ou  ne  siffle.  De  tels  traits  de  mœurs  n'expliquent- 
ils  pas  beaucoup  de  choses  de  la  vie  anglaise,  tant 
contemporaine  qu'historique? 


IX 


Carlisle,  août  1881, 

La  physionomie  et  la  psychologie  d'une  contrée 
se  reconstruisent  avec  une  extrême  fidélité  par 
l'étude  des  chansons  populaires  qui  ont  poussé 
comme  des  fleurs  dans  les  vallées,  au  bord  des 
lacs,  sur  les  montagnes.  Etude  savante  et  qui 
touche  à  l'histoire  en  même  temps  qu'aux  lettres. 
Le  voyageur  ne  saurait  l'entreprendre  dans  la 
dissipation  de  ses  heures  de  vagabondage.  Il  peut 


94  ÉTUDES    ET    PORTRAITS 

du  moins  feuilleter  un  recueil  de  ces  chansons, 
en  lire  une  ici,  une  autre  là,  et  se  procurer  ainsi 
un  commentaire  unique  des  paysages  qu'il  tra- 
verse, —  carte  muette  que  les  chansons  nationales 
font  vivante  et  peuplée.  C'est  là  un  guide  d'un 
nouveau  genre,  mais  singulièrement  suggestif  et 
précis.  J'ai  suivi  la  règle  que  je  formule  ici,  dans 
mes  trop  courtes  promenades  à  travers  l'Ecosse,  et 
le  recueil  de  ballade  que  j'ai  feuilleté  m'a  paru 
d'une  saveur  assez  originale  pour  mériter  d'être 
analysé.  Ce  recueil,  que  je  recommande  aux  «ima- 
teurs  de  ces  curiosités  littéraires,  a  été  classé  par 
M.  Alexandre  Whitelaw.  Il  est  distribué  en  quatre 
parties  :  ballades  mêlées,  —  ballades  de  fron- 
tières, —  ballades  des  fées,  —  ballades  des  guerres 
civiles.  Voici  d'abord  quelques-unes  des  ballades 
de  la  première  partie. 


La  forme  de  ces  ballades,  comme  dans  presque 
tous  les  pays,  est  le  dialogue  sans  introduction 
préalable,  expliquant  le  sujet  par  le  seul  cliquetis 
des  demandes  et  des  réponses.  Je  prends  au  hasard 
le  début  d'une  de  ces  chansons  qui  a  pour  scène  la 
baie  du  Loch  Ryan  sur  la  mer  d'Irlande  et  qui 
s'appelle  la  Fille  du  Loch  Ryan.  Elle  a  trait, 
comme  beaucoup  d'autres,  à  un  de  ces  amours  dis- 
proportionnés qui  ont  fait  le  malheur  de  tant  de 
jeunes  femmes  du  peuple,  éprises  du  seigneur,  et 
se  heurtant  contre  les  répugnances  invincibles  de 


EN   IRLANDE    ET    EN   ECOSSE  95 

la  famille  noble.  Mais  la  banalité  de  l'histoire 
est  sauvée  par  l'étrange  mise  en  œuvre  qui  fait 
de  cet  ensemble  un  petit  poème  digne  de  Goethe 
ou  de  Henri  Heine. 

«  Oh  !  qui  chaussera  mon  joli  pied  ?  —  et  qui  gantera  ma 
main  ?  —  et  qui  lacera  mon  corsage  —  avec  une  longue,  longue 
bande  de  toile  ? 

M  Et  qui  peignera  mes  longs  ch<  veux  blonds  —  avec  un 
peigne  d'argent  neuf  ?  —  et  qui  sera  le  père  de  mon  jeune  fils  — 
jusqu'à  ce  que  lord  Gregory  revienne?  » 

Puis,  quand  son  père,  sa  mère  et  sa  sœur  lui 
ont  promis  de  la  parer  et  de  s'occuper  de  l'enfant, 
elle  dit  : 

M  Je  prendrai  un  joli  bateau,  —  je  naviguerai  sur  la  mer,  — 
et  j'irai  à  lord  Gregory,  —  puisqu'il  ne  peut  venir  à  moi.  » 

Alors  elle  prit  un  joli  bateau,  —  pour  naviguer  sur  la  mer 
salée.  —  Les  voiles  étaient  de  soie  couleur  vert  d'eau,  —  les 
cordes  de  taffetas. 

Elle  n'avait  pas  navigué  vingt  lieues,  —  vingt  lieues  seule- 
ment et  trois.  — qu'elle  rencontra  un  pirate,  — et  toute  sa  com- 
pagnie... 

Ce  pirate  indique  à  la  jeune  femme  la  tour  de 
lord  Gregory,  «  imposante,  surplombant  la  mer 
claire  et  brillante»,  et  alors  : 

Elle  vogua  tout  autour,  tout  autour  du  rocher,  —  et  fort, 
bien  fort,  elle  cria  :  —  a  Brisez-vous,  brisez-vou.s,  charmes  de 
féeries,  —  rendez  la  liberté  à  mon  vrai  amour,  » 

Elle  prit  son  jeune  fils  dans  ses  bras,  —  et  vint  jusqu'à  la 
porte,  —  et  longtemps  elle  frappa,  et  longtemps  elle  appela;  — 
mais  de  réponse  elle  n'eut  point. 

—  «  Oh  !  ouvrez  la  porte,  lord  Gregory,  —  ouvrez  la  porte  et 
laissez-moi  entrer,  —  car  le  vent  secoue  ma  chevelure  blonde, 
—  et  la  pluie  dégoutte  sur  mon  visage...  » 

—  M  Au  loin,  au  loin,  mauvaise  femme,  —  vous  n'êtes  pas 


96  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

Tenue  pour  le  bien,  —  vous  n'êtes  qu'une  sauvage  sorcière  —  od 
one  ondine  des  flots...  » 

—  <c  Je  ne  suis  pas  une  sauvage  sorcière,  —  ni  une  ondine  de 
la  mer,  —  mais  je  suis  Annie  du  Loch  Ryan,  —  Oii  !  ouvre-moi 
la  porte...  » 

—  M  Si  tu  es  Annie  du  Loch  Ryan,  —  comme  je  ne  crois  pas 
que  tu  le  sois,  —  dis-moi  quelques-uns  des  gages  d'amour  — 
qui  nous  ont  unis  jadis,  toi  et  moi...  » 

—  «  Ne  vous  souvenez-vous  pas,  lord  Gregory,  —  lorsque 
nous  étions  assis  dans  le  verger,  — nous  échangeâmes  les  bagues 
de  nos  doigts,  —  et  je  puis  te  montrer  la  tienne. 

«  La  vôtre  était  bonne,  et  bonne  assez,  —  mais  la  meilleure 
était  la  mienne,  —  car  la  vôtre  était  de  bel  or  rouge,  ■ —  et  la 
mienne  de  beau  diamant. 

«  Oh  !  maintenant,  ouvre  la  porte,  lord  Gregory,  —  ouvre  la 
porte,  je  te  prie,  —  car  ton  fils  est  dans  mes  bras  —  et  sera 
mort  avant  le  jour...  » 

Le  dialogue  continue,  coupé  par  la  pluie  et  les 
vents,  jusqu'à  ce  que  la  pauvre  fille  du  Loch  Ryan 
s'éloigne  désespérée.  Au  matin,  lord  Gregory  dit  à 
sa  mère  :  «J'ai  rêvé  un  rêve,  ma  mère,  —  et  je 
désire  qu'il  soit  vrai,  —  que  la  jolie  fille  du  Loch 
Ryan  était  à  la  grille  du  château.»  La  mère  lui 
raconte  qu'en  effet  la  fille  est  venue,  mais  que,  la 
prenant  pour  une  sorcière,  elle,  la  mère,  l'a  chas- 
sée. Lord  Gregory  s'élance  sur  le  rivage  et  trouve 
le  corps  d'Annie  et  de  l'enfant  roulés  par  les 
vagues. 

Et  d'abord  il  baisa  sa  joue  vermeille,  —  et  il  baisa  son  men- 
ton, —  et  il  baisa  ses  lèvres  roses,  —  mais  il  n'y  avait  pas  de 
souffle  dedans. 

—  M  Oh!  maudite  soit  ma  cruelle  mère,  —  puisse-t-elle  mou- 
rir de  maie  mort  I  —  Elle  a  chassé  de  ma  porte  mon  vrai  amour, 
venu  de  si  loin  vers  moi. 

«  Oh!  maudite  soit  ma  cruelle  mère,  —  puisse-t-elle  mou- 
rir de  maie  mort  !  —  Elle  a  chassé  de  ma  porte  la  blonde  Annie, 
^  qui  est  morte  d'amour  pour  moi...  » 


1 


EN  IRLANDE  ET  EN   ECOSSE  97 

Composition  savante,  progression  poignante  de 
l'intérêt,  choix  industrieux  des  détails,  que  raanque- 
t-il  à  ce  morceau  pour  être  classique  dans  le  genre, 
que  d'avoir  été  repris  par  quelque  poète  célèbre? 
Et  que  manque-t-il,  sinon  une  consécration  pa- 
reille, à  cette  autre  qui  s'appelle  «le  Faucon»,  et 
qui  achève  par  des  détails  d'une  couleur  bien  écos- 
saise le  récit  d'une  aventure  analogue  à  celle  de 
Roméo  et  de  Juliette? 


Ce  poème  commence  par  un  dialogue  entre  un 
jeune  chasseur  et  son  faucon.  L'homme  supplie 
l'oiseau  d'aller  vers  sa  maîtresse  dans  le  Sud,  et 
de  lui  remettre  un  billet.  L'oiseau  demande  com- 
ment il  la  reconnaîtra,  et  c'est  un  prétexte  à  la 
description  de  la  jeune  fille  : 

—  «  Sûrement  tu  reconnaîtras  mon  vrai  amour,  —  aussitôt  que 
ta  la  verras  ;  —  car,  de  toutes  les  fleurs  de  la  blonde  Angleterre, 
•^  la  plus  blonde  fleur,  c'est  elle. 

«  Le  rouge  qui  est  sur  la  joue  de  ma  bien-aimée  —  est  comme 
des  gouttes  de  sang  sur  la  neige,  —  le  blanc  qui  est  sur  son 
lein  nu,  —  comme  l'écume  de  la  pointe  des  vagues. 

tt  Et  toujours,  à  la  porte  de  ma  bien-aimée,  —  croît  un  boulean 
verdissant  ;  —  et  tu  pourras  t'y  cacher  et  y  chanter,  —  quand 
elle  ira  vers  l'église. 

«  Et  vingt-quatre  blondes  dames  —  iront  pour  la  messe,  — 
mais  tu  reconnaîtras  bien  ma  dame,  —  car  c'est  la  plus  blonde 
dame  qui  soit  là...   n 

Le  faucon  part  avec  la  lettre  d'amour  sous  son 
»ile;   il  reconnaît  la  jeune   fille   aux   indications 


98  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

données  par  l'amant;  il  s'est  perché  sur  l'arbre  et 
il  chante. 

Et  d'abord  il  chanta  une  note  basse,  basse;  puis  il  en  chant* 
une  claire,  claire,  —  et  le  refrain  de  la  chanson  était  :  —  «Votre 
vrai  amour  ne  peut  venir  ici...  » 

—  M  Allez  jouer,  allez  jouer,  mes  filles,  — la  danse  vous  amu- 
sera, —  tandis  que  je  vais  à  ma  lucarne  —  écouter  le  joli 
oiseau. 

«  Chante,  chante,  mon  joli  oiseau,  —  le  chant  que  tu  chaa- 
tais  hier,  —  car  je  reconnais  à  ta  douce  chanson  —  que  mo« 
amant  t'a  regardé...  n 

D'abord  il  chanta  une  chanson  gaie,  —  puis  il  en  chanta  une 
grave,  —  puis  il  becqueta  ses  plumes  grises,  —  et  il  lui  donna 
la  lettre... 

Alors  s' avisant  d'une  ruse  singulière,  la  jeun» 
fille  donne  rendez-vous  à  son  amant  à  l'église  de 
Sainte-Mary,  la  première  sur  la  route  qui  va 
d'Angleterre  en  Ecosse,  puis  elle  demande  à  sor 
père  d'être  enterrée  à  cette  église  et  boit  un  breu^ 
vage  Tjui  la  rend  comme  morte.  Voilà  que  ses  sept 
frères  l'emportent  jusqu'à  l'église  fixée,  où  se  te- 
nait lord  William,  le  maître  du  faucon. 

—  «  Posez,  posez  la  bière,  dit-il,  —  et  lassez-moi  la  regar- 
der »  —  Et  sitôt  que  lord  William  eut  touché  sa  main,  —  ki 
couleur  commença  de  lui  revenir. 

Elle  brilla  comme  la  fleur  de  lis,  —  jusqu'à  ce  que  sa  pâleur 
fût  p  issée,  —  puis  avec  sa  joue  rose  et  sa  lèvre  de  rubis,  —  elle 
sourit  à  son  amour. 

—  «  Un  morceau  de  votre  pain,  mon  seigneur,  — et  un  verre 
de  votre  vin,  —  car  j'ai  jeûné  ces  trois  longs  jours,  —  le  tout 
pour  votre  bonheur  et  le  mien...  » 

Dernière  strophe  d'une  jovialité  qui  contraste 
vivement  avec  la  nuance  toute  romanesque  du  reste 
du  poème,   et  qui   m'amène  naturellement  à  une 


EN   IRLANDE   ET    EN   ECOSSE  99 

chanson  vraiment  gaie  et  familière,  presque  dans 
le  goût  du  Décamerofiy  sur  l'aventure  d'un  clerc 
amoureux. 


La  scène,  cette  fois,  est  dans  Edimbourg. 

La  blonde  jeune  May  remontait  la  rue  —  pour  acheter  un  pois- 
son blanc,  —  et  un  joli  clerc  tomba  en  amour  pour  elle,  —  et  il 
la  suivit  sur  l'heure,  —  et  il  la  suivit  sur  l'heure.., 

—  <€  Ohl  où  demeurez-vous,  ma  jolie  fille?  —  Je  vous  prie, 
dites-le-moi,  —  car  lorsque  la  nuit  sera  toute  noire,  —  j'irai 
Tousrendre  visite,  —  j'irai  vous  rendre  visite.  » 

—  «  Oh  !  mon  père  ferme  la  porte  à  clef,  —  et  ma  mère  garde 
la  clef,  —  et  vous  seriez  le  plus  rusé  mendiant  —  que  vous  ne 
pourriez  venir  à  moi...  —  que  vous  ne  pourriez  venir  à  moi...  >» 

Le  clerc,  encouragé  sans  doute  par  le  clignement 
d'ysux  et  le  sourire  qui  accompagnent  cette  réponse, 
part  avec  son  frère,  menuisier  de  son  état,  qui  lui 
fabrique  une  échelle.  Les  deux  garçons  montent 
jusqu'au  faîte  de  la  cheminée.  Le  clerc  passe  à  sa 
ceinture  un  crochet  attaché  à  une  corde  dont .  son 
frère  tient  l'autre  extrémité,  puis  il  se  laisse  couler 
jusque  dans  la  chambre  où  dorment  la  jeune  fille 
et  ses  parents. 

La  vieille  mère  qui  ne  dormait  point,  —  entendit  qu'on  disait 
quelque  chose.  —  «  Je  donne  ma  vie,  »  dit  la  pauvre  femme,  — - 
«  qu'il  y  a  un  homme  auprès  de  notre  fille,  —  qu'il  y  a  un  homme 
auprès  de  notre  fille.  » 

Le  vieux  père  sortit  du  lit  —  pour  voir  si  la  chose  était  vraie; 
—  mais  elle  avait  pris  le  joli  clerc  dans  ses  bras,  —  et  le  couvrit 
avec  sa  couverture  bleue,  —  et  le  couvrit  avec  sa  couverture 
bleue. 

—  «  Oh  !   où  aliez-vous,  mon  père,  »  dit-elle,  — •  «  où  alies- 


100  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

vous  si  tard  ?  —  Vous  m'avez  troublée  dans  les  prières  du  soir  ; 
—  elles  étaient  si  douces,  —  si  douces.  •> 

—  «  Sois  maudite,  stupide  vieille  femme,  —  et  meurs  de  maie 
mort.  —  Elle  a  le  livre  saint  dans  les  mains,  —  et  ello  prie 
pour  toi  et  moi,  —  prie  pour  toi  et  moi...  » 

La  vieille  mère  se  lève  alors  elle-même,  et,  dans 
l'obscurité  de  la  chambre  où  elle  marche  à  tâtonsv 
sa  robe  se  prend  au  croc  qui  flotte  au  bout  de  la 
corde.  Le  frère,  sentant  qu'un  poids  alourdit  la 
corde,  s'imagine  que  le  clerc  veut  remonter,  il  tire 
à  lui,  et  voilà  que  la  vieille  m.ère  se  sent  enlevée  en 
l'air,  et  pousse  des  sanglots,  tandis  que  son  mari 
lui  dit  sentencieusement  que  si  le  diable  l'emporte, 
c'est  bien  fait,  puisqu'elle  a  cette  manie  de  ne  ja-« 
mais  vouloir  rester  tranquille  à  dormir  «durant  lai 
longue  nuit  d'hiver...» 


Ces  trois  ballades,  choisies  entre  plus  de  dri'* 
quante,  donneront-elles  une  idée  du  mélange  de 
poésie  septentrionale  et  de  belle  humeur  qui  parait 
constituer  le  génie  écossais,  puisque  nous  le  re- 
trouvons dans  les  bons  romans  de  Scott  et  dans 
les  chansons  de  Burns?  J'essayerai,  en  traduisant 
quelques  ballades  de  féerie  et  de  guerre,  de  déter-» 
miner  plus  nettement  encore  le  caractère  de  ces 
oeuvres  populaires,  le  trait  toujours  exact,  la  sim-* 
plicité  des  images,  le  dessin  serré  du  récit,  autant 
de  qualités  que  nous  ne  possédons,  nous  autres, 
écrivains  de  réflexion,  qu'avec  un  effort.  Elles  sont 
l'apanage  inné  de  ces  trouvères  anonymes,  auteurs 


EN    IRLANDE   ET   EN   ECOSSE  lot 

de  chants  nationaux,  sur  les  bords  de  la  Clyde 
comme  sur  les  bords  de  la  Loire  et  sur  les  bords 
du  Rhin.  Les  dilettantes  de  lettres  me  sauront  gré 
d'avoir  apporté  quelques  exemples  de  plus  à  cette 
vieille  thèse  chère  à  Goethe,  que  le  plus  grand  des 
artistes,  dans  l'ordre  de  la  poésie  comme  dans  tous 
les  autres,  c'est  la  simple,  la  spontanée,  la  divine 
nature. 


&s 


Carlisie,  août  i8di. 

Après  avoir  étudié  celles  des  chansons  natio- 
nales d'Ecosse  qui  sont  classées  sous  l'étiquette 
de  «ballades  mêlées  »,  dans  le  recueil  de  M.  White- 
law,  je  voudrais  donc  résumer  quelques-unes  des 
chansons  de  féerie,  et,  à  ce  propos,  je  transcris 
quelques  détails  que  j'ai  lieu  de  croire  peu  connus 
sur  les  légendes  de  fées. 


La  croyance  aux  fées  est,  comme  on  sait,  plus 
particulière  aux  peuples  du  Nord.  Le  langage 
saxon  atteste  l'existence  dans  les  plus  antiques  lé- 
gendes septentrionales  des  génies  de  toute  sorte. 
Il  y  avait  les  dun-elfen  ou  elfes  des  plaines,  les 
'berg-elfen  ou  elfes  des  collines,  et  aussi  ceux  des 
champs,  des  bois,  de  la  mer  et  des  eaux.  Il  ne  faut 


102  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

pas  beaucoup  de  promenades  dans  les  paysages 
de  brumes  pour  comprendre  quels  troubles  d'ima- 
gination présidèrent  à  la  naissance  de  ces  fan- 
tômes. Le  voyageur  solitaire  qui  voyait,  à  la  nuit 
tombante,  les  vapeurs  blanches  traîner  au  creux 
des  vallées,  se  déchiqueter  aux  pointes  des  sapins, 
s'épaissir  sur  le  lac  obscur,  prêtait  aisément  la  vie 
aux  formes  mouvantes  qui  trompaient  ses  yeux, 
égaraient  ses  pas  et  se  nuançaient  au  clair  de 
lune  de  vingt  couleurs  fantastiques.  A  cette  pre- 
mière impression  des  nerfs  épouvantés,  —  im- 
pression physique  et  non  réfléchie,  —  d'autres  in- 
fluences vinrent  comme  donner  un  contour  plus 
précis.  Le  climat  a  fourni,  comme  toujours,  ce  que 
les  chimistes  appelleraient  le  cristal  préalable,  né- 
cessaire pour  que  la  cristallisation  entière  s'accom- 
plît. On  comprendra  mieux  toute  une  portion  de 
littérature  du  Nord  par  une  analyse,  même  som- 
maire, de  ce  travail  populaire,  d'où  sont  issues  les 
histoires  de  fées  mises  en  oeuvre  depuis  par  des 
poètes  comme  Shakespeare,  Shelleh,  Henri  Heine. 
Dans  les  contrées  du  Nord,  plus  encore  que  par- 
tout ailleurs,  les  anciennes  races,  favorisées  par 
les  conditions  matérielles,  survécurent  à  la  con- 
quête. En  Scandinavie,  les  Fins,  en  Ecosse  les 
Pietés,  pour  ne  citer  que  deux  exemples,  se  réfu- 
gièrent dans  la  montagne  devant  l'envahisseur,  et 
la  curiosité  populaire  ne  tarda  pas  à  considérer 
comme  des  êtres  fantastiques  ces  dangereux  et 
irascibles  habitants  des  gorges  et  des  forêts.  C'est 
sans  doute  à  cette  première  confusion  qu'il  con- 


EN    IRLANDE    ET    EN    ECOSSE  103 

vient  de  rapporter  la  légende  qui  nous  montre  les 
elfes  comme  les  gardiens  de  trésors  cachés  et  comme 
les  habiles  ouvriers  d'armes  de  guerre.  Je  citerai 
parmi  les  récits  innoiï\brables  qui  mentionnent 
cette  adresse  particulière  des  génies  de  la  mon- 
tagne, la  poétique  légende  du  roi  Scandinave  Sua- 
■  furlami.  Il  revenait  de  la  chasse,  et,  s'étant  égaré 
dans  les  montagnes,  il  rencontra  deux  nains  assis 
devant  une  caverne.  Il  s'empara  d'eux  et  ne  le? 
laissa  s'échapper  qu'à  la  condition  qu'ils  lui  pro- 
missent une  épée  capable  de  fendre  les  pierres  et 
le  fer.  Les  elfes  lui  forgèrent  la  fameuse  épée 
Tirfing.  «Elle  te  rendra  invincible,»  lui  dirent-ils; 
«mais  elle  commettra  trois  meurtres  horribles,  et 
ce  sera  ton  châtiment...» 

Un  autre  récit  qui  vient  des  îles  les  plus  loin, 
laines  nous  expose  les  infortunes  d'un  bourgeois  de 
Berghen,  nom:  é  Jonas,  «qui  fut  gardé  par  les 
esprits  dans  la  montagne,  durant  l'espace  de  sept 
ans.  B  Ces  sortes  de  captivités,  fort  explicable^ 
pour  quiconque  se  rappelle  les  mœurs  des  outlaws 
de  tous  les  temps,  étaient  l'objet  d'interprétations 
mystérieuses,  et  la  crainte  d'être  enlevé  par  les 
elfes  devint  si  générale  que  la  plupart  des  chai» 
sons  de  féerie  ont  pour  fondement  quelque  rapi 
d'enfants  ou  d'hommes  faits.  —  Je  traduis  quel 
ques  fragments  de  ballades  écossaises  relatifs  a 
cette  superstition. 

M  ...  Oh!  Alison  Gross,  qui  vît  dans  une  tour,  —  la  p^us  laide 
Sorcière  de  la  contrée  du  Nord,  —  m'a  enlevé  un  jour  dans  son 
bosouet,  —  et  elle  m'a  tenu  de  bien  beaux  discours. 


104  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

«  Elle  a  lavé  ma  tête,  elle  a  peigné  ma  cîîevelure,  —elle  m'a 
forcé  de  m'asseoir  sur  ses  genoux  —  et  elle  m'a  dit  :  «  Si  tu 
veux  être  mon  fidèle  serviteur,  —  vois  les  nombreux  objets  qae 
je  te  donnerai.  >» 

«  Et  elle  m'a  montré  un  manteau  d'un  rouge  écarrate,  — avec 
des  fleurs  d'or  et  des  franges  d'or,  —  et  elle  m'a  dit  :  «  Si  ta 
veux  être  mon  fidèle  serviteur,  —  ce  beau  présent  sera  pour 
toi...  ») 

et  dans  la  célèbre  ballade  du  Jeune  Tamlane  : 

«...  Quand  j'étais  un  garçonnet  juste  autour  de  neuf  ans,  — 
mon  oncle  me  fit  demander,  —  pour  chasser,  fauconner,  che- 
vaucher avec  lui,  —  et  lui  tenir  compagnie. 

«  Et  il  souffla  un  vent  du  Nord,  —  un  vent  du  Nord  et  une 
tempête,  —  et  un  sommeil  de  mort  s'abattit  sur  moi,  — et  je 
tombai  de  mon  cheval. 

«  La  reine  des  fées  maintenant  me  garde,  —  dans  sa  colline 
verte,  pour  y  demeurer;  — -  et  je  suis  un  elfe  léger  et  mince.  — 
Blonde  fille,  ne  le  vois-tu  pasP...  n 

Les  croisades,  en  révélant  aux  hommes  du  Nord 
la  poésie  orientale,  eurent  leur  contre-coup  jusque 
sur  la  légende  des  fées.  Walter  Scott  considère,  à 
tort  ou  à  raison,  le  mot  fairy  comme  une  corruption 
"du  mot  péri.  A  coup  sûr,  c'est  d'Orient  que  viennent 
ces  enchanteresses  délicieuses  qui  s'éprennent  de 
beaux  chevaliers,  s'en  font  épouser  ou  s'en  vengent 
cruellement.  La  péri,  célébrée  par  les  vieux  poètes 
de  la  Perse,  apparaît  dans  les  romances  d'Europe 
sous  les  noms  divers  de  Mourgue  la  faye,  sœur  du 
roi  Arthur,  à'Urgaiide,  protectrice  d'Amadis  de 
Gaule,  et  jusque  chez  Arioste,  nous  la  retrouvons 
dans  la  fata  Morgana.  Un  préjugé  écossais  vou- 
lait que  le  fondateur  de  la  dynastie  anglaise, 
Geoffroy  Plantagenet,  eût  épousé  une  de  ces  fées, 
et  un  vieux  chroniqueur,  pour  expliquer  la  cruauté 


EN  IRLANDE   ET  EN   ECOSSE  105 

d'Edouard  I"  consacre  un  chapitre  à  démontrer 
t  comment  les  rois  d'Angleterre  descendent  du 
diable,  du  chef  de  leur  mère  ».  La  ballade  de  Sir 
Oluf  repose  précisément  sur  la  rencontre  d'un  che- 
valier et  d'une  fée.  Leconte  de  Lisle  a  donné  dans 
ses  Poèmes  barbares  une  adaptation  très  réussie 
d'une  ballade  analogue  : 

Couronnés  de  thym  et  de  marjolaine, 
Les  elfes  joyeux  dansent  dans  la  plaine. 

Le  morceau  original  est  plus  net  pourtant,  plu» 
feime,  et  vaut  qu'on  le  lise  : 

Sir  Oluf,  le  blond,  a  chevauché  en  hâte,  —  très  en  hâte  ver» 
la  fête  de  ses  noces. 

Et  légèrement  les  elfes,  si   minces  et  si  libres,  —  dansent 
tout  autour  de  l'arbre  aux  feuilles  vertes. 

Et  ils  dansent  quatre,  et  ils  dansent  cinq.  —  La  fille  du  roi  des 
elfes  danse  parmi  eux. 

Elle  tend  sa  main  à  sir  Oluf,  si  belle  et  si  libre.  —  m  O  salutf 
sir  Oluf ,  viens  danser  avec  moi...  i> 

—  «  Danser  avec  toi,  je  n'ose  ni  ne  puis.  —  C'est  le  matin  d« 
mon  jour  de  noces.  » 

—  (I  Oh!   viens,  sir  Oluf,   et  danse  avec  moi.  —  Je  te  doa- 
nerai  des  bottes  en  pcciu  de  daim  . 

«  Des  bottes  en  peau  de  daim,  si  belles  et  si  souples,  —  avec 
des  éperons  d'or  si  riches  et  si  rares.  » 

Et  elle  va,  multipliant  les  promesses,  tunique  de 

soie,  heaume  d'argent;  et"  comme  sir  Oluf  refuse 

toujours,  elle  touche  seulement   son  cœur.  —  Le 

chevalier  devient  si  pâle  qu'à  son  arrivée  sa  mère 

s'inquiète.  Il  n'attend  même  pas  sa  fiancée  et  le  cor^ 

tège.  Il  retourne  dans  la  forêt  où  on  le  trouve  gisanÉ 

à  terre  et  mort. 

Tôt  dans  le    matin,  quand   arriva  le  jour,  — trois  cercQeils 
furent  portés  hors  du  château. 


xo6  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

Celui  de  sir  0!uf  le  loyal,  de  sa  fiancée  si  blonde  ■ —  et  de  sa 
mère,  morte  de  chagrin  et  de  souci. 

Et  légèrement  les  elft  s,  si  minces  et  si  libres,  —  dansent  totit 
autour  de  l'arbre  aux  feuilles  vertes... 


Deux  autres  influences  apparaissent  visibles  dans 
la  conception  de  ces  légendes  :  celle  des  idées  de 
chevalerie,  et  celle  aussi,  persistante  à  travers  les 
âges,  du  paganisme  local.  La  reine  des  fées,  trans- 
formée en  Diane,  s'identifie  avec  l'antique  Hécate. 
D'autre  part,  les  chevauchées  des  Fairy  knïghts  ou 
chevaliers  enchantés,  sont  un  thème  ordinaire  des 
chanteurs  du  Nord.  Une  vieille  ballade  d'Orfeo 
and  Heitrodis  nous  permet  de  bien  saisir  l'étrange 
modification  que  subissent  les  symboles  païens, 
filtrés  à  travers  les  troubles  et  maladives  songeries 
des  Saxons.  Heurodis  est  la  femme  d'Orfeo  et  la 
reine  de  Winchester!  Orfeo  lui-même  descend  de 
Pluton  par  son  père,  et,  par  sa  mère,  de  Junon. 
Endormie  à  midi  sous  un  arbre  magique,  Heurodis 
aperçoit  en  rêve  le  roi  des  fées  a  avec  cent  che- 
valiers et  pages,  —  et  des  demoiselles  cent  aussi 
—  sur  des  chevaux  blancs  comme  neige.  —  Blancs 
comme  neige  étaient  ses  vêtements.  —  Jamais  elle 
n'avait  vu  —  d'aussi  belles  créatures.  —  Le  roi 
avait  une  couronne  sur  la  tête,  —  qui  n'était  ni 
d'argent  ni  d'or  rouge,  —  mais  elle  était  de  pierres 
précieuses,  —  et  brillante  comme  le  soleil...  » 
Sous  peine  d'être  mise  en  pièces,  le  roi  lui  ordonne 
de  revenir  le  lendemain  à  la  même  heure  devant 


EN   IRLANDE   ET    EN   ECOSSE  107 

Tarbre  mag^ique,  pour  passer  avec  lui  dans  la 
terre  de  féerie.  Heurodis  raconte  cette  vision  à 
Orfeo  qui  arrive  au  rendez- vous  avec  ses  cheva- 
liers. La  reine  lui  est  enlevée  au  milieu  du  cortège. 
Orfeo  désespéré  se  réfugie  dans  la  solitude  avec 
sa  harpe.  Une  chasse  féerique  passe  un  jour  auprès 
de  lui.  Reconnaissant  sa  femme  parmi  les  dames, 
il  suit  la  chasse,  et  alors  -.  «Il  entra  dans  une  con- 
trée magique,. —  aussi  brillante  que  les  beaux  jours 
d'é'^é,  —  unie, et  plate  et  toute  verte,  —  où  pas  une 
colline  nétait  à  voir.  —  Au  milieu  il  aperçut  un 
château,  —  riche  et  royal,  et  merveilleusement 
élevé;  —  et  toute  la  muraille  du  dehors  —  était 
claire  et  translucide  comme  le  cristal,  —  et  cent 
tours  avec  des  arches  d'or  fin,  —  sur  des  piliers 
d'or  bronzé...»  Introduit  devant  le  roi,  Orfeo  joue 
de  la  harpe  et  obtient  la  grâce  de  sa  femme,  qu'il 
ramène  à  Winchester  sous  la  fatale  condition  de  la 
mythologie  grecque. 

C'est  surtout  au  bord  de  la  mer  que  s'accomplit 
le  mélange  entre  le  monde  de  la  chevalerie  et  Je 
inonde  de  la  féerie.  La  ballade  du  Démon-Amant 
met  en  scène  un  de  ces  chevaliers  de  l'Océan  qui 
prend  la  forme  d'un  ancien  amoureux  pour  sé- 
duire une  jeune  femme.  Elle  va  céder  : 

M  Mais  si  je  quitte  mon  cher  m^'ri  —  et  mes  deux  enfants 
aussi,  —  qu'aurai-je  à  moi,  qu'aurai-jft  à  moi,  —  si  je  m'en 
Tais  avec  vous  ?..  » 

—  «  J'ai  sept  V  aisseaux  sur  la  mer,  —  le  huitième  m'a  porté 
ii  terre,  —  avec  vingt-quatre  vieux  mariniers,  —  et  de  la 
■aiisique  sur  chacun...  » 

Elle  a  soulevé  ses  deux   petits  enfants,  —  elle  leur    baise  la 


lo8  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

joue  et  le  front.  —  «  O  adieu  donc,  mes  deux  pauvres  enfants, 

—  car  je  ne  vous  reverrai  plus.  » 

Elle  mit  son  pied  sur  le  bateau.  —  Pas  un  marinier  n'était  là, 

—  mais  les  voiles  étaient  de  taffetas,  —  et  les  mâts  étaient  d*or 
solide. 

Elle  n'avait  pas  navigué  une  lieue,  une  lieue,  —  une  lieiM 
et  encore  trois,  —  qu'elle  commença  à  perdre  contenance,  — > 
et  que  l'épouvante  troubla  ses  yeux. 

Les  mâts,  qui  étaient  comme  de  l'or  solide,  —  ne  tremblaieat 
pas  sous  les  coups  de  mer,  —  et  les  voiles,  qui  étaient  de  taf- 
fetas, —  ne  s'enflaient  pas  sous  la  brise  d'ouest 

Bref,  le  vaisseau  est  celui  d'un  chevalier  féerique, 
lequel  finit  par  casser  le  grand  mât  d'arrière  avec 
sa  main,  le  mât  du  devant  avec  son  genou.  «Il 
brisa  le  joli  vaisseau  en  deux,  —  et  entraîna  Ig 
femme  au  fond  de  la  mer.  » 


Péris  et  chevaliers  sont  l'aristocratie  de  la  terre 
des  féeries.  D'autres  esprits,  plus  familiers  et 
moins  étonnants  d'aspect,  habitent  les  maisons 
mêmes  des  paysans,  les  jardins  et  les  champs.  Ils 
se  manifestent  d'ordinaire  sous  la  forme  de  petits 
hommes  vêtus  de  vert.  Malicieux  et  vindicatifs,  ces 
esprits  peuvent  aussi  rendre  des  services,  témoin  le 
Brownie  de  Fearnden.  Les  Ecossais  désignent  sous 
le  nom  de  Brownie  une  classe  d'esprits  attachés 
aux  vieilles  maisons. 

Il  vivait  un  homme  à  Norinsyde,  —  du  temps  où  James  était 
le  maître.  —  Il  avait  une  maison  belle  et  grande,  —  et  des  ser- 
viteurs neuf  ou  dix. 

11  avait  un  serviteur  demeurant  non  loin,  —  qui  valait  mieQx 


EN   IRLANDE  ET   EN    ECOSSE  X09 

que  tous  les  autres,  —  et  qui  était-ce?  demanderez-vous.  —  Le 
lirownie  de  Fearnden. 

Quand  il  y  avait  à  couper  du  blé,  — ou  bien  à  filer  et  à  laver» 
—  il  avait  une  heure  bien  occupée  la  nuit,  —  entre  minuit  et 
une  heure. 

Et  même  quand  la  neige  était  bien  haute,  —  et  que  la  pluie 
était  bien  battante,  —  il  faisait  une  course  en  un  moment^  —  !• 
brownie  de  Fearnden... 

S'ils  sont  aussi  plus  amis  des  paysans,  ces  bons 
voisins,  comme  les  appelle  le  langage  populaire, 
ont  aussi  une  existence  plus  analogue  à  celle  que 
les  vers  du  grand  poète  du  seizième  siècle  nous 
révèlent  dans  sa  Tempête. 

«  Mais  nous  qui  vivons  en  pays  de  fées,  —  nous  ne  connais- 
sons ni  maladie,  ni  peine  ;  —  je  quitte  mon  corps  dès  que  je 
veux,  —  et  je  le  reprends  de  nouveau. 

«  Je  quitte  mon  corps  quand  cela  me  plaît  —  et  j'y  reviens  à 
naon  gré.  —  Nous  pouvons  habiter  tout  à  notre  aise  —  ou  bien 
la  terre  ou  bien  l'air. 

«  Notre  taille  et  notre  corpulence  nous  pouvons  changer  — 
9©it  en  grandeur,  soit  en  petitesse.  —  Une  vieille  coquille  de 
«oix  nous  est  aussi  commode  —  que  le  hall  le  plus  élevé. 

«  Nous  dormons  dans  des  boutons  de  rose  parfumés  et  doux, 
—  nous  nous  ébattons  dans  les  courants,  —  nous  folâtrons  légè- 
rement sur  le  vent,  —  et  nous  nous  glissons  sur  un  rayon  de 
soleil...  » 

Pour  tirer  de  ces  strophes  spontanées  la  matière 
des  couplets  d'Ariel  ou  de  Puck  :  oSur  le  dos  de 
!a  chauve-souris  je  m'envole,  —  à  la  fin  de  l'été, 
gaiement...»  il  suffisait  d'un  poète  de  génie,  et  ce 
poète  s'est  appelé  Shakespeare.  Je  ne  regretterai 
pas  les  difficultés  que  présentait  une  traduction, 
même  médiocre,  de  ces  nombreux  vers  composés  en 
patois  écossais,  si  j'ai  donné  à  quelques  lecteurs  la 


iio  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

tentation  de  rouvrir  les  délicieuses  comédies  où 
le  plus  grand  des  Anglais  a  immortalisé,  en  les  ; 
:  revêtant  du  plus  somptueux  manteau  d'images,  les  i 
types  gracieux  des  elfes  et  des  génies.  Je  vais  les 
relire,  ces  comédies,  la  Tempête  et  le  Songe  d'une 
nuit  d'été,  dans  le  train  et  sur  le  bateau  qui  m'em- 
porteront loin  des  sauvages  montagnes  de  la  sau- 
vage Ecosse  oii  je  reviendrai  souvent  en  pensée, 
grâce  à  la  magie  de  ce  dernier  bon  génie,  le  seul 
Ariel  que  le  poète  moderne  ait  à  son  service  —  le 
Kêva 


III 
LES  LACS  ANGLAIS<'> 


I 


Nous  achevions  de  dîner  sur  la  terrasse  à  l'itac 
lienne  d'un  petit  restaurant  des  Champs-Elysées, 
tout  voisin  du  Cirque,  minuscule  terrasse  où  l'on 
oe  peut  guère  tenir  plus  de  quatre,  et  où  nous  avons 
tant  causé,  les  plus  paresseux  de  nos  amis  et  moi, 
par  des  soirs  d'été.  Les  étoiles  brillaient  à  travers  les 
branches  à  peine  remuées  des  arbres  qui  montaient 
jusqu'à  la  balustrade.  A  nos  pieds,  les  cordons  de 
gaz  enguirlandaient  le  jardin  silencieux  d'où  les 
derniers  dîneurs  étaient  partis.  Le  roulement  des 
voitures  qui  allaient  au  Bois,  emportant  quels 
bonheurs    ou    quelles    mélancolies?    s'alanguissait 

(i)  Les  lacs  anglais  dont  il  est  question  ici  sont  les  lacs  des 
comtés  de  Cumberland  et  de  Westmoreland,  célèbres  à  cause  du 
tïéiour  dans  ce  district,  au  commencement  du  siècle,  de  Woods 
worth  et  de  Southey,  de  Coleridge  et  de  Quincey,  les  principaux 
écrivains  de  l'école  dite  des  lakistes.  La  date  de  ce  voyage  lui- 
même  est  l'été  de  1882. 


112  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

dans  la  nuit  profonde.  Les  cuivres  du  cirque  ron-* 
fiaient,  coupés  de  claquements  de  fouet.  Nous 
étions,  ou  deux,  ou  trois,  rarement  davantage,  ac- 
coudés sur  la  table  desservie,  parmi  les  flacons  de 
liqueurs  et  les  boîtes  de  cigares,  à  parler  esthétique 
et  sentiment,  littérature  et  cuisine,  dans  ce  coin  pai- 
sible de  Paris...  Or,  ce  soir-là,  mon  unique  partner, 
et  qui  n'était  autre  que  ce  spirituel  et  chimérique 
Barbey  d'Aurevilly,  sachant  que  le  lendemain  j'al- 
lais à  Cherbourg,  afin  de  gagner  Weymouth,  puis 
Bristol  et  Manchester,  puis  les  lacs  anglais  du 
Westmoreland  et  du  Cumberland,  avait  exécuté 
tine  charge  à  fond  contre  les  voyages  qu'il  a  tou-* 
jours  abominés  :  «Se  voiturer  comme  un  colis», 
s'écriait-il,  «  est-ce  assez  inférieur?...  Comme  si 
aucun  paysage  regardé  avec  les  yeux  du  corps 
égalait  un  des  paysages  que  nous  devinons  avec 
les  yeux  du  rêve!...  Et  puis,  voir  une  place  de  la 
terre,  et  la  comprendre,  et  la  sentir,  vous  croyez, 
vous,  que  cela  s'improvise  au  bout  de  la  lorgnette, 
entre  le  déjeuner  et  le  dîner,  comme  une  jolie 
femme  se  fait  servir  une  bouchée  aux  huîtres  eti 
deux  doigts  de  vin  ambré  chez  le  pâtissier?...  Le 
prix  des  choses,  et  vous  devriez  le  savoir  mieux  que 
moi,  monsieur  le  psychologue,  c'est  ce  que  nous  fai-* 
sons  passer  d'elles  dans  notre  âme.  L'unique  et 
chétif  arbuste  d'un  jardinet  grand  comme  cette 
nappe,  si  vous  vivez  avec  lui,  si  un  peu  de  son  feuil-< 
lage,  ou  vert,  ou  jauni,  se  mêle  à  vos  émotions,  ouï* 
cet  arbuste  rabougri  vaut  toutes  les  forêts  de  l'Amé- 
rique ou  de  la  Russie.  Car,  devant  lui,  vous  n'êtes 


LES   LACS   ANGLAIS  iij 

pas  du  moins  le  passant  qui  ne  sait  rien  de  l'in- 
timité des  heures  et  des  saisons,  l'étranger  qui 
«'emporte  des  plus  beaux  lieux  que  la  possibilité 
de  dire  :  —  J'ai  été  là...  —  Vieillissons  sur  place, 
comme  les  chênes...»  et  il  s'interrompit  pour  écou- 
ter la  voix  d'une  femme,  rauque  et  grêle,  qui  per- 
çait le  mur  du  cabinet  voisin  et  racontait  en  termes 
d'argot  une  querelle  avec  une  camarade... 


II 


«Avait-il  raison?»  pensais-je  vingt-quatre  heures 
plus  tard  et  sur  le  pont  d'un  vapeur  anglais,  à 
î'ancre  dans  la  rade  de  Cherbourg.  La  clarté  du 
jour  d'été  mourait  dans  le  silence  du  vaste  port. 
C'était  une  de  ces  heures  de  détente  de  tous  les 
bruits,  qui  s'accorde  si  bien  avec  l'étrange  détente 
de  tous  les  sentiments  accomplie  en  nous,  lors  d'un 
départ.  Dans  le  ciel  chargé  de  nuages  immobiles, 
passait  à  peine  un  souffle  d'air.  Sur  le  quai,  les 
maisons  s'allongeaient,  muettes  et  grises.  Là-bas, 
d'énormes  vaisseaux  de  guerre  entre-croisaient  leurs 
agrès  ténus.  Des  barques  à  voiles  glissaient  sur 
Teau  sombre,  avec  une  lenteur  doucement  balancée 
de  leur  coque.  Des  oiseaux  de  mer  aux  larges  ailes 
blanches  planaient,  guettant  une  proie,  et  sur  le 
pont,  des  marins  couchés  à  côté  d'une  des  machines 
jouaient  à  lancer  des  pièces  de  monnaie,  musclés, 
,  ibronzés,  vêtus  de  éosturaes  bruns,  avec  cette  absence 
♦*  8 


114  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

de  mouvements  précipités  que  donne  l'habitude 
d'une  vie  très  précise.  Cela  seulement,  et  les  allées 
et  venues  de  trois  ministres  protestants,  reconnais- 
sablés  à  la  longue  redingote  noire,  au  petit  collet 
blanc,  et  au  large  chapeau  de  haute  forme;  — 
cela  seulement,  et,  sortant  des  profondeurs  de  l'en- 
trepont, le  cliquetis  des  fourchettes  de  quelques 
dîneurs  hygiéniquement  assis  à  leur  habituel  repas 
du  soir;  —  cela  seulement,  et,  parmi  ces  détails 
indifférents,  une  impression  de  solitude  amère  à  la 
fois  et  douce,  valait-il  la  peine  d'avoir  quitté  le 
délicieux  Paxis  d'été,  si  fécond  en  longues  soirées 
de  causerie,  avec  la  coquette  campagne  de  ses  en- 
virons et  ses  bois  à  une  heure  de  chemin  de  fer?... 
«Avait-il  raison?»  pensais- je  en  regardant  ce 
paysage  où  l'agonie  du  jour  se  prolongeait,  de  plus 
en  plus  alanguie  et  morne;  et  tout  à  coup  éclata, 
dans  l'air  calme,  le  hululement  sourd,  continu  et 
dispersé  avec  une  étrange  mélancolie,  du  bateau 
qui  appelait  ses  passagers,  et  ce  fut  bientôt,  à  tra- 
vers les  bruissements  de  l'eau  déchirée,  l'entrée  dans 
la  nuit  du  grand  dortoir  flottant  qui  nous  empor- 
tait... 

Vers  cinq  heures  du  matin,  le  petit  roulis  a  sou- 
dain cessé.  Le  halètement  saccadé  de  la  machine 
qui  remplissait  l'entrepont  depuis  le  départ  s'achève 
en  une  sorte  de  palpitation  à  peine  perceptible. 
Entre  cet  arrêt  du  bateau  et  le  départ  du  train, 
quelques  minutes  à  peine,  juste  de  quoi  me  sentir 
engrené  dans  cette  enragée  rapidité  de  mouve- 
ments qui  fait  songer  aux  pantomimes  des  Hanlon 


LES   LACS  ANGLAIS  HS 

lees,  et  qui  effare  d'une  façon  si  étrange  les  nou- 
veaux venus  dans  l'Ile  du  travail.  C'est  un  matin 
voilé  de  brume,  le  «matin  aux  yeux  gris»  dont 
parle  Shakespeare.  Les  porteurs  déchargent  les 
bagages.  L'omnibus  file  dans  un  bruit  de  ferrailles, 
emporté  par  deux  chevaux  qui  vont  comme  le  vent. 
A  peine  si,  par  les  fenêtres  du  large  véhicule,  le 
regard  a  le  temps  de  saisir  le  dessin  de  la  baie  de 
Weymouth,  avec  une  eau  basse  et  verte,  un  ciel 
gris  et  la  rangée  sur  le  sable  des  cabines  de  bains 
fermées.  Et  tout  de  suite,  hommes  et  bagages  s'en- 
gouffrent dans  le  train  qui  part  à  toute  vapeur. 
Les  vertes  prairies  défilent  dans  le  brouillard,  et 
les  maisons  carrées,  et  les  villages  réguliers,  et  les 
cheminées  d'usine  qui  fument.  Dix  autres  trains 
lancés  comme  le  nôtre  se  croisent  et  se  suivent. 
Parmi  ce  tapage  et  dans  cette  brume,  je  songe  au 
tableau  de  Turner  qui  se  voit  à  Londres  et  qui 
s'appelle  :  Phùe,  fumée,  vitesse.  Cela  représente 
une  locomotive  qui  court  éperdument  à  travers  une 
noirâtre  vapeur  de  suie  et  sous  une  furieuse  trombe 
d'eau  fouettée  par  le  vent.  C'est  tout  ce  que  les 
nerfs  d'un  Français  ressentent  de  l'Angleterre, 
dans  les  premières  heures. 


III 


Pluie,  fumée,  vitesse...  et  dur  labeur!  J'ai  ce 
sentiment  une  fois  de  plus,  en  errant,  dans  l'in- 
tervalle de  deux  trains^  le  long  des  rues  de  Bristol 


Il6  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

qui  s'éveille.  Il  est  neuf  heures.  Toujours  ce  ciel 
livide  et  d'où  cette  éternelle  pluie  dégoutte  par 
saccades.  Et  toujours,  dans  cette  atmosphère  de 
suie  et  djsau,  la  même  construction  anglaise  se 
détache  :  les  petites  fenêtres  à  guillotine  sont  d'une, 
précision  de  lignes  qui  vaut  la  précision  de  contour 
des  maisons  et  la  précision  des  lettres  des  affiches. 
Parallèle  à  la  rivière  Avon,  le  -fioating  harbour,  — 
le  port  j0.ottant  —  supporte  des  quantités  de  bar- 
ques à  l'amarre.  Les  édifices  gothiques,  d'une  pierre 
grise,  triste  à  voir  dans  cet  air  suintant,  dressent 
leur  masse  au  dessin  sévère,  et  attestent  que  dea 
hommes,  morts  depuis  longtemps,  ont  subi  l'in- 
fluence assombrissante  de  ce  climat,  meurtrier  à  la 
sensation  du  plaisir.  Un  marché  se  rencontre  sur  ma 
route,  couvert  et  débordant  de  peuple.  Des  femmes 
en  haillons  et  en  chapeau,  vendent  des  fruits,  les 
pauvres  fruits  aigrelets  de  ce  ciel  noyé  :  de  toutes 
petites  prunelles  violettes  et  des  poires  grosses 
comme  des  noix.  —  A  côté,  les  énormes  tranches 
de  saumon,  fendues  au  couperet,  étalent  leur  épais-- 
seur  sanguinolente,  et  les  quartiers  de  bœuf  garnis 
de  leur  graisse  jaune  attendent  les  appétits  vigou- 
reux des  rudes  travailleurs  de  ce  pays  d'effort... 

Et  puis  le  train  de  nouveau  m'emporte,  vers  , 
Manchester,  cette  fois,  traversant  avec  son  habi-  \ 
tuelle  rapidité  des  villes  énormes,  bâties  en  briques 
rouges.  Aux  approches  de  Birmingham,  quinze 
lignes  de  rails  filent,  parallèles  les  unes  aux  au- 
tres. A  la  porte  d'une  fabrique  de  bière  je  compte 
vingt  et  un  wagons,  chargés  de  barils  qui  s'amoD- 


LES   LACS   ANGLAIS  XI7 

cellent  en  pyramides.  Les  tuyaux  d'usine,  serrés  en 
forêts,  poussent  leur  suie  noire  sur  le  fond  déjà  si 
noir  de  ce  ciel.  Les  tunnels  se  succèdent,  et  Man- 
chester apparaît,  sinistre  dans  la  nuit  tombante: 
Les  boutiques  se  ferment  dans  cette  grande  ville, 
plus  travailleuse  encore  que  Bristol.  Les  ouvrières 
rentrent  de  l'atelier,  sanglées  dans  leur  manteau 
de  drap  brouillé.  Leur  bouche  a  presque  toujours 
ce  pli  contracté  qui  achève  en  un  sourire  à  demi 
douloureux  tant  de  physionomies  de  femmes  an- 
glaises. On  dirait  que  le  pesant  labeur  héréditaire 
de  la  race  laisse  quelque  chose  de  sa  peine  sur  les 
visages  énervés  de  ces  femmes.  Des  haillons  pas- 
sent, des  hgures  affamées,  des  pieds  nus.  De  l'un 
des  ponts  du  vieux  quartier,  on  peut  voir  l'eau  de 
la  rivière  couler,  lente  et  noire,  serrée  entre  des 
maisons  humides,  chargée  de  toute  l'impureté  des 
usines,  et  transformant  ce  coin  de  cité  manufac- 
turière en  une  ignoble  Venise,  sans  gondoles,  sans 
palais  et  sans  soleil!...  Décidément  le  vieux  laird, 
-—  comme  nous  appelons  d'Aurevilly,  —  n'avait 
pas  raison.  Et  il  vaudrait  la  peine  de  venir  ici, 
ne  fût-ce  que  pour  avoir,  par  contraste,  la  sensa- 
tion dans  le  souvenir,  d'une  France  calme  et  pa- 
resseuse, d'un  Paris  gai,  joli,  méridional,  d'uB 
Paris  abandonné  au  doux  rien  faire  sur  les  rives 
de  la  Seine,  voluptueuse  et  bleue.  Naples,  Marseille, 
Paris,  les  villes  anglaises,  —  ce  sont  les  barreaux 
de  l'échelle  qui  va  de  la  vie  nonchalante  à  la  vie 
presque  tragique  à  force  de  travail^  et  du  ciel  d'azur 
au  ciel  de  bitume. 


i:8  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 


I\^ 


Du  fond  de  ces  villes  qui  gisent  comme  un 
gouffre  de  suie,  l'Anglais  aperçoit  pourtant  des 
matins  de  ciel  clair,  et  cette  demi- vision  redouble 
en  lui  l'inévitable  nostalgie  d'un  repos  après  le 
labeur,  dans  un  horizon  d'idylle.  C'est  pour  cela 
que  nulle  part,  comme  en  Angleterre,  le  voyageur 
ne  rencontre  l'étonnante  alternance  des  paysages 
d'industrie  et  des  paysages  de  loisir  romanesque. 
Londres,  avec  ses  énormes  parcs  encastrés  dans  ses 
énormes  quartiers,  est  comme  le  raccourci  de  tout 
ce  pays.  L'île  de  Wiglit  est  un  des  parcs  de  l'An- 
gleterre. Le  district  des  lacs  en  est  un  autre.  Et 
tout  l'annonce,  à  mesure  que  le  train  s'en  va  de 
Manchester  à  Lancastre,  puis  de  Lancastre  à  Win- 
dermere.  Même,  si  j'avais  comme  l'infortuné  Keats, 
le  poète  d'Endymion,  la  foi  profonde  aux  dieux 
païens,  j'eusse  remercié  un  génie  complaisant  de 
ce  qu'au  moment  du  départ,  il  m'accordait  un  de 
ces  jours  bleus  d'une  si  étrange  impression  après 
tant  de  jours  noirs.  Il  courait  dans  l'air  du  matin, 
tandis  qu'un  cab  m'emportait  dans  les  rues  de  la 
sombre  ville  vers  Victoria  station,  le  joli  frisson 
d'une  lumière  qui  se  débarrasse  de  ses  nuages.  Seu- 
lement c'était  encore,  entre  cette  lumière  et  Man- 
chester, une  buée  immobile  de  charbon.  Une  va- 


LES   LACS   ANGLAIS  T19 

peur  à  la  fois  transparente  et  presque  palpable, 
d'une  nuance  violette,  se  glissait  jusque  dans  les 
sculptures  des  hautes  maisons  de  pierre  rouge.  Un 
peu  de  gaieté  physique  filtrait  à  travers  ce  dôme 
de  poussière  et  de  brouillard,  et  une  caresse  du 
soleil  se  posait  sur  les  promeneurs  des  places  pu- 
bliques. Cette  même  caresse  traînait  sur  les  allants 
et  venants  qui,  dans  la  gare,  attendaient  la  mise 
en  mouvement  d'un  des  dix  ou  quinze  trains  en  par- 
tance. Les  voitures  arrivaient,  enlevées  au  trot  des 
chevaux  rapides  qu'un  mors  trop  sévère  forçait 
de  relever  leur  tête  et  de  crisper  leur  bouche  avec 
douleur.  Des  hommes  en  chapeau  de  soie,  et  leur 
billet  dans  la  main,  faisaient  cirer  leurs  bottes. 
Des  porteurs  roulaient  des  brouettes,  déposant  les 
bagages  du  voyageur  qui  les  suivait,  dans  le  com- 
partiment destiné  à  une  localité  précise.  A  travers 
cette  cohue  libre  de  tout  contrôle,  aucun  tumulte 
même  dans  la  hâte,  aucun  désordre  même  dans  la 
complication.  Les  plus  menus  détails  montrent . 
les  peuples.  Ces  gens-ci  se  rangent  eux-mêmes.  Il 
suffît  de  rappeler  une  de  nos  gares  pour  constater 
que,  dans  nos  voyages  comme  dans  notre  poli- 
tique, nous  autres  Français,  toujours  une  adînmis- 
tration  nous  range. 

Heureuse  manie  philosophante!  Et  quelle  com- 
pagne pour  les  minutes  d'ennui  d'un  trajet!  Le 
train  est  en  marche,  et  je  lis  des  journaux.  C'est 
un  signe  encore  que  le  peuple  est  autre.  Ces  gazettes 
de  huit  pages,  et  de  combien  de  colonnes?  sont 
pourtant  de  province.  Les  faits  s'y  pressent,  serrés 


lao  ÉTUDES   ET  PORTRAITS 

comme  les  grains  de  raisin  dans  un  pudding.  Il  ^ 
a  des  renseignements  circonstanciés  sur  la  guerre 
d'Egypte,  sur  une  exploration  en  Afrique,  sur  le 
prix  des  marchandises  à  tous  les  coins  de  la  terre, 
sur  la  grève  des  policiers  d'Irlande,  sur  un  con- 
cours de  joueurs  de  cricket.  Que  nous  voilà  loin 
des  fines  chroniques  et  des  légers  feuilletons  de 
nos  articliers  du  boulevard,  ou  de  leurs  imitateurs 
départementaux!  Aussi  bien^  l'homme  d'environ 
cinquante  ans,  au  visage  carré,  qui  est  assis  en  face 
de  moi  et  qui,  de  sa  large  main,  tient  un  de  ces  jour- 
naux anglais,  ses  larges  pieds  fortement  posés  à 
terre,  cet  homme  aux  épaules  massives,  aux  forte» 
bottines  lacées,  au  visage  pourpre,  aux  vêtements  so- 
lides, ce  personnage  chez  lequel  tout  respire  la  cer- 
titude, n'est-il  pas  le  lecteur  qui  convient  à  ce  ré- 
pertoire de  réalités?  —  Heureuse  manie  philoso- 
phante! Qu'aurais-je  fait  pendant  les  trois  heures 
qu'il  m'a  fallu  passer  à  Lancastre,  si  je  n'avais  j>as 
interprété  en  idées  générales  ni  tout  à  fait  vraies», 
ni  tout  à  fait  fausses,  de  menus  détails  d'observa- 
tion? Au  pied  du  vieux  château,  reconstruit  à  la 
moderne  mais  crénelé  toujours,  une  fois  de  plus  Je 
constate  que  l'aspect  des  constructions  nouvelles 
s'harmonise  ici  merveilleusement  avec  l'aspect  des 
constructions  anciennes  et  gothiques,  —  éternel 
symbole  d'une  civilisation  dans  laquelle  le  présent 
se  relie  sans  cesse  au  passé.  Devant  ce  château,  un 
cimetière  est  placé  qui  sert  de  jardin  public.  Le 
gazon  pousse  entre  les  pierres  des  tombes  dont  les 
enfants  rieurs  effacent  avec  leurs  pieds  les  ins- 


LES   LACS   ANGLAIS  I2l 

criptions.  Une  petite  fille  passe,  ses  cheveux  blonds 
sur  ses  yeux,  avec  cette  douceur  d'ange,  propre  au» 
visages  anglais  dans  la  toute  jeunesse.  Si  les  morts 
qui  dorment  sous  la  pierre  pouvaient  s'éveiller  de 
leur  sommeil  sans  songes,  ils  retrouveraient  leur 
Angleterre  dans  l'Angleterre  vivante,  —  et  les 
nôtres,  hélas  !  nos  morts  reniés,  qui  ont  créé  pour- 
tant notre  France  avec  la  bonne  volonté  de  toutes 
leurs  heures,  que  retrouveraient-i^s  de  leur  œuvre, 
s'ils  revenaient  promener  leur  fantôme  à  la  place 
où  leur  effort  s'est  dépensé? 

Et  le  train  m'emporte  de  nouveau.  Je  suis  enfin 
à  Windermere,  dans  ce  district  auquel  se  rattachent 
les  noms  de  Wordsworth  et  de  Samuel  Coleridge, 
de  Southey  et  de  Quincey,  de  Tennyson  aussi, 
puisqu'il  vécut  longtemps  sur  le  bord  du  lac  de 
Coniston,  à  Tent  Lodge.  C'est  vraiment  une  entrée 
dans  un  délicieux  jardin  de  plaisance,  que  ce  pre- 
mier abord  du  pays  des  lakistes.  L'eau  du  lac  de 
Windermere  s'aperçoit  de  la  voiture,  sur  la  route 
conduisant  au  petit  village  d'Ambleside,  à  l'autre 
extrémité.  Cette  eau  apparaît  grise  et  bleuâtre, 
parmi  les  arbres,  sous  un  coucher  de  soleil  tout 
blanc,  qui  argenté  un  ciel  ouaté  de  brumes,  et  ces 
molles  brumes  vaporisent  les  caps  boisés  de  l'autre 
rive.  La  route  longe  ainsi  le  grand  lac  qu'elle 
laisse  à  sa  gauche,  et  sur  la  droite  ce  ne  sont  que 
maisons  garnies  de  lierres  et  fleuries  de  roses.  La 
fenêtre  d'en  bas  —  en  forme  d'oriel  —  fait  saillie 
sur  la  façade  et  bombe  ses  carreaux  sur  une  pelouse 
comme  feutrée  de  gazon  vert...  L'œil  surprend  un 


Î22  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

ameublement  de  salon,  tout  en  objets  modernes 
et  solides.  Quelques  dames  causent  ou  écrivent 
derrière  cette  fenêtre.  Des  petits  garçons  passent 
à  cheval,  avec  le  grand  col,  le  demi-chapeau,  la 
veste  courte,  et  cette  expression  résolue  si  parti- 
culière au  boy  très  bien  élevé...  La  tête  du  lac  se 
dessine.  C'est  un  golfe  d'eau  bleue  qui  vient  mourir 
à  la  base  d'une  montagne,  violette  à  cette  heure;  et 
tout  au  fond  surgit  Ambleside,  place  excellente 
pour  y  passer  quelques  jours  et  rayonner  dans  toute 
ime  partie  du  district. 


V 


D'où  venaient-ils  et  quel  étrange  roman,  comique 
ou  tragique,  les  avait  conduits  dans  ce  coin  perdu 
de  ri\ngleterre,  ces  musiciens  italiens,  qui,  sur  leurs 
harpes  et  leurs  violons  et  par  ce  beau  soir  d'arrivée 
jouèrent  sous  les  fenêtres  du  salon  de  l'hôtel  un 
air  autrefois  entendu  ?  Et  pourquoi,  dans  ce  respec- 
table salon,  que  semblait  présider  le  portrait  de 
Sa  Majesté  la  Reine  et  celui  de  feu  le  Prince 
Consort,  parmi  les  physionomies  respectables  des 
dames  âgées  et  des  demoiselles  correctes,  deux 
fantômes  m'apparurent-ils,  deux  gracieux  et  sou- 
ples fantômes,  mais  eux  hélas!  infiniment  peu  res- 
pectables. Et  je  les  voyais,  à  chaque  mesure  de 
l'air  d'autrefois,  avec  une  précision  plus  entière  de 


LES   LACS   ANGLAIS  123 

mes  souvenirs.  C'était  un  air  d'opérette,  d'une  ba- 
nalité suprême  dans  sa  mélancolie,  et  merveilleu- 
sement adapté  au  mauvais  goût  romanesque  et  sen- 
timental d'une  fille.  Car  la  grande  Aline,  c'était  le 
nom  d'un  de  mes  deux  fantômes,  qui  chantait  in- 
fatigablement cet  air  en  s'accompagnant  sur  le 
piano,  dans  son  soi-disant  salon  de  la  rue  Cuvier, 
la  grande  Aline,  hélas  encore!  n'était  que  cela. 
L'appartement,  composé  de  cinq  pièces  et  situé  au 
troisième  étage,  se  trouvait  voisin  du  Jardin  des 
Plantes,  et  le  cri  des  animaux  coupait  paj:  inter- 
valles la  voix  grêle  de  la  musicienne,  cette  pauvre 
voix  de  poitrinaire  et  de  soupeuse.  Avec  ses  yeux 
d'un  bleu  tout  pâle  dans  son  mince  visage  d'une 
pâleur  décolorée,  avec  les  nattes  amaigries  de  ses 
cheveux  à  reflets  blonds,  avec  ses  grêles  épaules 
drapées  d'un  petit  châle  par-dessus  un  peignoir 
de  cachemire,  elle  passait  d'interminables  après- 
midi  d'hiver  assise  à  ce  piano,  et  toujours  elle  re- 
commençait, après  des  tapotages  incertains,  le  seul 
air  qu'elle  possédât  complètement  et  qui  sans  doute 
se  rattachait  pour  elle  à  quelque  chose  de  moins 
brutal  dans  son  passé.  La  petite  Blanche,  sa  jeune 
sœur,  errait  autour  d'elle,  faisant  l'ouvrage  néces- 
saire, époussetant  un  meuble,  plaçant  un  objet, 
recousant  la  balayeuse  d'un  jupon.  La  grande 
Aline  avait  vingt-quatre  ans.  La  petite  Blanche  en 
avait  quinze  ou  seize.  C'était  une  impression,  na- 
vrante à  la  fois  comme  le  vice  et  touchante  comme 
la  fatalité,  de  voir  cette  enfant  au  buste  ambigu 
ïïromener  son  innocence  dans  cet  appartement  de 


124  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

libertinage,  dont  tous  les  meubles  avaient  payé  un 
baiser.  De  misérables  baisers  et  de  misérables  mei»- 
bles!  On  devinait  l'étemel  problème  d'une  exis- 
tence de  hasard  derrière  le  luxe  mensonger,  les 
bibelots  disparates,  l'élégance  factice  de  ces  cham- 
bres où  ne  se  rencontrait  aucun  de  ces  objets  hon- 
nêtes, consciencieux,  bien  établis,  et  capables  de 
durer  longtemps,  de  vieillir  avec  l'homme.  Mai« 
ce  qui  nous  attirait  dans  ce  mauvais  gîte,  un  poète 
célèbre  et  moi-même,  ce  qui  nous  faisait  arriver  là, 
comme  chez  une  femme  aimée,  avec  des  bonbons, 
des  fleurs  ou  quelque  menu  présent,  ce  n'était  pas 
la  maîtresse  de  l'endroit,  que  nous  avions  trop 
bien  connue  liée  avec  un  peintre  de  nos  amis  pou? 
jamais  la  traiter  autrement  qu'en  camarade;  —  ce 
a'étaient  pas  les  personnes  complaisantes  que  l'o» 
trouvait  parfois  assises  sur  un  fauteuil  et  qui 
avaient  toujours  besoin  d'être  reconduites;  —  non, 
Biais  cet  étonnant  paradoxe  de  la  pauvre  Blanche, 
de  la  petite  sœur  aux  yeux  malicieux  et  purs,  venue 
de  la  campagne  l'autre  année,  et  qui  s'occupait  du 
service  de  sa  sœur  aînée  comme  elle  eût  fait  celui 
du  curé  de  son  village,  paisiblement  et  honnête- 
ment. Elle  avait  un  air  si  délicat  de  ne  rien  savoir 
de  l'étrangeté  du  métier  d'Aline,  quoique  ce  métier 
fût  par  trop  avoué,  dans  ce  milieu  d'étudiants  !  Elle 
était  si  naïve  et  affectueuse  dans  l'étalage  des  brim- 
borions de  gâterie  que  ces  «messieurs»  lui  avaient 
donnés!  Et  aux  plaisanteries  de  sa  sœur  et  des 
visiteuses,  elle  riait  d'un  si  joli  rire  de  fillette  qui 
»e  comprend  pasl 


LES  LACS  ANGLAIS  it$ 

Grandelette  déjà  et  la  taille  mal  prise  dans  des 
robes  évidemment  arrangées  après  coup  et  qui 
avaient  appartenu  à  sa  sœur,  c'était  encore  dan» 
des  souliers  portés  par  sa  sœur  que  son  pied  tour- 
nait; c'étaient  des  bas  de  soie  usés  par  sa  sœur  qui 
flottaient  autour  de  sa  fine  cheville.  Blonde  comme 
sa  sœur  aussi,  et  lui  ressemblant  par  delà  huit  an-  ; 
nées  de  débauche,  elle  allait,  venait.  Nous  lui  de-  1 
mandions  si  elle  regrettait  son  pays,  et  elle  nous  ? 
répondait  :  «  Non.  »  N'était-elle  pas  maintenant  l 
vêtue  presque  comme  une  dame?  N'avait-elle  pas  ' 
de  la  viande  à  manger  et  du  vin  à  boire  chaque 
four,  au  lieu  des  pommes  de  terre  et  du  petit  lait 
de  son  village  d'Anjou?  Et  ses  joues  tendues  et  ses 
yeux  reposés,  —  car  elle  se  couchait  à  huit  heurei 
tandis  que  l'autre  était  au  théâtre  ou  dans  quelque 
cabinet  de  restaurant,  —  et  son  parler  angevin, 
traînant  et  vague,  et  l'enfantine  soumission  de  ses 
gestes  à  sa  sœur,  révérée  comme  la  source  de  c0 
bien-être,  —  tout  cela  nous  attristait  démesuré- 
ment, mais  aussi  cela  nous  faisait  sentir  l'étrange 
ironie  qui  est  au  fond  de  l'existence  humaine,  avec 
une  intensité  cruelle.  J'aimais  cette  intensité,  en 
yrai  moraliste  de  décadence,  et,  assise  à  son  piano 
où  manquaient  deux  notes  qu'elle  sautait  comme 
elle  pouvait,  la  fille  chantait  cet  air  qui  me  pour- 
suivait, après  tant  de  jours,  jusque  dans  le  salon 
;de  l'hôtel  d'Ambleside..., 


136  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 


m 


Coupables  visions  et  à  coup  sûr  désenchantantes  ! 
Ce  sont  pourtant  des  images  de  cet  ordre  qui  flot- 
tent devant  les  yeux  de  l'artiste  parisien,  lorsqu'il 
s'assied  à  sa  table  pour  transcrire  quelques-uns  de 
ses  rêves  ou  de  ses  souvenirs. . .  Combien  différentes 
les  évocations  qu'un  William  Wordsworth,  protes- 
tant austère,  ayant  vieilli  parmi  les  horizons  idyl- 
liques et  les  mœurs  naïves  de  ce  district,  devait 
noter  dans  son  style  parfois  sec  et  parfois  sublime, 
toujours  sincère!  Remettons-nous  par  la  pensée 
dans  le  cadre  où  il  promenait  habituellement  ses 
rêveries.  Cela  nous  est  aisé.  Il  suffît  de  monter  dans 
une  voiture  et  de  traverser  les  paysages  qu'il  a  dé- 
crits après  les  avoir  fréquentés.  J'ai  fait  plusieurs 
de  ces  pèlerinages  poétiques  à  la  recherche  des  sou- 
venirs du  premier  des  lakistes,  du  seul  même  qui 
mérite  véritablement  ce  nom.  Car  Coleridge  et  Sou- 
they  ont  bien  vécu  parmi  les  lacs,  et  Quincey  pan 
reillement,  mais  Wordsworth  seul  a  vécu  des  lacs. 
De  ces  divers  pèlerinages,  le  plus  caractéristique 
peut-être  est  celui  qui  m'a  conduit,  moi  vingtième, 
d'Ambleside  aux  vallées  du  petit  et  du  grand 
Langdale,  en  revenant  par  les  bords  du  lac  de 
Grasmere  et  du  lac  de  Rydal. 

...   Dès  neuf  heures,   c'est  devant   l'hôtel^  une 


LES   LACS   ANGLAIS  127 

mêlée  de  voyageurs  qui  envahissent  les  banquettes 
des  grands  chcirs  à  bancs  au  timon  tendu  :  jeunes 
filles  serrées  dans  leur  waterproof,  pasteurs  en 
longue  redingote  noire,  jeunes  gens  chaussés  de 
bas  de  laine  avec  la  culotte  courte  et  bouffante. 
Les  chevaux  ne  sont  approchés  que  cinq  minutes 
avant  le  départ  et  lorsque  les  voitures  sont  toutes 
jamies.  Le  cocher  donne  un  coup  de  fouet,  ras- 
semble les  guides  de  ses  cinq  bêtes,  crie  :  aPull 
upfit  et  l'énorme  machine  s'ébranle,  traînée  leste- 
ment le  long  des  pentes,  précipitée  hardiment  sur 
les  rampes  des  descentes,  emportant  sa  troupe  de 
curieux  en  costumes  de  toutes  formes  et  de  toutes 
nuances.  Avec  des  gens  gui  s'occuperaient  les  uns 
des  autres,  cette  façon  de  voyager  serait  odieuse. 
Mais  pour  l'Anglaise  dont  le  coude  touche  mon 
coude  sur  le  haut  de  la  voiture,  je  suis  exactement 
ce  que  la  paroi  de  son  coupé  peut  bien  être  pour 
la  Parisienne  qui  remonte  les  Champs-Elysées. 

A  peine  éloignée  d'Ambleside,  la  route  contourne 
la  tête  du  lac  de  Windermere  et  passe  au  pied  de 
Loughrigg  fells,  collines  dentelées  et  violettes,  où 
des  nuages  blanchâtres  s'échevèlent.  Entre  le  lac, 
dont  l'eau  est  toute  bleue,  et  cette  route  grise,  c'est 
une  prairie  d'une  verdure  comme  appauvrie.  Les 
meules  de  foin  sont  coupées,  la  rivière  Brathay 
coule  tout  au  ras  de  l'herbe  courte,  —  rivière  transpa- 
rente et  sombre  à  la  fois,  qui  passe  lentement  dans 
l'intimité  de  sa  rive,  qu'elle  va  noyer.  Bientôt  la 
route  a  quitté  le  lac  et  court  dans  un  défilé  de  col- 
lines plantées,  à  mi-hauteur,  d'arbres  sombres  dont 


128  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

îa  verdure  noire  contraste  avec  la  verdure  pâle  des 
prairies  qui  remplissent  l'intervalle.  Puis  cette  route 
monte,  et  ce  ne  sont  plus,  des  deux  côtés,  que  bois 
de  chênes  et  de  bouleaux.  Les  grandes  digitales 
croissent  en  abondance  au  rebord  de  ces  bois. 
Comme  trop  lourdes,  les  clochettes  rouges  se  laisr 
sent  pendre  à  la  pointe  de  la  tige  grêle;  —  et,  a 
un  moment,  Col with- force  apparaît,  cascade  ma- 
gnifique et  large  qui,  de  bassin  en  bassin,  descend 
avec  un  frémissement  de  toute  son  écume  blanche. 
L'eau  se  précipite,  et,  sur  les  rochers  qui  font  bor- 
dure, de  minces  fougères  se  dressent,  qui  ne  trem- 
blent pas.  L'eau  bondit,  l'eau  rejaillit,  l'eau  gronde 
et  tonne.  Puis  c'est  une  mort  de  cette  eau  furieuse 
dans  le  dernier  bassin,  remué  encore,  mais  trans- 
lucide, qu'un  rien  d'écume  blanchit  à  peine.  Si  les 
beautés  de  la  nature  ont  leur  correspondance  mo- 
rale, rien  de  plus  candide  et  de  plus  naïf,  si  l'on 
peut  dire^  que  ces  inoffensives  colères  des  chutes 
d'eau  et  ces  bouillonnements,  suivis  de  tels  repos... 
La  route  monte  encore  jusqu'à  un  col  dénudé, 
kl'où  se  découvre  la  vallée  du  petit  Langdale, 
étroite  et  toute  en  pelouses  mamelonnées.  Parmi 
ces  pelouses,  avec  un  ïideau  noir  de  sapins  sur 
son  bord,  repose  un  tarn.  C'est  le  vieux  mot  islan- 
dais pour  désigner  ces  gouttes  d'eau,  jetées  dans, 
les  montagnes,  —  étangs  qui  miroitent,  et  que, 
dans  certaines  de  nos  provinces,  les  paysans  appel- 
lent du  nom  sinistre  de  «  gourres  »,  à  cause,  sans 
doute,  de  leurs  engouffrantes  profondeurs.  Pas  une' 
toiture  à  l'horizon.  Des  moutons  à  mufle  et  à  jamb^ 


LES  LACS   ANGLAIS  129 

noirs  paissent  sans  berger,  l'herbe  drue,  dont  la 
verdure  s'éclaire,  par  place,  de  mousses  moins 
sombres.  L'eau  du  tarn  repose,  à  ce  point  immobile 
que  les  joncs  s'y  reflètent  en  entier,  et  cela  pro- 
duit une  impression  de  chose  sans  contour.  On  di- 
rait d'une  lumière  sans  forme,  011  des  fils  magi- 
ques se  trouveraient  pris,  —  brindilles  d'émeraude 
dans  de  la  clarté  d'argent.  Car  le  ciel  est  si  blanc 
que,  reflété  dans  ce  lac,  il  le  nuance  des  plus  blan- 
ches couleurs.  C'est  le  paysage  que  Wordsworth 
décrit  dans  son  Excursion  :  «...  Regarde.  —  A  tes 
pieds  une  vallée  petite  et  obscure,  —  si  petite  et 
pourtant  si  élevée  —  parmi  les  montagnes,  comme 
si  cette  place  —  avait  été  ainsi  de  tout  temps,  par 
son  propre  vœu,  —  exilée  en  dehors  du  reste  du 
monde.  —  Elle  a  d'une  urne  la  forme  gracieuse  et 
la  profondeur,  —  ...  et,  dans  ce  réduit  tranquille, 
parmi  les  vertes  praires,  —  l'eau  d'un  étang  brille 
au  soleil...» 

Aussi  bien,  c'est  par  des  ciels  voilés  qu'il  con- 
yient  de  voir  ces  paysages  du  Nord,  dont  le 
«harme  réside  moins  dans  les  lignes  définies  de 
fhorizon  que  dans  la  tache  tremblotante  et  le  fondu 
de  la  couleur.  Un  peu  après  cette  retraite  du  petit 
Langdale,  il  y  a  une  hauteur  d'où  trois  autres  lacs 
s'aperçoivent,  endormis  chacun  dans  sa  vallée  : 
Elterwater,  Grasmere  et  Rydal.  Les  arbres  qui 
cerclent  ces  lacs  sont  feuillus  et  verts,  mais  d'un 
vert  que  la  brume  adoucit.  Les  eaux  sont  bleues, 
mais  d'un  bleu  vaporeux  et  que  cette  brume  appâlit. 
Du  ciel,  que  sa  langueur  fait  automnal,  une  buée 


i?0  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

molle  déscenâ.  Elle  enveloppe  les  montagnes  sou- 
ples, les  eaux  reposées,  l'horizon  silencieux.  Com^ 
ment  résister  à  cette  morte  douceur  des  choses  ?  Les 
Angfais  s'y  efforcent  et  luttent  contre  le  rêve  avec 
une  débauche  d'énergie  physique.  Près  de  Gras- 
mere,  des  propriétaires  de  la  contrée  ont  installé 
un  cirque  en  plein  air,  où  des  hommes  de  la  meil- 
leure société,  vêtus  de  maillots  blancs,  se  prennent 
à  bras-le-corps  et  luttent  devant  des  gradins  char- 
gés de  toilettes  et  cent  voitures  de  maîtres.  «  Quelle 
belle  place  pour  un  lawn-tennislTt  s'écrie  une  de 
mes  compagnes  de  voyage  devant  une  large  éten- 
due de  gazon.  Mais  ce  n'est  point  la  règle  générale. 
D'autres  ouvrent  leur  cœur  à  cette  poésie  rêveuse 
du  paysage,  et  c'est  pour  eux  qu'écrit  Wordsworth, 
—  ce  sonnettiste  si  naturel  à  la  tois  et  si  raf- 
finé, ce  moraliste  si  tendrement  troublé  par  la  vue 
de  la  plus  petite  fleur.  Il  dort  aujourd'hui  dans  le 
cimetière  de  Grasmere,  derrière  l'humble  église  où 
il  n'a  jamais  manqué  de  venir  le  dimanche.  C'est 
dans  ce  paysage  encore  qu'il  faut  lire  ses  vers  pour 
en  bien  comprendre  la  sérénité  sérieuse,  la  grâce 
familière,  l'innocence  aussi  et  l'exaltation  reli- 
gieuse. 


VII 


Je  me  représente  ce  poète  dans  son  petit  cottage 
de  Townend  où  l'essayiste  Quincey  le  visita  ea 
1806.  Wordsworth  a  trente-six  ans,  mais  il  paraît 


LES   LACS   ANGLAIS  131 

être  beaucoup  plus  âgé,  comme  si  l'habitude  de  la 
réflexion  méditative  l'avait  de  bonne  heure  dé- 
pouillé du  charme  éphémère  de  la  jeunesse.  Né  à 
Cockermouth  sur  le  bord  du  district,  à  deux  heures 
de  Bassenthvvaite-Water  et  à  quelques  lieues  de 
Keswick,  il  a  contemplé  de  loin  durant  les  pre- 
mières années  de  son  enfance  les  belles  montagnes, 
tantôt  brunes  et  tantôt  violettes,  qui  marquent  la 
barrière  du  pays  des  lacs.  Il  a  été  plus  tard  écolier 
■dans  une  pension  d'Hawkshead,  en  plein  cœur  du 
district,  cette  fois,  à  quelques  milles  seulement  du 
Windermere,  et  tout  au  bord  de  ce  petit  lac 
d'Estbwaite-Water  que  j'ai  vu,  dans  le  silence 
infini  d'un  jour  de  dimanche,  crisper  son  eau, 
comme  glacée  de  gris  perle,  parmi  les  étendues 
d'herbes  qui  dévalent  lentement  jusqu'à  lui,  — 
vertes  prairies  sur  lesquelles  de  noirs  corbeaux  se 
posaient.  Presque  à  côté  de  l'Esthwaite-Water,  un 
autre  lac  plus  petit,  appelé  Low-Tarn,  bleuit  dou- 
cement entre  les  sapins  sombres  qui  tendent  leurs 
masses  sur  une  de  ses  rives,  et  les  bruyères  roses  qui 
fleurissent  l'autre.  Au  sortir  d'une  éducation 
rustique,  dont  les  grands  plaisirs  furent  des  pro- 
menades, et  parmi  des  montagnards  d'une  simpli- 
cité primitive  de  mœurs,  Wordsworth  a  été  envoyé 
à  Cambridge,  où  les  souvenirs  des  hommes  illustres 
qui  ont  passé  là  sont  demeurés  intacts.  «De  mon 
oreiller,»  dit-il,  «et  en  regardant  à  la  lumière  — 
de  la  lune  ou  des  favorables  étoiles,  je  pouvais 
voir  —  le  devant  de  la  chapelle,  où  la  statue  se 
tenait  —  de  Newton,  avec  son  prisme  et  sa  silen- 


ija  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

cieuse  face,  —  marbre  indicateur  d'un  esprit,  pour 
toujours  —  voyageant  à  travers  d'étranges  mers 
de  pensée,  tout  seul...  »  Deux  années  de  séjour  dans 
la  France  de  la  Terreur,  juste  de  quoi  mieux  goûter 
la  vie  intime  et  paisible  du  bord  des  lacs,  ont  guéri 
le  jeune  homme  de  la  dangereuse  fièvre  républi- 
caine dont  il  avait  été  contaminé,  comme  beau- 
coup d'étudiants  anglais  à  cette  époque.  Le  voici 
revenu,  pour  n'en  plus  sortir,  dans  cet  univers  de 
montagnes  pas  trop  hautes,  de  nappes  d'eau  pas 
trop  vastes  et  de  prairies  fraîches.  Entre  sa  femme 
et  sa  sœur,  il  vit  heureux  à  la  manière  d'un  sage 
antique,  dans  un  blanc  cottage  que  deux  ifs  déco- 
rent. Le  legs  d'un  admirateur  de  ses  premiers  vers 
lui  permet  de  maintenir  sa  famille  dans  une  aisance 
moyenne,  a  Je  le  trouvai,»  dit  Quincey,  odans  une 
pièce  oblongue,  haute  peut-être  de  huit  pieds  et 
demi,  longue  de  seize  et  large  de  douze.  Coquette- 
ment lambrissée  depuis  le  plancher  jusqu'au  pla- 
fond avec  du  bois  de  chêne  sombre  et  poli,  la 
pièce  n^avait  qu'une  fenêtre,  une  vraie  fenêtre  de 
cottage,  avec  de  petits  carreaux  brillants  qu'enca- 
draient des  roses,  des  jasmins  et  une  profusion 
d'autres  plantes  odorantes...»  Les  hôtes  de  ce  cot- 
tage ont  des  occupations  tout  à  fait  en  accord  avec 
ce  logis  de  contemplateurs.  Je  traduis  du  mcmO' 
randicm  de  miss  V\'ordsworth  le  programme  d'une 
de  leurs  journées  :  «  Lu  Chaucer.  Marché  jusqu'à 
la  maison  de  G***.  En  revenant,  arrêtés  à  cinquante 
mètres  à  peu  près  de  notre  bouleau  favori.  Il  cé- 
dait au  vent  avec  toutes  ses  tendres  branches.  Le 


LES   LACS   ANGLAIS  153 

soleil  l'éclairait,  et  il  étincelait  dans  le  vent  comme 
une  ondée  mobile  et  lumineuse.  C'était  bien  la 
forme  d'un  arbre,  un  tronc  et  des  branches,  mais 
en  réalité  un  génie  visible  des  eaux.  Rentrés,  Wil- 
liam nous  fait  une  lecture  de  Spencer...  »  Elle  était, 
cette  sœur,  en  si  parfaite  communion  d'idées  avec 
son  frère,  qu'on  retrouve  dans  les  œuvres  du  poète 
des  fragments  entiers  de  ce  mémorandum^  mis  en 
vers.  Combien  d'œuvres  d'art,  et  des  plus  belles, 
ont  eu  ainsi  pour  principe  vivant  un  esprit  de 
femme,  —  influence  invisible  au  monde  et  sans 
lequel  la  divine  sève  du  talent  n'eût  pas  éclaté 
en  fleurs  aussi  parfumées? 

Ees  promenades  du  poète  anglais  avec  ses  deux 
compagnes  le  conduisaient  sur  des  routes  pareilles 
à  celles  dont  j'ai  tenté  de  rendre  le  charme  dé- 
licat et  solitaire,  et  chaque  détail  finissait  par  lui 
devenir  une  occasion  de  souvenir  ou  de  rêverie. 
A  ce  ruisseau  qui  coule  dans  la  prairie,  il  disait  : 
«  l'Ame  Eternelle  est  vêtue  en  toi  —  avec  des 
habillements  bien  plus  purs  que  la  chair  et  le 
sang;  —  elle  t'a  donné  des  biens  plus  précieux,  — 
des  joies  sans  mélange  et  la  vie  sans  soucis...  « 
Lorsque  le  soir  tombait,  il  comparait  l'heure  tran- 
quille, «  l'heure  sainte,  —  à  une  nonne  immobile,  — 
sans  soupirs  dans  l'adoration...»  L'écho  de  la 
montagne  le  faisait  songer  à  cette  voix  mystérieuse 
de  la  conscience,  c  réponses  qui  nous  viennent,  — 
nous  ne  savons  pas  d'où,  —  écho  d'au  delà  dtl 
tombeau...  —  Ah!  ces  sons,  écoute-les  et  retiens- 
les  chèrement,  —  car  c'est  Dieu,  c'est  de  Dieu  qu'ils 


134  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

viennent!...»  Invinciblement  cet  esprit  sérieux,  et 
tout  rempli  de  ce  que  M.  Scherer,  dans  une  péné- 
trante étude,  appelle  si  justement  «l'adoration  sou- 
mise de  la  nature,»  aboutit  à  transfigurer  en  évé- 
îiements  de  vie  morale  tout  ce  que  le  paysage  lui 
offre  d'aspects  pourtant  bien  connus.  Le  soir,  au 
coin  du  feu  et  dans  la  sécurité  de  son  foyer  domes- 
tique, il  lit,  il  rêve  :  «Rêver  et  lire,  l'un  et  l'autre 
est  un  monde...»  Et,  dans  ces  rêves,  de  menus  et 
familiers  détails  lui  reviennent  avec  leur  naïveté, 
parfois  avec  leur  trivialité  puérile.  Mais  com- 
ment cette  trivialité  lui  serait-elle  rendue  percep- 
tible, mêlée  qu'elle  est  pour  lui  à  l'universel  mys- 
tère du  monde  et  de  la  destinée?  Parfois  aussi, 
c'est  en  un  frisson  tragique  que  se  résolvent  ce  qu'il 
appelle  quelque  part  les  «questions  obstinées  du 
cœur.»  Le  sage  aperçoit  indistinctement  par  delà 
son  bonheur  actuel  les  malheurs  et  les  crimes  de 
ses  frères  d'aujourd'hui  et  d'autrefois,  et  il  écrit 
de  beaux  et  tristes  fragments  de  philosophie 
poétique,  comme  ce  sonnet  à  la  rivière  Duddon  i 

D'où  vint-il  et  pourquoi,  le  premier  être  humain 
Qui  découvrit  un  jour  cette  obscure  vallée, 
Et  penchant  son  front  las  sur  la  source  isolée 
But  un  peu  de  cette  eau  dans  le  creux  de  sa  main  f 

Était-ce  pour  tuer  qu'il  suivait  ce  chemin 

Dont  les  oiseaux  prenaient  devant  lui  leur  roiée, 

Ou  bien  s'enfuyait-il  d'une  fuite  affolée, 

Et  le  jour  qu'il  vint  là  fut-il  sans  Ici  "■■  mainf 

Pas  de  voix  qui  réponde  aa  ciel  or.  sur  ia  terre; 
Et  toi,  si  tes  flots  bleus  ont  connu  ce  mystère, 
O  source  murmurante,  ils  ne  le  diront  pas. 


LES   LACS   ANGLAIS  135 

Ton  rôle,  ô  source  fraîche,  est  d'être  pure  et  douce, 

Et  de  nous  consoler  des  crimes  d'ici-bas 

Au  bruit  de  tes  flots  bleus  épanchés  sur  la  mousse. 


VIII 


Il  en  est  des  paysages  comme  des  autres  exci- 
tants :  haschisch  ou  littérature,  amour  ou  musique. 
La  suggestion  qu'ils  procurent  est  toute  person- 
nelle et  varie  avec  le  rêveur.  Alchimistes  de  la  na- 
ture comme  de  l'art,  nous  passons  l'une  et  l'autre 
au  creuset  de  notre  cœur,  et  jamais  un  même  métai 
ne  sort  de  deux  de  ces  creusets  vivants.  Je  me  com- 
plais, quoique  ce  soit  passablement  irrespectueux,  à 
comparer  mes  associations  d'idées  d'écrivain  pari- 
sien de  1882  à  celles  que  le  grand  poète  moraliste 
formait  devant  les  paysages  du  gracieux  district. 
Je  les  regarde  les  uns  après  les  autres,  ces  lacs  dont 
îa  transparence  bleuâtre  lui  représentait  une  vie 
reposée  dans  le  devoir,  et  je  songe  à  des  yeux  de 
femmes  que  j'ai  connus,  bleus  de  ce  bleu  chan- 
geant, tour  à  tour  assombri  et  pâle...  Devant  les 
murs  de  ces  cottages,  que  des  revêtements  de  clé- 
piatites  tapissent  de  leurs  fleurs  violettes  et  par 
devant  lesquels  verdoient  des  pelouses  lustrées,  je 
me  souviens  de  la  retraite,  anglaise  aussi  et  mysté- 
rieuse, où  un  de  nos  amis  avait  caclic-,  après  l'avoir 
enlevée  à  son  mari,  à  ses  enfants  et  à  son  monde, 
cette  Mme  de  N...,  si  touchante  de  beauté  mélan- 


136  ÉTUDES   ET  PORTRAITS 

colique  et  dont  le  sourire  désabusé  semblait  pré- 
voir son  abandon,  même  dans  son  bonheur.  L'aban- 
donnée vit  maintenant  toute  seule  dans  un  château 
perdu  parmi  des  étangs  immobiles  et  glacés  comme 
son  cœur  d'aujourd'hui. >.  Je  marche  le  long  des 
rivières  qui,  tantôt  ouvertes  en  marais  et  tantôt 
resserrées  en  ruisseaux,  coulent  entre  des  rideaux 
a'arbres  élancés.  Tous  ces  arbres  teintent  de  leur 
reflet  vert  et  tremblotant  cette  eau  brune  et  lente, 
et  je  songe  à  un  album  japonais  où  plusieurs 
paysages  sont  représentés,  ainsi  aperçus  seulement 
dans  leur  reflet.  Cet  album  repose  sur  la  table  d'un 
petit  salon  dont  la  porte-fenêtre  ouvre  sur  un  jar- 
din. Il  est  souvent  feuilleté  par  les  mains  de  la 
dame  du  petit  salon,  et  si  l'une  de  ces  mains  n'avait 
pas  un  anneau  d'alliance  à  un  de  ses  doigts,  peut- 
être  quelqu'un  que  je  connais  trop  n'aurait  pas 
dépensé  sa  vie  à  tant  de  curiosités  et  de  si  coupa- 
bles. C'est  une  belle  main  que  cette  main  qui 
porte  l'alliance,  et  l'autre  aussi  est  belle,  et  toutes 
deux  son  effilées,  spirituelles,  et  loyales  sans  doute, 
et  incapables  d'avoir  jamais  menti  d'un  de  ces 
mensonges  muets  qui  sont  les  serrements  furtifs, 
d'un  de  ces  mensonges  hardis  qui  sont  les  billets 
de  rendez-vous,  d'un  de  ces  mensonges  timides  qui 
sont  les  frémissements  sous  une  caresse  trop  pro- 
longée. Il  n'y  a  pas  de  mains  au  monde  pourtant 
qui  me  semblent  plus  cruelles  et  plus  perfides,  ce 
qui  ne  les  empêche  certainement  pas  de  tourner  les 
feuillets  de  l'album  avec  une  émotion  esthétique... 
Elles  n'ont  pas  tort  :  rien  qui  soit  plus  délicat,  rien 


LES   LACS   ANGLAIS  I37 

qui  ait  une  beauté  d'art  comme  un  reflet.  C'est  la 
réalité,  ce  reflet,  mais  la  réalité  vue  à  travers  le  rêve. 
C'est  la  couleur,  mais  adoucie,  comme  dévêtue  de 
matière.'  C'est  surtout,  pour  l'imagination  du  son- 
geur, comme  une  sensibilité  donnée  aux  insensibles 
choses  :  ne  paraît-il  pas  qu'un  esprit  de  tendresse 
unisse  à  l'eau  de  la  rivière  qui  passe  cette  image 
des  arbres  qui  ne  passent  pas,  et  que  cette  image 
soit  reçue  comme  une  caresse  en  même  temps 
qu'elle  est  donnée  comme  un  désir?... 

D'autres  fois,  l'horizon  s'ensauvage,  comme  dans 
la  route  de  Grasmere  au  lac  de  Coniston.  Le  col 
d'Oxenfell  mord  sur  une  crête  plantée  de  sapins 
obscurs.  Des  ondoiements  démesurés  de  hautes 
fougères  foisonnent  dans  la  lande  où  la  route 
tourne,  et,  dans  une  des  vallées,  tout  au  fond,  les 
deux  fragments  du  lac  d'Elterwater  reposent,  à 
jamais  séparés  par  la  verte  lande  que  le  dessè- 
chement progressif  du  lac  a  laissée  surgir.  Pourquoi 
ces  deux  lacs,  —  car  ce  sont  deux  lacs  maintenant, 
—  ainsi  endormis  l'un  à  côté  de  l'autre,  et  con- 
damnés à  ne  plus  mêler  leurs  eaux,  m'ont-ils  rap- 
pelé, une  ancienne  histoire,  une  très  ancienne  et 
très  banale  histoire  d'un  sentiment  méconnu?  Et 
pourquoi  ai-je  aperçu,  marchant  parmi  les  digi- 
tales pourprées  et  les  bruyères  rosées,  par  les  sen- 
tiers tendus  de  fils  de  la  Vierge,  deux  êtres  dont 
l'un  a  fait  souffrir  l'autre  autant  qu'on  l'avait  fait 
souffrir  lui-même? 


IjS        ÉTUDES  ET  PORTRAITS 


IX 


LES  DEUX  LACS 

Par  un  doux,  par  un  tiède  et  blanc  matin  d'été, 
Les  deux  amants  erraient  sur  le  coteau  planté 
De  noirs  sapins  géants  et  de  fins  bouleaux  pâles, 
Et  la  claire  rosée  argentait  leur  chemin 
Tandis  qu'ils  regardaient,  en  se  tenant  la  main, 
Deux  lacs  au  fond  du  val  bleuir,  mortes  opales. 

Lui  disait  ;  «  Ces  deux  lacs  jumeaux,  regarde-les 

M  L'un  à  côté  de  l'autre  et  pourtant  isolés, 

«  Dormir  au  même  bruit  des  roseaux  de  leurs  rives?...  i 

Elle  pensait  :  «  Ainsi  certains  cœurs  ici-bas 

«  Sont  tout  près  l'un  de  l'autre  et  ne  se  mêlent  pas.  • 

—  Mais  il  ne  voyait  pas  ses  prunelles  pensives. 

Il  disait  :  «  O  mystère  !  As-tu  vu  tour  à  tour 

«c  Les  deux  lacs  s'assombrir  et  luire  avec  le  jour, 

M  Et  l'infini  du  ciel  descendre  dans  cette  onde  ?...  » 

Elle  pensait  :  m  Ainsi  ta  joie  ou  ton  tourment 

«  Font  triste  ou  radieux  mon  cœur,  miroir  aimant,  m 

—  Mais  il  ne  savait  rien  de  cette  âme  profonde. 

Il  disait,  lui  montrant  les  fougères  des  bois  : 

c  On  croirait  des  bijoux  découpés  par  les  doigts 

«  D'un  ange  paresseux  qui  les  jette  à  la  terre...  » 

Elle  pensait  :  «  Il  est  une  céleste  fleur 

M  Délicate  et  si  frêle,  elle  croît  dans  mon  cœur.  » 

—  Mais  il  ne  cueillait  pas  cette  fleur  solitaire, 

II  disait  :  a  Entends-tu,  comme  sous  ce  grand  ciel 
«  Languissamment  voilé,  s'est  alangui  l'appel 
«  Que  la  cascade  en  pleurs  jette  dans  la  vallée  ?,,    » 
Elle  pensait  :  «  Il  est  des  pleurs  plus  sanglotants, 
u  Plus  étouffés,  plus  sourds,  et  que  seule  j'entends.  » 

—  Mais  te  comprenait-il,  ô  femme  inconsolée  P 


LES   LACS   ANGLAIS  »39 

Il  oubliait,  devant  ce  paysage  heureux. 

Et  lui-même  et  la  vie,  et  ton  cœur  amoureux. 

Et  toi,  tu  ne  voyais  que  lui  dans  la  nature, 

Que  lui,  qui  ne  songeait  qu'aux  choses  sans  désir, 

Aux  choses  que  jamais  l'homme  n'a  pu  saisir 

L'n  baiser  eût  guéri  ton  cœur  qui  se  torture, 

il  ne  te  donna  pas  ce  baiser  souhaité  ; 

St  ce  doux',  et  ce  tiè  le  et  blanc  matin  d'été. 

Sous  les  sapins  géants  et  sous  les  bouleaux  pâles, 

Vous  voyait  cheminer  côte  à  côte,  et  tous  deux. 

Tous  deux  plus  séparés  que  les  deux  beaux  lacs  bleus 

Qui  dans  le  fond  du  val  dormaient,  —  mortes  opales. 


X 


Et  vraiment,  c'est  un  étrange  mystère  de  ce 
monde  énigmatique  où  nous  passons,  comme  dit 
(arlyle  :  ihroiigJi  mystery  to  mystery,  d'un  mys- 
ùre  à  un  autre  mystère,  que  cette  solitude  de  nos 
laipressions  qui  nous  fait  interpréter  dctns  des  sens 
si  différents  les  mêmes  silences  des  horizons.  Ce 
bizarre  Quincey,  —  cet  ami  de  Wordsworth  que  je 
citais  tout  à  l'heure,  —  en  est  un  exemple  remar- 
quable. Il  habitait  un  cottage,  lui  aussi,  au  bord  de 
ce  même  lac  de  Grasmere.  Lui  aussi  voyait  du  haut 
de  sa  terrasse  le  paysage  d'eaux  et  de  prairies. 
Pour  lui,  comme  pour  le  poète,  le  miagique  esprit 
des  beaux  soirs  donnait  au  ciel  les  pâleurs  de  la 
turquoise,  à  l'eau  du  lac  l'intensité  du  saphir,  aux 
herbes  des  gazons  l'éclat  de  l'émeraude,  aux  ru- 


140  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

bans  des  ruisseaux  les  étincellements  de  l'argent 
clair.  Quincey  admirait  cette  féerie  de  l'heure,  mais 
rien  ne  lui  valait  l'enchantement  dangereux  que 
lui  procurait  son  vice  favori  :  l'ivresse  de  l'opium, 
et  il  quittait  la  terrasse  et  son  paysage  pour  rea- 
trer  dans  sa  bibliothèque  et  boire  du  laudanum  ou 
manger  quelques  grains  de  la  divine  substance  qu'il 
a  célébrée  dans  ce  morceau  mystique  :  aO  juste, 
ô  subtil,  ô  universel  conquérant  !  Opium  !  Toi  qui, 
pour  les  cœurs  du  riche  et  du  pauvre  également, 
pour  les  blessures  qui  ne  veulent  pas  guérir,  pour 
les  angoisses  du  chagrin  qui  poussent  l'esprit  à  se 
rebeller,  apportes  un  baume  consolateur!  Eloquent 
opium,  toi  dont  la  puissante  rhétorique  apaise  les 
accès  de  rage,  plaide  efficacement  pour  la  pitié 
douce,  et  rappelle,  durant  le  céleste  sommeil  de  la 
nuit,  à  l'homme  coupable,  les  visions  de  son  en- 
fance et  ses  mains  pures  de  sang...  —  tu  bâtis,  sur 
le  mur  des  ténèbres,  des  églises,  des  cités  supé- 
rieures à  l'art  de  Phidias  et  de  Praxitèle,  plus  res- 
plendissantes que  Babylone  et  que  Thèbes,  et  parmi 
l'anarchie  des  rêves  sans  fin,  tu  évoques  à  la  lu- 
mière du  soleil  les  faces  de  beautés  depuis  long- 
temps ensevelies,  et  des  figures  familières,  net* 
toyées  du  déshonneur  du  tombeau.  Seul,  tu  pro- 
digues ces  trésors  aux  hommes,  et  tu  tiens  les  clefs 
du  Paradis,  ô  juste,  ô  subtil,  ô  puissant  opium!...» 
Voici  qu'après  beaucoup  de  courses  dans  les 
montagnes  et  autour  des  lacs,  —  après  une  ascen- 
sion sur  le  sommet  de  Fairfield  d'où  l'on  découvre 
Grasmere  et  Rydal,  Windermere  et  Conistcn  et 


LES    LACS-  ANGLAIS  M» 

rUllswater  et  d'innombrables  petits  lacs,  coupes 
de  lumière  bleuâtre  sous  le  bleu  vaporisé  du  vaste 
ciel,  —  après  une  promenade  dans  la  vallée  d'Yew- 
dale,  carrée  et  verte  entre  les  parois  escarpées  de 
BQontagnes,  —  après  un  pèlerinage  à  la  vieille 
abbaye  de  Furness,  dont  les  sveltes  arceaux  s'en- 
guirlandent de  lierre,  —  après  une  visite  à  Easdale 
Tarn,  étang  immobile  dans  sa  vasque  de  forêts,  — 
■  la  pluie  est  venue,  intarissable,  et  le  vent,  et  l'im- 
possibilité de  sortir.  Dans  la  solitude  morne  de 
l'hôtel  vidé  de  ses  voyageurs,  je  passe  un  après- 
midi  à  boire  du  thé  trop  noir  et  à  lire,  comme  un 
conte  des  Mille  et  une  Nuits,  le  livre  singulier  d'où 
ce  fragment  est  tiré,  ces  «confessions  d'un  man- 
geur d'opium»,  que  Quincey  écrivit,  après  avoir 
accompli  le  grand  œuvre  de  son  a  triomphe  », 
comme  il  disait  lui-même.  Il  avait  enûn,  —  pour 
un  femps,  hélas!  —  terrassé  le  démon  qui  l'avait 
tenu  si  longtemps  dans  son  esclavage.  Rien  de 
plus  explicable  d'ailleurs  que  cette  possession,  si 
l'on  considère  que  Quincey  devait  trouver  dans  les 
rêves  de  l'opium  un  plaisir  en  harmonie  avec  la 
tendance  habituelle  de  son  esprit.  C'était  un 
laomme  naturellement  visionnaire,  convaincu,  comme 
Shakespeare,  que  «nous  sommes  faits  de  la  même 
étoffe  que  nos  songes,»  et,  comme  Carlyle,  que 
«dans  l'être  de  chaque  homme  et  de  chaque  chose 
se  dérobe  un  ineffable,  un  divin  mystère  de  splen- 
deur, d'étonnement  et  d'épouvante.»  Quincey  di- 
sait encore  qu'il  ne  pouvait  vivre  sans  mystère,  et 
fcon  existence  excentrique  et  solitaire  avait  exagéré 


143  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

en  lui  cette  puissance  innée  de  percevoir,  derrière 
les  phénomènes  visibles  du  monde,  les  causes  se- 
crètes et  redoutables  dont  ces  phénomènes  sont 
seulement  l'efïlorescencer  L'homme  ordinaire  s'in- 
quiète peu  de  ce  gouffre  d'obscurité  où  baigne  la 
racine  de  toute  réalité.  Le  philosophe  de  l'ordre 
mystique  s'y  plonge  avec  un  battement  inquiet  du 
cœur,  surtout  lorsque  les  amertumes  de  sa  propre 
misère  redoublent  en  lui  le  besoin  d'une  réponse  à 
l'inévitable  question  :  pourquoi  cet  univers  et  non 
pas  un  autre? 

Privé  de  son  père  dès  l'enfance  et  maltraité  par 
ses  tuteurs,  Qnincey,  à  dix-sept  ans,  s'était  échappé 
de  son  école,  et  il  était  venu  de  Manchester  à 
Londres  avec  dix  livres  dans  une  de  ses  poches, 
c'est-à-dire  deux  cent  cinquante  francs.  Dans  l'autre, 
il  emportait  un  volume  de  poésie  anglaise  et  un 
Euripide.  Les  dix  livres  furent  bientôt  dépensées. 
Puis  il  fallut  vivre  d'emprunts,  et,  de  malheur  en 
malheur,  l'écolier  vagabond  tomba  dans  la  noire 
misère  anglaise,  celle  qui  promène  ses  haillons,  sa 
solitude  et  ses  tremblements  dans  le  brouillard 
jaune  de  Londres,  parmi  les  maisons  muettes  dont 
les  fenêtres  s'éclairent  du  feu  des  lampes  dès  trois 
heures  de  l'après-midi.  L'acre  brouillard  est  plus 
acre  encore  quand  tombe  la  nuit.  L'abandonné  gre- 
lotte et  boit  par  gorgées  l'alcool  qui  empoisonne, 
mais  qui  réchauffe.  Ouincey  connut  ces  angoisses 
durant  des  mois,  ayant  comme  seule  amie  une 
jeune  fille  de  seize  ans  à  peine,  et  qui  se  promenait, 
elle  aussi,  le  long  des  trottoirs,  —  mais  pour  d'au- 


LES   LACS   ANGLAIS  UJ 

très  raisons.  Un  jour  que  Quincey  n'avait  rien 
mangé,  il  se  trouva  mal  sur  les  marches  d'une  mai- 
son d'Oxford  Street,  et  la  petite  Anne,  —  c'était 
le  nom  de  son  amie,-  —  lui  sauva  la  vie  en  lui  ver- 
sant dans  la  bouche  quelques  gouttes  d'un  vin  de 
Porto  qu'elle  avait  couru  acheter  au  bar  le  plus 
proche.  Que  de  fois  depuis,  et  du  fond  de  son 
asile  de  Grasmere,  Quincey  revit  Oxford  street, 
«la  rue  mère  des  vagabonds,  avec  son  cœur  de 
pierre!»  Que  de  fois  aussi,  debout  sur  le  trottoir 
de  cette  rue,  des  années  après,  il  chercha  passion- 
nément un  visage  qui  lui  rappelât  celui  de  cette 
pauvre  compagne  des  mauvais  soirs,  à  jamais  per- 
due! «Jusqu'à  cette  heure,»  écrivait-il  quinze  an- 
nées plus  tard,  «je  n'ai  pas  entendu  prononcer  une 
syllabe  sur  elle.  Cela,  p-Jimi  tant  de  troubles  que 
tout  homme  rencontre  dans  sa  vie,  a  été  ma  plus 
cruelle  affliction.  Si  elle  vit,  certainement  nous  nous 
sommes  souvent  cherchés  l'un  l'autre,  juste  à  la 
même  minute,  à  travers  le  formidable  labyrinthe 
des  rues  de  Londres.  Peut-être  avons-nous  marché 
à  quelques  pas  l'un  de  l'autre,  —  quelques  pas! 
Mais  à  Londres,  ces  si  petites  séparations  aboutis- 
sent à  d'éternels  adieux.'  Pendant  bien  longtemps, 
j'ai  espéré  qu'elle  vivait,  et  je  crois  bien,  sans 
exagération  de  rhétorique,  avoir  regardé  à  Londres 
des  myriades  de  visages  de  passantes  avec  cette 
espérance  de  revoir  Anne.  Je  l'aurais  reconnue  entre 
mille,  ne  l'eusse- je  vue  qu'une  seconde...  Jolie? 
Non,  elle  ne  l'était  pas,  mais  sa  physionomie  était 
charmante,  et  elle  avait  une  façon  particulièrement 


144  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

gracieuse  de  porter  sa  tête.  Oui,  j'ai  espéré  la  re- 
voir, —  aujourd'hui,  je  le  redoute,  —  et  sa  toux, 
qui  me  tourmentait  quand  nous  nous  quittâmes, 
est  maintenant  ma  consolation.  Non,  je  ne  souhait© 
plus  de  la  revoir,  mais  je  pense  à  elle  doucemeat 
et  tristement,  comme  à  une  depuis  longtemps  cou- 
chée dans  le  tombeau,  —  dans  le  tombeau,  ah!  je 
le  voudrais,  d'une  Madeleine,  arrachée  à  ce  monde 
avant  que  les  injustices  et  les  cruautés  n'eussent 
corrompu  sa  âne  nature,  —  avant  que  les  brutalités 
des  ruffians  n'eussent  achevé  la  besogne  commca- 
cée!.,.l 


XI 


Un  peu  du  sentiment  que  nous  éprouvions,  nous 
autres,  Parisiens  endurcis,  pour  la  petite  sœur  de  la 
grande  Aline,  touchait  sans  doute  le  cœur  de  l'es- 
sayiste anglais  lorsqu'il  se  souvenait  de  la  petite 
Anne,  —  tant  il  est  vrai  que  toutes  se  donnent  la 
main  à  travers  les  espaces  et  les  temps,  de  ces 
pauvres  créatures,  délicates  et  gracieuses,  qu'une 
destinée  de  mélancolie  voue  irrémissiblement  aux 
travaux  de  l'amour  vendu  et  aux  exploitations  du 
libertinage  féroce.  Avec  ses  yeux  fins,  son  sourire 
craintif  et  contracté,  avec  l'enfantine  candeur  de 
•on  mince  visage,  toujours  la  bohémienne  d'Ox- 
ford  Street  revenait  devant  les  regards  hallucinés 


LES    LACS   ANGLAIS  1A« 

de  Quincey,  lorsqu'il  était  ivre  d'opium.  C'était 
beaucoup  et  beaucoup  de  jours  après.  Quincey, 
marié  et  père,  était  établi  au  bord  du  lac  de  Gras- 
mère.  Il  avait  trente-deux  ans,  et  sa  puissance  in- 
tellectuelle était  déjà  remarquable,  lorsque,  à  la 
suite  de  mystérieux  chagrins,  il  devint  a  un  régu- 
lier, un  confirmé  mangeur  de  ce  bienfaisant  opium», 
jusqu'à  prendre,  dit  un  de  ses  biographes,  trois 
cents  grains  d'opium  solide  par  jour  ou  huit  mille 
gouttes  de  laudanum.  —  Cela  équivalait  au  con- 
tenu de  sept  verres  ordinaires.  —  Alors  commen- 
çait le  travail  du  grand  poison  psychologique,  tra- 
rail  dont  la  Confession  nous  raconte  les  étranges 
phases.  La  puissance  créatrice  de  l'œil  s'exagérait 
jusqu'à  projeter  les  formes  plus  réelles  que  la 
réalité  même  sur  le  champ  obscur  de  la  vision.  Une 
anxiété  saisissait  le  visionnaire.  Le  sentiment  de 
l'espace  et  celui  du  temps  s'exaltaient  démesuré- 
ment, et  l'homme  apercevait  dans  un  éclair  d'in- 
nombrables détails,  tous  séparément  et  tous  à  la 
fois,  comme  les  gens  qui  se  noient  aperçoivent, 
prétend-on,  leur  vie  entière,  rangée  devant  eux, 
dans  ses  détails  aussi  et  dans  son  ensemble.  Et 
l'ivresse  s'achevait  en  une  si  épouvantable  oppres- 
sion du  cœur,  que  le  malheureux  se  réveillait  en 
s'écriant  parmi  des  sanglots  :  «  Je  ne  dormirai  plus 
jamais!»  —  pour  recommencer  le  lendemain. 

Dans  ces  visions   s'entremêlaient,   avec   le  sou- 
venir de  la  petite  fille  d'Oxford  street,  le  souve- 
nir des  grandes  luttes  parlementaires  anglaises  et 
le  souvenir   plus    lointain   des   magnificences   ro- 
** 


146  ÉTUDES   ET    PORTRAITS 

maines.  Quincey,  bon  humaniste  et  d'une  délica- 
tesse scrupuleuse  d'oreille  à  l'endroit  du  style,  — 
jusqu'à  se  torturer  comme  notre  Flaubert  pour  don- 
ner à  son  style  ce  qu'un  critique  anglais  appelle 
la  prononciabilité,  —  ce  Quincey,  qui  connaissait 
Rome  d'une  connaissance  profonde  et  qui  écrivit 
un  livre  sur  les  Césars,  —  était  un  lecteur  assidu 
de  Tite-Live.  Il  admirait  beaucoup  cet  incompa- 
rable artiste  en  prose  dont  les  périodes,  à  la  fois 
opulentes  comme  celles  de  Cicéron  mais  sans  luxu- 
riance, et  serrées  comme  celles  de  Salluste  mais 
sans  sécheresse,  rappellent  l'ordonnance  ample  et 
précise  d'une  légion  en  marche.  Un  esprit  pleine 
sur  ces  périodes,  comme  il  planait  sur  la  légion  : 
la  foi  religieuse  dans  la  Ville  Etemelle,  et  cette 
foi  s'incarne,  elle  prend  figure  dans  le  déposi- 
taire momentané  du  génie  de  la  Ville  :  le  Consul. 
Tite-Live  écrit  ces  deux  mots  :  a  Consul  Roma- 
nus,  »  avec  une  vénération  visible,  et  ces  deux  mots 
sont  aussi  pour  Quincey  l'occasion  d'une  rêverie 
indéterminée.  Durant  son  ivresse  d'opium,  soudain 
il  entend  une  voix  qui  les  prononce,  et  déjà  une 
frise  grandiose  se  développe,  ininterrompue.  Les 
soldats  défilent,  traversant  les  neiges  des  Alpes 
ou  les  sables  de  la  Libye,  avec  leur  visage  immo- 
bile de  vieux  ouvriers  de  guerre,  et  le  Consul  appa^ 
raît  :  «  C'était  Paulus,  c'était  Marius,  en  splen- 
dide  manteau  de  combat,  entouré  d'une  compagnie 
de  centurions.  La  tunique  de  pourpre  était  portée 
à  la  pointe  d'une  lance  et  la  grande  acclamatioQ 
des  légionnaires  retentissait» 


LES    LACS    ANGLAIS  147 

D'autres  fois,  c'était  l'apparition  d'un  Malais 
dont  le  souvenir  se  rattachait  à  un  inexplicable 
épisode  de  la  vie  du  grand  essayiste.  Ce  Malais, 
en  effet,  s'était  un  jour  présenté,  sans  que  l'on  sût 
d'où  il  venait,  ni  pourquoi,  dans  le  cottage  de  Gras- 
mere,  et  il  s'en  était  allé  «  après  avoir  absorbé 
d'opium»,  disait  Ouincey  qui  s'y  connaissait,  «de 
quoi  foudroyer  une  demi-douzaine  de  dragons  et 
leujs  chevaux.»  Ce  Malais,  pourtant,  n'était  pas 
mort  de  cette  dose  formidable,  et  dans  les  cauche- 
mars du  pauvre  Quincey,  toujours,  à  une  certaine 
minute,  l'image  revenait  de  ce  visiteur  au  teint  de 
cuivre,  arrivé  d'un  coin  perdu  de  l'extrême  Orient. 
Avec  cette  image  se  déployait  le  cortège  des  asso- 
ciations d'idées  asiatiques.  Les  jungles  de  l'Inde 
laissaient  passer  les  bêtes  monstrueuses.  Des  végé- 
tations gigantesques  fourmillaient  parmi  les  ruines 
des  temples  anciens,  consacrés  à  des  divinités 
d'épouvante.  Des  serpents  se  levaient,  dardant  leur 
langue  et  sifflant  avec  des  colères  mortelles... 
Puis  la  vision  changeait,  et  l'antique  Egypte  s'ou- 
vrait avec  ses  pyramides,  où  le  Voyant  se  sentait 
enseveli  depuis  des  siècles  au  milieu  des  momies 
royales  et  parmi  les  lamentations  de  crocodiles... 
Et  la  vision  changeait  encore,  remplacée  par  un 
rêve  épouvantable  entre  tous.  Quincey  s'apercevait 
subitement  englouti  dans  d'opaques  ténèbres,  où 
des  sonneries  de  clairons  tintamarraient,  où  des 
cris  de  guerre  se  prolongeaient.  Le  halètement 
d'une  multitude  en  proie  à  une  terrible  bataille 
montait  dans  cette  nuit.   Le  Voyant  savait  que 


I4S  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

cette  bataille  était  suprême.  Qui  donc  la  livrait,  et 
pourquoi?  Le  Voyant  l'ignorait,  mais  il  compre- 
nait que  le  salut  de  tout  ce  qu'il  aimait  au  monde 
était  en  péril...  Puis  une  déroute  remplissait  l'im- 
mense nuit.  Des  visages  de  femmes  s'éclairaient 
d'un  rayon  subit  qui  montrait  leur  pâleur  de  mort. 
Des  paroles  d'éternel  adieu  tombaient  de  leurs 
bouches  désespérées,  —  et  l'angoisse  sans  nom  de 
l'Irréparable  étreignait  le  cœur  du  malheureux 
qu'écrasait  un  poids  d'agonie 


i 


XII 


Quincey  guérit,  par  un  effort  héroïque  de  sa 
volonté;  puis  il  retomba,  il  guérit  encore,  et  il 
vécut  ainsi  jusqu'à  soixante-quinze  ans,  publiant 
des  essais  de  tous  ordres  :  confidences  personnelles, 
comme  les  Confessions  ou  les  Suspicia  de  pro- 
fundis  qui  leur  font  suite,  —  dissertations  de  po- 
litique, de  tHéologie  ou  d'économie,  —  paradoxes 
étranges,  par  exemple  sa  célèbre  étude  sur  le 
Meurtre  considéré  comme  un  des  beaux-arts^  — 
fantaisies  de  prose  lyrique,  comme  ses  Trois 
Dames  de  douleur^  ou  sa  Vision  de  la  mort  subite. 
Cet  écrivain  souvent  emphatique,  souvent  bizarre 
parfois  sublime  d'énergie  expressive,  que  son  por- 
trait nous  représente  avec  des  yeux  brouillés  d'im 
songe  éternel,  a  sa  place  parmi  les  Suggestifs  par 


LES   LACS   ANGLAIS  149 

l'abondance  de  ses  idées,  la  richesse  de  ses  con- 
iaaissances,  l'originalité  de  ses  formules  et  l'au-delà 
de  ses  intuitions.  C'était  une  âme  complexe  d'ar- 
tiste, de  métaphysicien,  et  ses  Confessions  l'attes- 
tent, de  psychologue  rafnné.  Comme  le  hasard  a  de 
ces  ironies,  c'est  par  les  pages  de  ses  Confessions^ 
j  autant  dire  par  le  bienfait  de  son  terrible  vice, 
que  ce  grand  travailleur,  qui  a  si  durement  repro- 
ché son  immoralité  à  Gœthe,  a  des  chances  d'être 
immortel.  Mais  les  vices  des  poètes  ne  scnt-ils  pas 
souvent  une  expérience  qu'ils  tentent  sur  la  créa- 
ture humaine  dans  leur  personne?  Et  qui  donc  se 
désintéresserait  de  l'expérience  tentée  par  Quincey, 
j'entends  de  ceux  qui  n'ont  pas  entièrement  perdu 
la  notion  que  tout  n'est  pas  explicable  dans  le 
monde? 

Tout  le  problème  de  la  destinée  n'est-il  pas  en- 
veloppé, en  effet,  dans  le  problème  de  l'ivresse  et  de 
ses  «Paradis  artiûciels»,  comme  disait  profondé- 
ment Baudelaire?...  Jetés  brusquement  dans  cet 
univers  démesuré  qui  nous  assiège  de  tant  d'im- 

).  1  pressions  confuses,  que  connaissons-nous  de  lui, 
sinon  l'idée  que  nous  nous  en  formons?  L'Idée, 
c'est-à-dire  une  image  flottante  qui,  dans  la  nuit 
de  notre  cerveau,  prend  continuellement  la  place 
de  la  réalité  absente.  Des  événements  de  notre 
existence,  une  fois  traversés,  que  nous  reste-t-il? 
Une  Idée.  De  nos  peines  les  plus  passionnément 
éprouvées?  Une  Idée  encore.  De  la  femme  la  plus 

,jll  !  aimée  et  pendant  les  heures  où  elle  n'est  pas  là,  que 
possédons- nous  ?  Une  laée.  —  Nous  allons  ainsi. 


150  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

chacun  emprisonné  dans  un  cercle  personnel  de 
fantômes,  et  toujours  séparés  de  la  réalité  insaisis- 
sable par  les  abîmes  que  le  démon  du  Temps  et  celui 
de  l'Espace  creusent  implacablement  entre  notre 
désir  et  les  objets  de  notre  désir,  entre  notre  haine 
et  les  objets  de  notre  haine.  Le  mathématicien  Des- 
cartes, en  une  heure  de  fantaisie  digne  d'Edgar 
Poë,  se  demandait  ce  que  serait  un  monde  où  tous 
les  corps  nous  fuiraient,  —  symbole  de  cet  univers 
de  ténèbres  qui  nous  fuit  d'une  fuite  éternelle;  et 
nous  y  demeurerons  solitaires,  face  à  face  avec  une 
hallucination  peut-être?  Puisque  nous  ne  connais- 
sons les  objets  que  par  l'Idée  que  nous  nous  en 
formons,  ne  sommes-nous  pas  semblables  à  un 
orphelin  qui  n'aurait  jamais  vu  de  son  père  et  de 
sa  mère  que  des  portraits,  et  qui,  dans  l'impossi- 
bilité de  comparer  les  portraits  aux  modèles,  doute 
de  la  ressemblance  et  en  doutera  toujours?... 
Qu'importe,  d'ailleurs,  que  nos  Idées  soient  ou  non 
des  mensonges,  puisque  la  Science  nous  démontre 
que,  même  lucide,  même  valable,  notre  raison  doit 
s'arrêter  devant  le  gouffre  de  l'Inconnaissable î 
Ah!  que  nous  voudrions  quelque  chose  de  réel,  d( 
définitif  et  d'éternel  pour  nous  y  appuyer  à  33 
mais!...  Stérile  désir! 

Quand  on  a  la  tête  façonnée  d'une  certaine  ma- 
nière métaphysique,  comment  ne  pas  se  demander 
s'il  ne  vaudrait  pas  mieux,  puisque  cet  univers 
n'est  qu'illusion  invincible  et  invérifiable  appa- 
rence, en  prendre  son  parti  une  fois  pour  toutes,  et 
courageusement  exagérer  en  soi  le  pouvoir  de  se 


LES    LACS   ANGLAIS  151 

repaître  d'illusion  et  de  vivre  d'apparence?  L'Inde 
a  fait  ainsi,  et,  somme  toute,  que  faisons-nous  d'au- 
tre, avec  moins  de  poésie  et  de  sincérité,  nous,  écri- 
vains, qui  nous  grisons  de  littérature  et  substituons 
aux  sensations  directes  les  sensations  écrites?  Que 
fait-elle  d'autre,  la  femme  agenouillée  dans  le  si- 
lence d'une  église  et  qui,  contemplant  le  corps  en- 
sanglanté du  Rédempteur,  sent  profondément  que 
le  drame  de  la  vie  actuelle  n'est  que  le  prologue 
d'un    drame  invisible   qui   se   joue   là-haut?   Que 
fait-il  d'autre,  le  savant  qui  combine  des  formules 
sur  le  papier  et  pour  qui  ses  chiffres  représentent 
les  forces  essentielles  de  la  nature  en  mouvement? 
L'opium,   le   haschisch,   et,   à   un   degré   moindre, 
l'alcool,  sont  une  manière  de  se  procurer  cette  clef 
(d'un  songe  plus  intense,  —  clef  magique  et  conso- 
latrice que  les  beaux-arts  et  la  débauche,  la  science 
'et  le  jeu,  prêtent  pour  quelques  instants  à  leurs  dé- 
vots. Les  songes  sont  des  mensonges,  dit  le  pro-  ' 
ycrbe.  Mais  lorsque  la  dernière  heure  arrive  et  qu'il 
reste  seulement,   pour  de  trop  rares  minutes,   de 
ïiotre  passé,  d'obscures  clartés  devant  les  yeux  que 
l'ombre  gagne,  qui  dira  le  signe  qui  vous  distingue, 
à  souvenirs  de  la  vie  vécue,  ô  mirages  de  la  vie 
rêvée?  Qui  le  dira,  sinon  le  Juge  qui  nous  jugera 
{)eut-être  plus  sur  nos  rêves  que  sur  nos  actions,  — 
car  ces  actions  ce  n'est  pas  nous  toujours  et  nos 
icves,  c'est  le  moi  de  notre  moi,  l'être  de  notre 
être. 


152  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 


XIII 


La  solitaire  et  calme  semaine  que  je  passai  ainsi  à 
Ambleside,  entre  les  beaux  paysages  et  mes  pen- 
sées, prenant  des  livres  pour  réfléchir  et  regardant 
de  tous  mes  yeux  mes  commensaux  de  la  table 
d'hôte  anglaise  oii  je  m'asseyais  deux  fois  par 
jour,  à  neuf  heures  du  matin  et  à  sept  heures  du 
soir!  Avant  chaque  repas,  un  clergyman  âgé,  qui 
occupait  la  place  d'honneur,  se  levait,  rempli  de 
bonhomie  à  la  fois  et  de  dignité  dans  sa  lévite 
noire.  Il  récitait  une  prière.  Des  personnages  auto- 
matiques, avec  mi  visage  d'un  pourpre  d'apoplexie, 
arrosaient  gravement  de  sauce  brune  les  larges 
tranches  de  saumon  grillé,  et,  gravement,  buvaient 
du  Champagne  sec  à  pleine  coupe  blanche,  ou  dn 
claret  rouge  dans  des  verres  roses.  Des  jeunes  gêna 
échappés  de  l'Université  se  tenaient  raides,  minces 
et  sérieux  dans  leur  veston  d'une  étoffe  à  carreaux 
contrariés.  C'étaient  aussi  des  dames  au  chignoa 
serré,  aux  dents  trop  longues,  aux  joues  coup^ 
rosées.  C'étaient  des  jeunes  filles  d'une  délicate  ap- 
parence de  teint  avec  ces  beaux  regards  d'antilope 
que  Byron  aimait.  On  imagine  ainsi  limogea 
idéale  de  Cymbeline  :  «Je  parfumerai  ta  tombe 
des  plus  belles  plantes,»  dit  le  jeune  homme  qui  la 
pleure;  ail  ne  te  manquera  ni  la  fleur  qui  ressemble 


LES   LACS   ANGLAIS  153 

%  ton  visage,  la  pâle  primevère,  ni  la  jacinthe 
azurée  comme  tes  veines...»  Ces  anges  de  la  table 
d'hôte  avaient  une  façon  délicate,  gracieuse  et 
séraphique,  de  manger  des  œufs  au  jambon  ou  du 
gigot  à  la  confiture.  Et  tout  ce  peuple,  peu  bavard, 
hâtif  et  sanglé,  était  servi  par  des  garçons  en  habit 
que  dirigeait  un  majordome  d'une  physionomie 
prodigieusement  pareille  à  celle  de  lord  Beacons- 
field. 

C'est  que  le  démon  des  ressemblances,  l'étrange 
démon  qui  nous  force  à  retrouver  la  vie  dans  la 
vie  et  le  passé  dans  le  présent,  s'asseyait,  à  côté 
de  moi,  à  la  table  d'hôte  anglaise.  L'insidieux 
démon  détournait  mes  yeux  du  frais  paysage 
vert  qui  se  dessinait  par  la  baie  de  la  grande 
fenêtre.  Il  me  fallait  contempler,  l'un  après  l'autre, 
mes  compagnons  d'appétit,  et  rechercher  dans  leurs 
regards,  dans  leurs  sourires,  dans  leurs  ports  de 
tête,  des  regards,  des  sourires  et  des  ports  de  tête 
déjà  vus.  Des  noms  me  revenaient  alors  de  per- 
sonnes que  j'avais  connues  dans  d'autres  lieux  et 
dans  d'autres  temps.  De  bizarres  analogies  s'im- 
posaient à  mon  observation,  aboutissant  à  de  non 
moins  bizarres  identités.  Tel  de  ces  Anglais  et  de 
ces  Anglaises,  une  fois  que  j'avais  découvert  son 
Analogue  dans  mes  souvenirs,  devenait  le  pré- 
texte d'un  travail  psychologique  des  plus  compli- 
qués. Patiemment  et  minutieusement,  j'allais  décom- 
posant cet  être.  Je  recherchais  ce  que  les  habitudes 
anglaises  avaient  déterminé  en  lui  de  caractères 
spéciaux.  Puis  je  supposais  le  même  personnage  né 


154  BTUDES   ET   PORTRAITS 

en  France.  Au  lieu  de  la  tenue  britannique,  je  lui 
donnais  notre  iaisser-aller  à  demi  méridional.  Je 
le  voyais  soumis  à  la  pression  de  nos  mœurs  dé- 
mocratiques et  à  la  grande  incertitude  de  notre 
société.  Je  l'imaginais  débarrassé  du  frein  reli- 
gieux et  abandonné  à  notre  scepticisme.  Je  chéin- 
geais  ses  lectures  et  son  hygiène,  ses  préjugés  et 
sa  cuisine.  Je  remaniais  ainsi  sa  physionomie  et  sa 
physiologie,  comme  dans  nos  nuits  de  mauvais 
sommeil  nous  composons  le  roman  posthume,  si 
l'on  peut  dire,  de  la  destinée  que  nous  aurions  eue 
si  une  ou  plusieurs  circonstances  eussent  été  autres. 
Et  cette  série  d'hypothèses  s'achevait  toujours  sur 
cette  question,  enfantine  et  inévitable,  à  laquelle 
je  répondais  tantôt  par  un  oui,  tantôt  par  un  non. 
€  La  créature  humaine  vaut-elle  mieux  id  gue  de 
notre  côté  du  détroit?...  a 


XIV 


Le  dernier  de  ces  dîners  méditatifs  est  achevé. 
Je  dois  partir  demain  pour  Keswick;  et,  sans  plus 
nne  soucier  de  la  bonté  comparative  des  civilisa- 
tions anglaise  et  française,  je  me  promène  en 
barque  sur  le  lac  de  Windermere  et  dans  la  baie 
de  Puil  Wyke,  dont  les  bords,  garnis  de  noirs  sa- 
pms,  de  chênes  sombres  et  de  bouleaux  légers,  bai- 
gnent dans  la  pourpre  décolorée  du  ciel  du  soir. 


LES   LACS   ANGLAIS  iSS 

Sur  l'eau  morte  du  lac,  des  îlots  surgissent,  qui  ne 
sont  que  des  mottes  de  gazons.  Le  batelier  a  relevé 
ses  rames,  et  la  muette  sérénité  des  choses  est  sur- 
naturelle de  douceur  pénétrante  : 

C'est  l'heure  taciturne  et  tendre,  l'heure  lente 
Du  crépuscule  blanc  d'un  jour  voilé  d'été. 
Mais  l'horizon  que  ferme  une  ligne  sanglante 
Jette  un  rose  reflet  sur  le  lac  argenté. 

Des  profondeurs  du  lac  immobile  s'élève, 
Vague  et  flottant  parmi  les  pointes  des  roseaux, 
Comme  un  être  tissé  de  vapeur  et  de  rêve... 
—  Et  l'Ange  du  Silence  apparaît  sur  les  eaux. 

Il  vient  dans  la  tendresse  et  la  lenteur  de  l'heure  ; 
Il  passe,  et  ses  yeux  clairs  versent  l'apaisement 
Sur  la  feuille  qui  tremble  et  la  source  qui  pleure, 
Et  même  sur  l'abîme  obscur  du  cœur  aimant. 

Même  le  cœur  aimant  et  qui  n'est  jamais  sage 
Cesse  de  sangloter,  lorsque  l'ange  aux  beaux  yeu:t 
S'envole,  assoupissant  l'immense  paysage 
Dans  un  grand  battement  d'ailes  mystérieux. 

Mais  voilà  s'assombrir  l'heure  apaisée  et  blanche, 
L'Ange  s'évanouir,  et,  dans  la  vaste  nuit, 
La  feuille  se  reprend  à  trembler  sur  sa  branche. 
Et  la  source  à  pleurer  sur  son  flot  qui  s'enfuit. 

Et  du  cœur  qui  palpite  un  long  appel  s'élance 
Vers  le  lac  frémissant  où  tout  à  l'heure  errait 
Le  pas  consolateur  de  1'    n^e  du  Silence, 
Et  que  remue  un  vent  âpre  comme  un  re^r«t. 


tS«  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 


XV 


Je  quittai  donc  Ambleside,  presque  avec  tristesse; 
pour  aller  à  Keswick,  —  la  ville  où  Southey  ek 
Coleridge  vécurent  longtemps.  —  La  pluie  tom- 
bait, drue  et  dure,  lorsque  je  me  hissai  sur  le  haut 
de  la  voiture  qui  fait  le  service  entre  les  deux  en- 
droits. La  route  passe  à  côté  des  lacs  de  Rydal  et 
de  Grasmere.  Elle  contourne  la  haute  montagne 
d'Helvellyn,  rejoint  le  lac  de  Thirlmere,  puis  celui 
de  Derwentwater,  auprès  duquel  est  situé  Keswick. 
Il  y  a  bien  une  façon  de  coupé  fermé  dans  le  corps 
de  l'énorme  char  à  bancs,  mais  personne  ne  songe 
à  s'y  emprisonner,  malgré  la  persistante  cinglée 
d'eau,  qui  fait  fumer  les  croupes  des  cinq  chevaux, 
et  enveloppe,  de  son  voile  mouvant  et  glacé,  les 
vallées  et  les  montagnes.  Vieillards  et  jeunes  fille» 
prennent  place  sur  des  banquettes  découvertes,  le 
torse  drapé  dans  le  manteau  de  caoutchouc,  les 
jambes  serrées  dans  le  plaid  de  voyage,  et  le  coup 
de  fouet  du  vent  mouillé  avive  seulement  les  cc»- 
îeurs  des  jolies  de  ces  mangeurs  de  viande  rougô. 
A  l'auberge  ovi  la  voiture  fait  halte,  ils  descendent 
et  boivent  du  lait  brûlant  coupé  de  rhum.  L'alcool 
est  ici  nécessaire  au  sang  comme  l'air  aux  poumons. 
La  voiture  roule  sur  le  bord  des  lacs,  dont  l'eau, 
d'un  gris  de  fer,  frémit  sous  la  pluie.  Une  dernièai 


LES   LACS    ANGLAIS  157 

fois,  je  regarde  le  gracieux  Rydal,  semé  d'îles, 
Grasmere  et  son  église  ancienne.  Puis  c'est  une 
montée  continue.  Des  gorges  sauvages  se  creusent 
à  droite  et  à  gauche,  et  Thirlmere  apparaît,  beau 
lac  tout  mince  entre  les  montagnes,  et  qui  donne 
l'impression  d'un  fleuve.  Des  vallées  se  coupent  les 
unes  les  autres,  dénudées  et  roses  de  bruyère,  ou 
bien  boisées  et  vertes  de  feuillage.  Voici  enfin,  du 
haut  d'un  col,  trembler  sous  l'ondée  les  taches 
himineuses  d'un  nouveau  lac  et  se  profiler  les  toits 
ardoisés  d'une  petite  ville.  C'est  le  Derwentwater 
et  c'est  Keswick. 

L'après-midi  avance.  La  pluie  a  cessé.  Comment 
résister  au  plaisir  d'errer  dans  la  petite  cité  pro- 
vinciale et  le  long  des  rues,  dont  les  maisons  à  un 
étage,  toutes  identiques  et  rangées  avec  symétrie 
les  unes  à  côté  des  autres,  représentent  à  la  fan- 
taisie qui  songe  une  série  de  mondes  juxtaposés, 
comme  ceux  où  nous  introduit  Dickens?  Qui  ne 
se  rappelle,  dans  David  Copper-fieldy  les  pages 
consacrées  à  Yarmouth,  et  comme  chaque  intérieur 
est  évoqué  avec  une  infinie  minutie  de  détails  ? 
Un  paysage  de  montagnes  se  dessine  au  détour 
de  ces  rues  de  Keswick.  Il  est  quatre  heures  à 
peine,  mais  les  nuages  se  sont  épaissis  jusqu'à  ne 
laisser  flotter  dans  le  ciel  qu'une  lumière  de  cré- 
puscule. Des  enfants  jouent  et  crient  au  sortk* 
d'une  école.  Une  impression  d'étrange  mélancolie 
se  dégage  pour  moi  de  ces  clameurs  d'enfants  mê- 
lées à  la  tombée  du  jour,  —  impression  qui  re- 
GDonte  a  des  années  déjà  lointaines,  puisque  je  la 


IS8  ÉTUDES    ET    PORTRAITS 

ressentais  enfant  moi-même,  et  alors  que  je  jouais 
avec  des  camarades  de  mon  âge,  bien  insouciants  les 
uns  et  les  autres  de  ce  qu'apportaient  à  nos  têtes 
bouclées  les  journées  à  venir,  —  ces  journées  déjà 
en  marche  vers  nous  du  fond  des  mystérieux  hori- 
Eons  du  temps.  J'ai  dans  le  souvenir  des  prome- 
nades du  dimanche  en  automne,  au  collège,  du- 
rant lesquelles  le  seul  bruit  de  nos  cris  de  gaieté 
dans  la  lumière  du  soir  me  paraissait  singulier  et 
plus  mélancolique  encore.  C'était  en  province,  et 
dans  une  ville  du  centre  de  la  France.  Nous  nous 
arrêtions  à  une  lieue  environ  de  cette  vieille  ville, 
—  que  des  montagnes  entourent,  comme  Keswick, 
de  leur  cercle  dentelé,  et  le  maître  nous  permettait 
de  nous  disperser.  Alors  aussi  c'était  environ 
quatre  heures  du  soir.  Les  vignes  qui  se  dévelop- 
paient des  deux  côtés  de  la  route  étaient  appau- 
vries à  cause  de  la  vendange  achevée  et  de  l'hiver 
commençant.  Par  des  après-midi  voilés  comme  cet 
après-midi  anglais,  il  y  avait  des  approches  na- 
vrantes du  soir,  déins  le  vaste  silence  de  la  caok- 
pagne  où  montaient  nos  cris...  Mais  combien  sen- 
taient cela,  de  mes  compagnons  d'alors,  et  combien 
le  sentent,  des  petits  rieurs  que  je  vois  se  pour- 
suivre, le  cartable  sur  l'épaule  et  la  ioie  dans  les 
yeux?... 

La  principale  rue  de  Keswick  aboutit  à  un  pont 
gui  franchit  une  rivière  noire,  et  par  delà  ce  pont 
s'élève  la  verdoyante  colline  de  Greta  HiU  où 
vieillissait  paisiblement  Bob  Southey,  comme  l'ap- 
pelle la  dédicace  ironique  de  Don  Juan,  —  auprès 


LBS  LACS  ANGLAIS  t5f 

de  son  beau- frère  Samuel  Taylor  Colerigde.  Le 
poète  lauréat  que  Byron  a  traité  comme  l'Apolloil 
de  la  fable  traita  Marsyas,  a  son  monument  fu- 
nèbre dans  une  rustique  église  du  nom  de  Crosthi^ 
waite  Church,  qui  dresse  au  pied  de  la  colline 
son  clocher  surbaissé.  Il  est  représenté  couché  sur 
son  tombeau  avec  sa  «  figure  épique  »,  ainsi  que 
le  disait,  sérieusement  cette  fois,  ce  même  Byron. 
II  ajoutait  malicieusement  que,  pour  avoir  cette 
figure  et  ces  épaules,  il  accepterait  d'avoir  écrit  les 
vers  de  Southey  I 


XVI 


Dans  son  ouvrage  sur  les  poètes  des  lacs,  Quin- 
cey  a  remarqué  avec  beaucoup  de  justesse  qu'une 
critique  superficielle  pouvait  seule  étiqueter  du 
même  nom  de  lakistes  deux  poètes  aussi  différents 
que  Wordsworth  et  Southey,  le  premier  si  naturel 
et  simple,  si  profondément  et  intimement  mêlé  aux 
<  paysages  de  son  district;  l'autre  si  littéraire,  si 
compliqué,  si  uniquement  dévoué  à  ses  livres  et 
emprisonné  dans  sa  bibliothèque.  Toutes  les  cir- 
constances, d'ailleurs,  inclinèrent  Southey  dans  \€ 
sens  de  ce  développement  artificiel  qu'un  mora- 
liste de  notre  époque,  l'aimable  et  subtil  Doudan, 
caractérise  avec  tant  de  finesse  :  «Le  littérateur 
proprement  dit  est  \xa  être  singulier;  il  ne  regarde 


i6o  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

pas  exactement  les  choses  avec  ses  propres  yeux; 
il  n'a  pas  ses  impressions  à  lui;  on  ne  saurait  re- 
trouver l'imagination  qui  était  la  sienne. . .  »  Sou- 
tbey  fut  élevé  par  sa  tante,  vieille  fille  à  manies, 
d'après  les  principes  de  l'Emile,  de  Rousseau.  En- 
tré à  l'école,  il  s'abandonne  aux  lectures  avec  une 
sorte  de  frénésie  :  YHomère,  de  Pope,  VArcadie,  de 
Sidney,  les  Lusiades,  de  Mukle,  exaltèrent  si  fort 
son  humeur  d'imitation,  qu'à  douze  ans,  il  se  pro- 
posait déjà  de  devenir  poète  épique.  Au  collège 
de  Westminster,  sa  préoccupation  constante  fut  de 
continuer  les  Métamorphoses,  d'Ovide,  et  la  Fairy 
Qneen,  de  Spencer.  Ce  fut  ensuite  un  enthousiasme 
fervent  pour  Rousseau  et  les  idées  de  la  Révolu- 
tion française.  Plus  tard,  à  Oxford,  la  rigueur  im- 
pérative  d'Epictète  domina  cette  âme,  toujours  à 
la  recherche  d'un  modèle.  De  ce  bouillonnement 
d'admirations  contradictoires  sortit,  vers  la  ving- 
tième année,  le  projet  d'aller  avec  Coleridge  fon- 
der aux  Etats-Unis  une  société  ■pantisocratique.  Un 
petit  nombre  de  personnes  devaient  s'entendre  pour 
acheter  et  cultiver  en  commun  quelques  arpents 
de  terre,  dont  le  produit,  également  réparti,  procu- 
rerait aux  divers  membres  de  la  petite  colonie  ua 
bien-être  suffisant.  Dans  chaque  cottage  une  bi- 
bliothèque se  serait  trouvée,  bien  installée  et  four- 
nie des  meilleurs  livres.  Le  manque  d'argent  em- 
pêcha la  réalisation  de  cet  étrange  projet.  Som- 
they  passa  vite  à  l'étude  d'autres  littératures.  Il 
avait  un  oncle  établi  en  Porlugal,  auquel  il  rendit 
visite,  et  ce  lui  fut  une  occasion  d'apprendre  la  ji 


LES    LACS   ANGLALS  i6i 

langue  espagnole.  Revenu  en  Angleterre,  il  s'ap- 
pliqua, sous  l'influence  de  William  Taylor,  à  la 
lecture  suivie  des  grands  écrivains  allemands.  En 
1802,  à  l'âge  de  vingt-huit  ans,  il  s'établit  à  Kes- 
wick,  pour  ne  plus  guère  en  sortir,  et  son  existence 
devient  d'une  extraordinaire  régularité.  Un  de  ses 
amis  lui  fait  une  pension  à  laquelle  se  joindra 
plus  tard  le  revenu  attaché  au  titre  de  poète  lau- 
réat. Il  collabore  à  des  revues  qui  payent  royale- 
ment sa  prose.  Un  seul  article  sur  Nelson  lui  rap^ 
porta  cent  cinquante  livres,  c'est-à-dire  trois  mille 
sept  cent  cinquante  francs.  Il  est  là,  installé  pai- 
siblement dans  sa  bibliothèque.  «C'était  la  prin- 
dpale  pièce  du  logis,»  dit  Quincey;  «les  livres 
étaient  surtout  anglais,  espagnols  et  portugais, 
tous  bien  choisis  parmi  les  ouvrages  classiques  de 
ces  trois  littératures.  Les  impressions  étaient  belles, 
et  les  volumes  reliés  avec  une  élégance  raisonnée 
qui  les  mettait  en  harmonie  avec  le  reste  de  la 
cliambre.  Cette  harmonie  se  complétait  par  le  ran-  > 
gement  horizontal,  et  sur  des  tablettes,  de  beaucoup 
de  manuscrits  grecs,  espagnols  et  portugais.  Plai- 
sante et  ordonnée  comme  elle  l'était,  cette  chambre 
n'avait  aucun  besoin  des  attractions  du  dehors.  Pour- 
tant, même  aux  jours  les  plus  tristes  de  l'hiver,  le 
paysage  aperçu  par  les  différentes  fenêtres  pré- 
sentait une  grandeur  trop  permanente,  trop  essen- 
tiellement indépendante  des  saisons,  pour  ne  point 
fasciner  le  regard  du  spectateur  le  plus  froid  et  le 
moins  poétique.  Dans  une  direction  bleuissait  le 
lac  de  Denventwater,  un  lac  de  neuf  milles  ponc- 


i62  ÉTUDES   ET  PORTRAITS 

tué  d'îlots;  dans  une  autre,  le  lac  de  Bassenthwaite. 
On  voyait  aussi  les  montagnes  de  Newlands  s« 
développer  comme  des  tentes  :  et  le  sublime  chac* 
de  Borrowdale...»  Mais  l'hôte  patient  et  studieux 
de  cette  retraite  lève  rarement  les  yeux  sur  ce 
paysage,  et  il  s'y  promène  plus  rarement  encore. 
Lui-même,  il  expose  ainsi  à  un  de  ses  amis  l'emploi 
de  sa  journée  :  «Mes  actions  sont  réglées  comme 
celles  d'un  élève  de  pension  :  trois  pages  d'histoire 
après  déjeuner  (équivalentes  à  cinq  pages  d'impri- 
merie d'un  petit  in-quarto^,  puis  je  transcris  pour 
îa  presse,  ou  je  fais  mes  extraits  et  biographies  ou 
telle  autre  besogne  jusqu'au  dîner.  Entre  le  dîner 
et  le  thé,  lecture.  J'écris  des  lettres.  Je  jette  un  coup 
d'œil  sur  les  journaux.  Je  dors  parfois,  car  le 
sommeil  m'agrée  volontiers.  Après  le  thé,  c'est  le 
tour  de  la  poésie,  je  corrige,  je  remanie,  je  copie 
et,  quand  je  suis  fatigué,  je  travaille  à  d'autres 
matières  jusqu'au  souper.  —  Telle  est  ma  vie...» 
Vie  d'érudit  et  de  philosophe,  mais  non  pas  de 
poète.  Aussi  bien,  Southey  découvre-t-il  à  sa  ma- 
nière, non  pas  un  nouveau  domaine  de  poésie,  mais 
une  des  grandes  vérités  de  la  critique  moderne,  à 
savoir  qu'il  est  plus  d'un  Idéal  et  que,  parmi  les 
plaisirs  intellectuels,  un  des  plus  vifs  consiste  à 
se  figurer  plusieurs  sortes  de  sensibilités  contradic- 
toires. N'est-ce  point  jouir  de  plusieurs  existences, 
au  moins  par  l'imagination,  et  multiplier  sa  per- 
sonnalité? Aucune  besogne  n'est  plus  conforme 
aux  goûts  et  aux  facultés  d'un  amateur  de  livres 
t  de  littérature.  Jeanne  d'Arc,  Wat  Tyler,  Rode 


LES   LACS   ANGLAIS  163 

rick  le  Gotb,  Madoc,  Thalaba,  Kehama,  —  ces 
noms  des  principaux  héros  de  Southey  attestent 
dans  quelle  variété  de  décors  il  s'est  complu,  et 
comme  il  a  «promené  sur  l'univers  et  sur  l'histoire 
ses  cavalcades  poétiques.  »  Le  mot  est  de  M.  Taine. 
De  son  côté,  son  beau-frère  Coleridge,  esprit  désor- 
donné, bizarre  et  trouble,  s'abîmait  dans  le  gouffre 
de  la  métaphysique  allemande.  Il  y  avait  dans 
Coleridge  de  quoi  faire  un  grand  poète  et  un  grand 
philosophe.  Il  ne  semble  pas  que  l'on  puisse  lui 
donner  sans  quelque  exagération  l'un  ou  l'autre  de 
ces  deux  titres,  malgré  les  beautés  du  Vieux  Marin 
et  tant  de  pages  profondes  disséminées  dans  tous 
ses  ouvrages.  Cet  homme,  aux  grands  yeux  gris 
noyés  d'une  sorte  de  brouillard,  fut  la  victime  de 
sa  puissance  métaphysique,  comme  Southey  de  son 
excès  de  culture  littéraire.  Le  premier,  devenu  in- 
capable de  vouloir,  perdu  dans  les  hallucinations 
de  Topium  dont  il  était,  comme  Ouincey,  un 
mangeur  déterminé,  finit  mélancoliquement  sa  vie 
chez  un  médecin,  entouré  d'amis  qu'il  enchantait 
par  les  éclats  sibyllins  de  sa  causerie.  Le  second, 
avec  tous  ses  efforts,  ne  parvint  qu'à  être  un  indus- 
trieux rhéteur.  Macaulay  disait  :  «Nous  trouvons 
un  si  grand  charme  dans  son  anglais,  que  même 
lorsqu'il  écrit  des  absurdités,  nous  les  lisons  avec 
plaisir...»  L'histoire  de  la  littérature  est  une  longue 
et  inutile  démonstration  de  ces  deux  vérités  con- 
tradictoires, que  les  intelligences  n'ont  de  valeur 
que  par  la  prédominance  d'une  faculté,  et  que  cette 
faculté  prédominante  finit  par  stériliser  l'intelli- 


i64  ÉTUDES   ET  PORTRAITS 

gence  qu'elle  absorbe.  Mais  n'est-ce  pas  la  loi  de 
tous  les  organismes,  qu'ils  Dérissent  de  ce  qu'ils 
ont  vécu? 


XVII 


Les  environs  de  Keswick  pourtant  sont  déli- 
cieux, et  si  l'homme  habitait  vraiment  les  paysages, 
au  lieu  d'habiter  son  âme,  c'était  de  quoi  guérir  à 
jamais  les  yeux  de  Southey  de  la  manie  de  la 
lettre  imprimée,  et  la  tête  de  Coleridge  de  la  ma- 
nie des  subtilités  ontologiques.  J'ai  goûté,  pour  ma 
part,  à  travers  ces  horizons  et  à  ne  faire  qu'un 
avec  les  choses,  de  ces  voluptés  sans  analyse  pos- 
sible que  procurent  les  nuances  d'un  ciel,  les  si- 
lences d'une  eau,  la  ligne  brisée  et  sauvage,  ou  bien 
délicate  et  comme  caressante,  d'une  montagne.  De 
telles  voluptés  que  reste-t-il,  pourtant,  le  pays  une 
fois  quitté?  Dans  le  cœur  une  rêverie,  dans  les 
yeux  des  fragments  d'images,  et  sur  les  feuilles 
du  mémorandum  chargé  de  notes  hâtives,  quelques 
lignes  griffonnées  avec  la  plume  fatiguée  et  l'encre 
pâlie  de  l'hôtel.  C'est  l'herbier  du  botaniste,  oii  ce 
qui  fut  la  fleur  vivante  el  colorée,  souple  et  bai- 
gnée d'air  fluide,  n'est  plus  qu'une  pauvre  chose 
aplatie  et  grise,  séchée  et  veule.  Je  feuillette  cet 
herbier  intime  oii  je  trouve  les  ressouvenirs  de 
toutes  mes  promenades  dans  le  nord  du  district  et 


LES   LACS   ANGLAIS  165 

autour  de  Kes-Viick.  Je  détache  au  hasard  quelques- 
unes  de  v,js  pages,  —  juste  de  quoi  £xer,  par  deux 
ou  trois  traits  encore,  la  physionomie  de  ce  char- 
mant coin  de  l'Angleterre,  si  toutefois  la  physio- 
nomie d'un  horizon  peut  être  rendue  visible  avec 
des  mots  sur  du  papier!... 

Mardi,  22  août.  —  ...  Marché  le  long  de  la  ri- 
vière, jusqu'au  cercle  Druidique  (DruicVs  circle)  à 
«n  mille  de  Keswick.  Impression  profonde  de  mé- 
lancolie et  de  rêve.  Sur  un  mamelon,  dont  l'herbe 
est  drue  et  courte,  se  dressent  trente-huit  pierres, 
chacune  beaucoup  plus  haute  qu'un  homme,  plan- 
tées en  rond.  Autour  du  mamelon,  un  cirque  de 
ravins  et  de  montagnes  se  développe.  Entre  deux 
de  ces  montagnes,  brille  l'eau  du  Derwentwater, 
toute  pâle  sous  un  ciel  tout  bas.  Le  vent  souffle.  Je 
songe  que  des  hommes  ont  prié  là.  Je  vois  l'an- 
goisse obscure  de  la  destinée  sur  leurs  fronts  et 
dans  leurs  cœurs.  Des  sacrifices  humains  ont  cer- 
tainement ensanglanté  ces  pierres.  Muettes,  elles 
me  regardent  comme,  par  les  nuits  de  pleine  lune, 
elles  ont  regardé  ces  victimes  et  ces  prêtres,  ces 
bourreaux  et  ces  croyants,  snr  lesquels  planait  l'es- 
prit du  Dieu  sans  nom.  Et  comment  appel lerais-js 
autrement,  à  l'heure  présente,  l'esprit  qui  plane  sur 
moi  et  m'oblige  à  sentir  tout  ce  que  le  mystère  de 
la  vie  renferme  de  tragique  et  d'attendrissant?... 

Jeudi  24..  —  ...  Pluie  et  vent  toute  la  matinée. 
Quelques   heures   d'éclaircie   au   milieu    du   jour. 


i66  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

Parti  de  bonne  heure  pour  le  lac  de  Buttermere^ 
toujours  en  outside  coach  (char  à  bancs  découvert). 
Les  ennuis  de  la  route  sont  compensés  par  la 
magnificence  d'Honister  Pass,  un  défilé  démesuré 
qui  se  replie  trois  fois  sur  lui-même,  entre  des 
montagnes  nues,  grises  de  rochers  et  vertes  d'herbe 
courte,  le  long  desquelles  luisent  les  torsades  d'ar- 
gent des  ruisseaux,  enflés  par  cette  pluie  de  tant 
de  jours,  démesurément.  La  route  même  a  été  en- 
vahie par  cette  eau  débordante.  A  certaines  places, 
la  rivière  que  cette  route  traverse  a  emporté  le  pont. 
Il  faut  que  les  chevaux  avancent  avec  de  l'eau 
jusqu'au  poitrail,  et  que  l'énorme  véhicule  roule 
dans  cette  eau  qui  rejaillit.  L'impression  de  la 
solitude  est  intense  et  sauvage. 

Elle  se  continue  par  le  lac  de  Buttermere,  qu'en- 
serrent des  montagnes  boisées  de  sapins  noirs,  mais 
seulement  à  leur  base,  et  par  le  tout  voisin  lae 
de  Crummock,  plus  âpre  encore.  Il  faut  traverser 
en  barque  ce  second  lac  pour  aller  jusqu'à  la  cas- 
cade de  Scale-force.  Elle  tombe  d'un  seul  coup  et 
d'une  hauteur  énorme,  sans  rien  briser  sur  les  ro- 
chers de  sa  violente  et  magnifique  coulée  blanche. 
Ce  paysage  sublime  contraste  étrangement  avec 
le  comique  à  la  Dickens  de  la  salle  commune  de 
l'hôtel  où  les  voyageurs  se  pressent  pour  prendre 
le  lunch.  La  table  est  couverte  d'énormes  quartiers 
de  viande  froide.  Un  personnage  d'un  rouge  de  bri- 
que, avec  des  épaules  de  boxeur,  se  tient  debout  et 
découpe.  Un  voyageur  auquel  il  vient  d'offrir  du 
bœuf  et  du  jambon  lui  demande  du  sherry.  L'autre 


LES   LACS  ANGLAIS  x6j 

se  fâche  et  répond  qu'il  est  un  gentleman  et  non 
pas  un  garçon  de  service,.. 

Samedi  26.  —  ...  De  Keswick  à  Penrith,  en  che- 
min de  fer.  Lu,  dans  un  recueil  de  fragments,  des 
stances  de  Shelley,  toutes  pénétrées  de  ce  charme 
particulier,  à  ce  poète,  de  cet  au  delà  dont  il  double 
ses  images  perceptibles.  C'est  une  belle  âme  mysté- 
rieuse devinée  derrière  un  beau  regard... 

De  Penrith,  vieille  et  morne  ville  que  décore 
seul  un  château  ruiné,  pris  une  voiture  pour  Pooley 
Bridge,  un  pont  sur  une  rivière  noire  à  la  tête  du 
lac  d'Ullsvater,  et,  sur  ce  lac  même,  le  paquebot 
qui  va  jusqu'à  Patterdale,  à  l'autre  extrémité.  Un 
enchantement  flotte  dans  ce  paysage,  à  cause  de  la 
nuance  gris  perle  du  jour.  L'admirable  et  vaste 
lac  est  immobile.  Pas  une  ride  ne  fronce  son  eau 
où  a  passé  toute  la  pâleur  du  ciel.  Le  lac  ressemble 
à  un  déôlé  d'eaux  dormantes,  prises  entre  des 
gorges  qui  par  derrière  en  laissent  apercevoir  d'au-  '• 
très.  Les  tournants  de  l'horizon  au  coin  des  caps 
et  les  sauvages  entrées  des  baies  me  ravissent,  d'au- 
tant qu'il  n'y  a  pas  dix  personnes  sur  le  bateau,  et 
que  mes  sensations  ne  subissent  pas  le  coup  *de 
ciseau  du  voisinage.  Arrivé  à  Patterdale  et  marché 
le  long  du  lac  du  côté  d'Airey-Force,  dans  une 
heure  de  silence  infini  qu'mterroinpt  de  place  en 
place  le  bruit  d'un  ruisseau  qui  coule,  et  d'instants 
en  instants  le  bêlement  d'un  troupeau  lointain.  La 
dentelure  de  la  rive  que  je  vois  par  delà  le  beau 
lac,  plantée  d'arbres  et  sinueuse,  est  charmante  à 


i68  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

suivre,  comme  le  dessin  découpé  d'une  fougère  on 
le  rafRnement  d'une  sensation.  Il  y  a  une  grande 
mort  grise  du  ciel  voilé,  avec  un  peu  de  vie  bleue 
par  intervalles,  et  cette  mosaïque  du  ciel,  reflétée 
dans  l'eau,  la  colore  d'une  teinte  changeante  et 
moirés  d'un  effet  tout  spécial.  C'est  une  alternance 
de  vagues  bleues  et  grises,  —  de  vagues,  non,  mais 
de  larges  plis  silencieux.  Car  à  peine  un  frisson,  le 
frisson  tendre  qu'éveillerait  une  bouche  invisible, 
court  sur  cette  eau  pâmée,  dont  la  félicité  mélan- 
colique touche  le  cœur,  à  l'égal  d'un  sentiment 
humain... 

Dimanche  27.  —  ...  Longue  et  brumeuse  journée 
de  dimanche  anglais,  passée  dans  un  morne  hôtel 
de  Penrith  à  lire,  écrire,  et  à  poser  le  front  contre 
les  carreaux  pour  voir  dans  la  rue  déserte  les  pas- 
sants aller  au  temple  ou  en  revenir.  Soudain,  une 
sonnerie  de  trompettes  éclate,  accompagnée  de 
chants  étranges.  Une  centaine  de  personnes  pa- 
raissent, conduites  par  une  femme  qui  marche  à 
reculons.  Les  voix  chantent  -.  «  The  lamb,  the 
lamb,  the  bleeding  lamb!  —  L'agneau,  l'agneau, 
l'agneau  qui  saigne!...»  Les  gens  s'arrêtent  et  for- 
ment le  cercle  autour  d'un  homme  vêtu  d'un  uni- 
forme presque  militaire,  et  sur  le  collet  duquel 
sont  b'-odées  en  argent  des  S  majuscules.  Cet 
homme  commence  une  sorte  d'oraison  jaculatoire. 
L51  tête  se  renverse,  la  bouche  se  tord,  les  yeux  se 
révulsent.  Il  appelle  :  «  Le  Seigneur!  le  Sei- 
gneur!...» Une  e:.:pres£ion  de  désespoir  ou  d'ex- 


LES   LACS    ANGLAIS  169 

tase  se  lit  sur  tous  les  visages.  Une  jeune  fille, 
toute  frêle  et  gracieuse,  avec  un  chapeau  fermé, 
pleure  silencieusement.  Lile  parle  à  son  tour.  Puis 
les  cuivres  ronflent.  Le  cantique  recommence  et  la 
troupe  part.  C'est  un  bataillon  de  l'Armée  du 
Salut  qui  vient  de  déûler  devant  moi.  Un  réforma- 
teur du  nom  de  Booth  a  fondé  cette  secte,  voici 
deux  ans.  Aujourd'hui  elle  compte  des  adeptes 
dans  toutes  les  villes  d'Angleterre.  Elle  vient 
d'acheter  un  magnifique  bâtiment  dans  Regenfs 
circus,  à  Londres.  Et  le  cardinal  Manning  lui  con- 
sacre un  gros  article  dans  une  revue  célèbre.  Il 
faut  venir  en  Angleterre  pour  rencontrer  de  ces 
phénomènes  de  ferveur,  qui  attestent  combien  la 
sève  religieuse  est  vivace  encore  dans  le  pays 
des  puritains.  Même  il  arrive  que  cette  sève  est 
assez  puissante  pour  transformer  les  éléments  les 
plus  étrangers.  Carlyle  n'a-t-il  pas  trouvé  le  moyen 
d'aboutir  au  mysticisme  à  travers  Gœthe?.., 


XVIII 


Je  quittai  Penrith  pour  Whitehaven,  afin  d'aller 
de  cette  dernière  ville  visiter,  après  tous  les  lacs 
de  la  contrée,  celui  d'Ennerdaie,  terme  marqux"^ 
d'avance  à  mon  voyage.  Il  n'y  a  pas  cinq 
heures  de  chem.in  de  fer  et  déjà  des  signes  <ie 
toutes  sortes  attestent  que  c'est  le  terme  du  district. 


170  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

L'oasis  de  plaisance  finit  ici,  et  l'implacable  envers 
du  loisir  anglais  apparaît  à  nouveau.  Les  tuyaux 
g-'-^intesques  des  fabriques  fument  durement. 
D  énormes  chaudières  renflées  et  rouges  surplom- 
bent des  ten-es  calcinées.  Après  avoir  longé  la 
vaste  nappe  du  Bassenthwaite  water,  le  chemin  de 
fer  arrive  au  bord  de  l'Océan.  Une  baie  se  dessine, 
immense,  et  que  les  montagnes  de  l'Ecosse  ferment 
là-bas  de  leurs  masses  violettes,  tandis  que,  de  ce 
côté,  s'échelonne  une  série  d'usines.  Qu'elle  est 
sinistre,  la  mer  qui  roule  dans  ce  golfe  ses  lames 
vertss  et  brouillées!  Quelques  barques  de  pêcheurs 
y  tressautent  lamentablement  A  l'heure  du  retour 
et  dans  cette  clarté  froide  du  matin,  le  marin  livre 
sa  voile  à  cette  âpre  bise.  Le  bateau  penche.  L* 
houle  se  boursoufle  et  l'homme  regarde  le  rivaga 
Il  voit  dans  le  lointain  la  haute  cheminée  vomir 
une  noire  vapeur  de  suie.  C'est  l'usine  où  deux  de 
ses  garçons  travaillent  tandis  que  le  troisième  est 
en  mer  avec  lui.  A  la  maison  la  mère  -demeurée 
seule  écoute  le  vent,  arrose  de  charbon  frais  le  feu 
qui  rougeoie.  Et  le  pêcheur  sent  peser  sur  sa  race 
l'obscur,  l'inévitable  fardeau  de  la  misère. 

La  misère!  pourquoi  ce  spectre  douloureux  s'in- 
terpose-t-il  entre  les  émotions  nouvelles  et  mon 
imagination?  Vous  est-il  arrivé  parfois,  au  sortir 
d'un  plaisir,  non  pas  coupable  et  sensuel,  mais 
délicat  et  tout  d'intelligence,  —  comme  la  lecture 
d'un  beau  livre  au  coin  du  feu,  l'hiver,  —  de 
rencontrer  dans  la  rue  un  ouvrier  ivre,  et  votre' 
cœur  ne  s'est-il   pas   serré   comme   sous   l'étreinte'i 


LES   LACS   ANGLAIS  17» 

d'un  vague  remords?  Bourreaux  que  nous  sommes 
de  par  l'inéluctable  loi  du  combat  pour  la  vie, 
même  dans  nos  heures  idéales,  la  sécurité  de  nos 
plus  beaux  songes  s'appuie  sur  l'asservissement  de 
tant  de  créatures  humaines,  nos  semblables!  La 
page  que  j'écris  amoureusement  sur  le  coin  de  ma 
table  bien  rangée,  le  loisir  nécessaire  aux  impres- 
sions que  j'essaye  de  noter  de  mon  mieux,  le  loisir 
nécessaire  à  la  curiosité  de  ceux  qui  liront  ces 
aotes,  tout  cela  est  fait  du  sang  et  des  larmes  des 
déshérités.  Cette  affreuse  idée  est  vraie  partout. 
Nulle  part  elle  n'est  rendue  sensible  comme  en 
fiays  anglais,  car  nulle  part  le  contraste  ne  se 
marque  davantage  entre  ceux  qui  possèdent  et  ceux 
qui  ne  possèdent  pas,  entre  la  fleur  et  son  terreau. 
Je  sors  d'un  district  où  tous  les  cottages  sont  élé- 
gants, tous  les  visages  reposés,  tous  les  costumes 
«.u  moins  décents,  et  sur  la  route  du  petit  port 
de  Whitehaven  au  lac  d'Ennerdale,  je  rencontre 
les  ouvriers  des  mines  de  fer  du  voisinage.  Ils 
vont  et  viennent,  effrayants  à  voir,  la  face  et  les 
vêtements  enduits  d'une  teinture  rouge.  Les  ri- 
vières que  la  route  traverse,  grosses  et  grondantes, 
■coulent  des  eaux  toutes  rouges,  pour  avoir  travaillé, 
elles  aussi,  dans  les  mines.  Les  chevaux  qui  traî-» 
aent  les  tombereaux  ont  leur  croupe  frottée  de 
cette  effroyable  couleur  rouge,  qui  tache  le  tronc 
4es  arbres,  les  pierres  des  murs  extraites  de  la  ri- 
vière et  par  places  le  feuillage  des  buissons,  comme 
M  le  paysage  entier  se  trouvait  condamné,  frère 
muet  des  hommes,  à  l'esclavage  de  l'industrie. 


172  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

Comment  avoir  le  cœur,  après  ce  tragique  et  poi- 
gnant spectacle,  d'admirer  la  beauté  sereine  et 
candidement  sauvage  de  ce  lac  d'Ennerdale  perdu 
dans  sa  vallée  déserte?  Errant  en  barque  sur  des 
eaux  muettes  et  par  un  ciel  tendu  de  blanc,  — 
comme  un  cercueil  de  jeune  fille,  —  je  songe  à 
ceux  qui,  tout  enfants,  avaient  dans  leur  âme  de 
quoi  goûter  la  morte  douceur  de  ce  ciel  et  de  ces 
eaux,  inconscientes  victimes,  de  l'âme  desquelles 
la  fatalité  sociale  a  précocement  arraché  la  fleur 
du  songe.  Ce  ne  sont  pas  les  atfaraés  de  la  chair 
que  je  plains  avec  le  plus  de  mélancolie,  car  ils  ont 
des  heures  d'assouvissement,  —  mais  ceux-là  en 
qui  sourd  obscurérnent  une  sensibilité  qui  ne  se 
comprend  pas  elle-même,  —  mais  les  artisans  chea 
lesquels  agonise  un  artiste  et  qui  ne  le  savent  point, 
—  mais  les  femmes  du  peuple  que  dégoûte  la 
brutalité  de  leur  ménage,  —  mais  les  enfants 
qu'écœure  l'apprentissage  de  leur  métier,  toute 
cette  légion  des  Ariels  dont  la  vie  a  fait  des  Ca- 
libans.  Comment  y  songer  sans  une  amertume  na- 
vrée, surtout  lorsque  la  science  nous  a  démontré 
Finefncacité  des  révoltes  et  la  vanité  des  utopies 
réparatrices  ? 

...  Au  matin  du  jour  où  je  devais  quitter  Witeha- 
ven  pour  Carlisle  et  Londres,  je  me  promenais  l« 
long  de  la  digue  transversale  qui  clôt  le  port  de 
cette  ville  de  pêcheurs.  Je  suivais  le  chemin  ménagé 
au  bas  de  cette  digue  et  qui  fait  comme  un  petit 
quai  à  l'abri  du  vent.  Le  mur  de  la  digue  est  si 


LES  LACS   ANGLAIS  17I 

baut  que  de  ce  trottoir  on  ne  voit  pas  la  mer.  Le 
port  se  développait,  silencieux  et  paisible.  A  peine 
9t  une  ondulation  s'y  faisait  sentir  et  soulevait 
doucement  les  grands  bateaux  oii  les  marins  fai- 
saient leur  cuisine.  Au  pied  d'un  phare  qui  ter-- 
mine  la  digue,  une  maison  très  basse  et  qui  regarde; 
elle  aussi,  le  port,  se  tapit  craintivement.  Derrière 
les  vitres,  des  plantes  d'intérieur,  géraniums  rouges, 
vertes  fougères,  déploient  leurs  feuilles  immobiles, 
■ —  jouissance  intime  de  quelque  femme  aux  déli- 
cats instincts.  Je  regardais  ce  port  et  ces  fleurs,  la 
ville  étagée  au  pied  de  sa  colline,  cet  étroit  tableaa  ' 
d'intimité,  —  puis  j'écoutais,  sans  le  voir,  l'Océan 
rugir.  J'entendais  les  lourds  paquets  d'eau  violente 
frapper  la  digue  de  l'autre  côté  et  je  me  pris  à 
penser  que  c'était  le  symbole  de  notre  existence,  à 
nous,  lettrés,  qui  nous  complaisons  dans  les  sécu-î 
rites  de  la  civilisation,  sans  prendre  garde  aux 
grandes  vagues  de  la  vie,  dévoreuses  d'hommes. 
Seulement,  la  plainte  des  vagues  est  parfois  trop 
forte  pour  que  nous  ne  l'entendions  pas.  Quelques- 
uns,  dont  le  poète  Lucrèce  a  vanté  l'indifférence, 
trouvent  dans  cette  rumeur  de  quoi  redoubler  leur 
bien-être.  Je  suis  de  ceux  qui  sentent  autrement,  et 
ime  fois  de  plus  je  venais  de  l'éprouver  à  la  veille 
de  finir  mon  heureux  voyage  aux  lacs  anglais. 


Août  iSB». 


IV 
SENSATIONS   D'OXFORD 


A  QB  «ai. 


Te  rappelles-tu,  cher  compagnon  de  tant  de 
jours  et  de  si  anciens  déjà,  te  rappelles- tu  nos  pro- 
menades à  travers  le  jardin  du  Luxembourg,  il  y 
a  dix  ans?  Heureuse  époque  où,  sous  le  prétexte 
de  préparer  nos  examens,  nous  causions  littérature, 
parmi  les  marbres  dans  lesquels  revit  le  souvenir 
des  princesses  mortes  depuis  des  siècles!  Les  sta- 
tues étaient  des  œuvres  d'une  sculpture  plutôt  mé-; 
diocre,  mais  les  noms  des  reines,  inscrits  sur  le 
socle,  nous  faisaient  rêver  —  indéfiniment  II 
flottait  pour  nous,  en  ces  années-là,  dans  l'air  des 
après-midi  de  printemps  et  d'automne,  l'espérance 
d'une  vie  si  noble  et  si  pure!  Nos  grands  bon- 
heurs d'alors  étaient  des  impressions  d'art;  nos 
grandes  tristesses,  des  incertitudes  sur  les  vérités 
de   la  métaphysique  et   de  la  religion.   Des  étu- 


SENSATIONS   D'OXFORD  175 

diants  pareils  à  nous  et  à  la  même  ferveur  d'Idéal, 
en  fut-il  beaucoup,  en  est-il  encore  dans  ce  vieux 
Quartier  Latin  où  enseigna  Joufîroy,  où  travailla 
Balzac?  Certainement  oui.  et  c'est  à  eux,  aux 
frères  inconnus  du  mystique  cénacle  des  esprits, 
que  je  dédierais  ces  notes  de  voyage  sur  la  véné- 
rable université  anglaise  et  ses  étudiants,  si  elles 
ae  t'appartenaient  de  droit,  mon  ami,  à  toi  qui 
me  représentes  ma  jeunesse  dans  ce  qu'elle  eut  de 
plus  sincère  et  de  plus  charmant,  mes  années  d'ap- 
prenfîssage  dans  ce  qu'elles  eurent  de  plus  délicat 
et  de  plus  sérieux...  Mais  pourquoi  te  dire  ce  que 
tu  sais  si  bien  ?  Paris  est  loin,  et  Boulogne,  et  Fol- 
kestone,  et  Londres.  Je  suis  assis  à  la  table  de  tra- 
vail de  mon  petit  salon,  dans  mon  appartement 
d'Oxford.  Par  la  fenêtre  en  saillie,  j'aperçois  un 
ciel  du  soir  bleuâtre  et  doux.  J'entends  un  oiseau 
qui  crie,  de  loin  en  loin  le  bruit  sec  d'un  marteau 
qui  frappe  sur  la  porte  d'un  des  cottages  de  la 
rue,  et  je  commence  de  t'écrire  ces  notes... 


II 


Paris  est  loin...  mais  ne  le  connais-tu  pas  comme 
moi,  et  ne  l'as-tu  pas  savouré  dans  sa  réconfor- 
tante amertume,  ce  plaisir  de  quitter  un  matin  toute 
sa  vie  habituelle,  corvées  et  amusements,  affections 
et  haines;  —  ce  plaisir  de  monter  dans  le  train  qui 


lyô  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

part,  de  s'accouder  sur  le  bastingage  du  paquebot 
qui  fend  l'eau  verte,  et  de  n'avoir  plus  à  cô.é  de 
soi  que  sa  pensée;  —  ce  plaisir  d'abandonner  la 
femme  qu'on  aime,  et  ses  coquetteries  et  ses  sourires 
qui  font  si  mal;  —  ce  plaisir  encore  de  se  laisser 
aller  à  être  tendre  pour  elle,  à  distance;  car  cette 
tendresse-là,  du  moins;  n'aboutira  pas  à  quelque 
cruelle  déception?  Ah!  cette  ivresse  de  la  liberté,  à 
demi-farouche,  nostalgique  à  demi,  comme  je  la 
goûtais  à  plein  cœur  dans  ces  premières  journées 
de  mon  arrivée  à  Oxford  !  Ce  fut  aussitôt  une  de 
ces  jolies  semaines  du  mois  de  mai  anglais,  avec 
des  caresses  d'une  lumière  un  peu  voilée,  comme 
îl  en  faut  sur  les  constructions  d'une  architecture 
gothique  pour  qu'elles  aient  vraiment  leur  grâce. 
Un  rien  de  brume  transparente  flotte  emprisonné 
dans  les  découpures  des  clochetons,  autour  des 
meneaux  des  fenêtres  en  ogive  et  dans  la  dentelure 
des  créneaux.  Les  vieilles  pierres  que  les  longs  et 
froids  hivers  du  nord  ont  comme  revêtues  d'un 
manteau  d'humidité  noire,  semblent  s'éveiller  dans 
le  frisson  de  cette  lumière  immortellement  jeune, 
et  c'est  un  contraste  d'une  poésie  délicieuse  lorsque 
cet  éveil  du  nouveau  printemps  s'accomplit  dans 
une  ville  du  moyen  âge  demeurée  aussi  intacte  que 
l'antique  Oxford.  Depuis  Venise,  aucun  paysage 
de  cité  n'a  enlevé  mon  imagination  de  promeneur 
à  une  telle  distance  de  notre  époque.  Ce  ne  sont, 
une  fois  les  faubourgs  franchis,  qu'édifices  anciens, 
coupoles  et  tours,  beffrois  et  clochers,  se  profilant 
6ur  les  quatre  coins  de  l'horizon.   Certaines  rues 


SENSATIONS  D'OXFORD  177 

glissent  tout  entières  entre  de  hautes  murailles  de 
couvents,  et  péir  l'ouverture  des  portails  garnis  de 
colonnettes,  d'espace  en  espace,  un  profond  jardin 
s'aperçoit,  une  verte  pelouse,  des  arbres  gigan- 
tesques, des  fleurs  sur  le  rebord  des  croisées.  Même 
les  maisons  modernes  qui  se  pressent  autour  des 
collèges  anciens  et  des  églises,  ces  maisons  an- 
glaises qui  se  ressemblent  d'une  extrémité  à  l'autre 
de  la  grande  île,  avec  leurs  carreaux  en  guillotine 
€t  le  renflement  de  leurs  fenêtres,  ont  pris  ici  un  je 
ae  sais  quel  air  pittoresque  et  vieilli  qui  s'harmonise 
avec  la  physionomie  du  reste  de  la  ville.  De  loin 
en  loin,  au  milieu  de  la  rue  et  dans  l'ombre  d'une 
chapelle,  un  cimetière  s'étend,  si  intime,  si  paisi- 
blement funèbre  et  coquet,  j'allais  dire  si  heureux? 
Au-dessus  des  larges  dalles,  les  cytises  balancent 
les  pluies  d'or  de  leurs  fleurs,  les  lilas  frémissent 
avec  leurs  branches  chargées  de  grappes  violettes. 
Des  pâquerettes  étoilent  l'épais  gazon.  Si  les  morts 
qui  sommeillent  dans  cet  enclos  de  silence  et  de 
fraîcheur  remontaient  au  jour,  et  s'ils  se  mêlaient  à 
la  foule  de  passants  qui  vont  et  qui  viennent  au- 
tour de  la  grille,  certes,  ils  ne  trouveraient  guère 
de  changements  dans  la  figure  des  dix-neufs  col- 
lèges. La  tour  divine  de  Magdalen,  au  sommet  de 
k.quelle  c'est  la  coutume  de  saluer  par  un  cantique 
l'aube  blanchissante  du  premier  matin  de  mai,  se 
dresse  toujours,  au  bord  de  la  rivière.  Le  nez  de 
bronze  doré  n'a  pas  été  arraché  de  la  porte  de 
Brasenose.  La  grande  cloche  familièrement  sur- 
nommée Tom^  contmue  de  sonner  dans  le  clocher 
**  12 


178  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

de  Christ  Church.  Le  vieil  Exeter  n'a  pas  cessé  de 
faire  vis-à-vis  à  Lincoln,  et  les  jardins  de  Saint- 
John  de  remuer  au  soleil  de  l'année  renaissante  les 
milliers  de  feuilles  de  leurs  arbres  séculaires.  Les 
pauvres  morts,  ces  acquittés  de  la  vie,  ces  défunts^ 
comme  les  appelaient  si  éloquemment  les  Latins» 
n'auraient  pas  à  demander  leur  chemin  pour  faire 
un  pèlerinage  à  la  place  oti  s'est  accomplie  leur 
destinée.  Et  nous,  mon  cher  ami,  combien  en  avons- 
nous  vu  changer  de  visage  parmi  ces  rues  qui 
servirent  de  cadre  muet  aux  mélancolies  ou  aux 
félicités  de  notre  jeunesse?  Que  de  maisons  nou- 
velles sont  là  pour  nous  jurer  que  nous  datons  déjà 
d'hier,  nous  qui  avons  si  peu  vécu  ! 

Dans  ces  rues  d'Oxford,  toutes  bordées  de  cons- 
tructions gothiques,  des  étudiants  passent,  recon* 
naissables  à  leur  âge,  puis  à  leur  costume.  Les  uns 
vont  subir  un  examen  ou  bien  accomplir  quelque 
devoir  officiel.  Ceux-là  portent  le  petit  manteau 
d'abbé  qui  flotte  à  l'épaule  et  sur  la  tête  une  toque 
d'un  étrange  dessin.  Imagine  un  véritable  casque 
d'étoffe  noire  qui  emboîte  le  crâne,  et  par-dessus 
se  développe  une  sorte  de  plate-forme  carrée  de  la 
même  couleur.  D'autres  sont  de  loisir  et  se  rendent 
au  club  ou  à  quelque  visite.  Ils  offrent  cet  aspect 
de  tenue  correcte  et  traditionnelle  qui  fait  l'envie 
de  tout  jeune  Parisien  de  1883,  désireux  de  s'impro- 
viser gentleman.  En  «complet»  de  nuance  grise, 
le  veston  ouvert  et  moulant  les  reins,  le  col  droit, 
la  cravate  épinglée,  le  chapeau  rond  et  enfoncé 
droit  sur  le  front  sans  qu  une  boucle  de  cheveux 


SENSATIONS    D'OXFORD  179 

dépasse,  les  pi:ds  à  l'aise  dans  la  bottine  lacés  à 
talon  plat,  ils  marchent  par  grandes  enjambées  et 
d'une  seule  pièce.  Ils  tiennent  d'une  main  la  paire 
de  gants  en  peau  rougeâtre,  de  l'autre  la  canne 
qu'ils  portent  par  le  milieu  et  à  une  certaine  dis- 
tante du  corps.  Cette  parfaite  et  impeccable  rigueur 
est  rendue  plus  sensible  par  la  négligence  de  ceux 
qin  reviennent  dune  partie  d"  [laume  ou  de  cano- 
tage. Ces  derniers  ont  endossé  la  veste  de  flanelle 
or  anche  ou  bleue,  et  sur  leur  poitrine  so  t  oro- 
dé"s  les  armes  de  leur  collège.  En  pantalons  de 
flanelle  aussi,  le  chef  coiffé  d'une  casquette  so'iple, 
les  bras  charges  de  raquettes,  ils  fument  la  courte 
pipe  en  racine  de  bruyère,  et  c'est  le  seul  détail  qui 
alte  te  que  voilà  le  Quartier  Latin  de' 1'.  ngle- 
terre...  Te  rappelles-tu  les  prodigieuses  hérésies 
de  rostume  que  se  permettaient  nos  camarad.is  des 
alentours  du  Panthéon  ?  Mais  ce  Paris  où  nous 
avo  is  eu  nos  vingt  ans,  avec  sa  riviè:e  toujours 
bleue,  avec  son  ciel  tiède,  avec  la  gaieté  de  ses 
ru^s,  avec  le  nonchaloir  de  ses  flâneurs,  n  est-ce 
p-'^  le  Midi  déjà,  par  rapport  à  la  brumeuse  An- 
gleterre, le  Midi  facile  et  ensoleillé,  le  Midi  du 
lai?s  r-aller  et  de  la  familiarité,  si  heureusement 
installé  dans  sa  bonhomie  volontiers  galante,  — 
et  le  Nord  a-t-il  jamais  conn«  de  ces  jours  où  le 
fa.it  d  exister  est  par  lui  seul  un  délice? 


i8o  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 


III 


Tu  as  froncé  le  sourcil  tout  à  l'heure  en  rencon- 
trant du  regard  ce  mot  :  collège.  Il  est  si  vilain  en 
français  et  le  cortège  d'idées  qu'il  évoque  si  com- 
plètement détestable  !  Encore,  toi  qui  fus  externe, 
tu  ne  les  connais  que  par  le  dehors,  ces  odieuses 
prisons.  J'y  ai,  pour  ma  part,  trainé  dans  l'ennui 
dix  pleines  années  de  mon  enfance  et  de  mon  ado- 
lescence, —  des  années  dont  je  ne  voudrais  pas 
revivre  une  minute,  pas  une  seule.  Je  revois  la  cour 
étroite  où  nous  n'avions  pas  la  place  de  jouer,  la 
salle  d'étude  où  il  nous  fallait  travailler  coude 
contre  coude,  dans  le  silence  et  l'immobilité,  le 
morne  dortoir  où  nous  nous  réveillions  au  son  du 
tambour.  J'éprouve  à  nouveau  les  souffrances  de 
cette  vie  de  caserne  et  de  promiscuité.  Mais  un  col- 
lège d'Oxford  ne  ressemble  pas  plus  aux  nôtres 
qu'un  lycéen,  pâle  et  engoncé  dans  sa  vieille  tu- 
nique, ne  ressem.ble  au  jeune  athlète  que  je  viens 
de  voir  passer  sur  le  trottoir  d'en  face,  souple  et 
musclé  dans  sa  vareuse  de  bateau.  Le  collège  an- 
glais est  quelque  chose  d'assez  indéfinissable,  qui 
tient  à  la  fois  du  riche  couvent  et  du  club  aristo- 
cratique, comme  l'étudiant  anglais  tient  à  la  fois 
du  sporisriUiH,  de  l'humaniste  et  du  gentilhomma 
Te  rappelles-tu  le  singulier  poème  de  Tennyson  : 


SENSATIONS   D'OXFORD  i8i 

la  Princesse,  histoire  romanesque  de  la  fi.lle  d'un 
roi  qui  fonde  sur  la  frontière  des  possessions  de 
son  père  une  ixniversité  virginale  pour  elle  et  ses 
compagnes  préférées?  Et  sous  les  yeux  de  la  lec- 
trice anglaise  un  décor  s'évoque  d'architectures 
exquises  et  de  fraîches  pelouses,  si  gracieux  et  si 
fleuri  de  roses  que  la  plus  élégante  idylle  s'y 
développe  comme  en  son  décor  naturel.  Tennyson 
n'a  eu  qu'à  copier  les  lignes  d'un  des  édifices 
d'Oxford,  où  il  s'en  rencontre  vingt  pareils.  Que 
ce  soit  Merlon  collège  ou  Triniiy,  Worcester  ou 
Wadhani,  c'est  toujours  le  même  lacis  d'antiques 
escaliers  de  pierre  qui  tournent  dans  des  tourelles 
ou  se  bribcnt  à  des  encoignures.  Le  long  de  ces 
escaliers  s'ouvrent  les  appartements  des  étudiants. 
Chaque  Oxonien  possède  deux  vastes  cellules, 
quejques-unes  ornées  d'un  plafond  en  voûte,  toutes 
avec  des  fenêtres  dont  les  carreaux  sont  cerclés  de 
lamelles  de  plomb.  Qui  ne  rêverait  ici  d'un  doc- 
teur Faust  abîmé  dans  le  gouffre  des  anxiétés  mé- 
taphysiques? L'ameublement  de  ces  pièces  d'un 
autre  âge  est  très  moderne  cependant  et  parfois 
luxueux.  D'ordinaire,  une  table  carrée,  qiii  tantôt 
sert  pour  le  lunch  et  tantôt  pour  le  travail,  occupe 
le  milieu  de  la  chambre  d'étude.  Quelques  fau- 
teuils, un  divan,  des  chaises  de  toutes  formes,  une 
bibliothèque  et  des  gravures  achèvent  â.i  donner 
à  ce  séjour  une  physionomie  de  garçonnière  con- 
fortable. La  chambre  à  coucher  est  plus  petite. 
Un  lit  de  camp  et  le  bassin  de  zinc  obligatoire 
pour  le  bain  froid  du  m.atin  en  sont  les  principaux 


i8a  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

objets.  L'étudiant  est  le  maître  chez  lui.  L'écriteau 
cloué  à  la  porte  et  sur  lequel  est  gravé  son  nom 
constate  une  propriété  réelle  de  ce  coin  de  l'énorme 
ruche.  Cela  procède  tout  ensemble  du  home  et  du 
couvent,  mais  un  home  soumis  à  quelques  règles 
strictes,  comme  de  ne  jamais  découcher,  et  un  cou- 
vent où  la  liberté  d'aller  et  de  venir,  de  rentrer  et 
de  sortir,  de  choisir  ses  moments  de  travail  et  ses 
moments  de  flânerie,  est  presque  absolue. 

Un  peu  avant  huit  heures,  l'étudiant  est  debout. 
S'il  est  très  fervent,  il  assiste  d'abord  au  service 
dans  la  chapelle;  puis,  vers  les  neuf  heures,  il  se 
trouve  assis  devant  les  nombreux  plats  du  déjeu- 
ner dans  la  salle  commune,  le  hall^  —  sorte  d'im- 
mense réfectoire  monastique,  sur  les  murs  duquel 
sont  appendus  les  portraits  des  fondateurs  du 
collège,  des  illustres  élèves  ou  des  donateurs  gé- 
néreux. Certaines  de  ces  toiles,  attachées  là  du  vi- 
vant ou  aussitôt  après  la  mort  des  personnages 
dont  elles  perpétuent  le  souvenir,  datent  de  plu- 
sieurs lustres.  La  pinte  d'argent,  où  l'étudiant  boit 
la  bière  et  le  cidre,  est  aussi  le  plus  souvent  un  car 
deau  fait  au  collège  par  un  ancien  élève.  Ua 
ex  dono,  des  armes  et  le  chiffre  d'une  lointaine 
année  rappellent  au  possesseur  d'aujourd'hui  qu'il 
n'est  que  le  dépositaire  d'un  bien-être  et  d'une  ri- 
chesse qui  le  précédaient  et  qui  lui  survivront 
Même  le  plus  mince  détail  contribue  ainsi  à  redou- 
bler l'impression  de  travail  successif  et  continu  qui 
se  dégageait  déjà  des  pierres  des  murailles.  Et 
quels  noms  (^ue  ceux  dci  ces  anciens  élèves  i  II 


SENSATIONS   D'OXFORD  183 

traîne  cinq  ou  six  siècles  de  g^loires  anglaises  dans 
tous  les  corridors  de  ces  cloîtres  laïques.  A  Uni- 
versity  collège,  voici  encore  les  chambres  où  vécut 
le  poète  Shelley;  à  Worcesier,  celles  où  séjourna 
Thomas  de  Quincey,  le  mangeur  d'opium  et  le 
grand  essayiste.  Le  portier  qui  conduit  le  visiteur 
raconte  qu'on  abattit,  voici  quarante  ans,  un  peu- 
plier dont  le  feuillage  bouchait  l'horizon  de  cette 
fenêtre.  A  Merton  collège,  qui  date  de  1264,  étu- 
dièrent et  le  docteur  subtil,  ce  Duns  Scott  qui  fut 
l'adversaire  de  saint  Thomas,  et  le  théologien  Jean 
d'Okkam,  le  docteur  invincible,  et  le  réformateur 
Jean  de  Wickliffe.  Une  des  cours  de  ce  collège, 
toute  sombre  au  milieu  des  bâtiments  qui  le  cer- 
nent, impose  aux  moins  songeurs  la  vision  des 
temps  évanouis,  lorsque  la  querelle  des  nomina- 
listes  et  des  réalistes  bouleversait  les  écoles  d'Eu- 
rope. A  Oriel  fut  élevé  sir  Walter  Raleigh,  ce  héros 
de  tant  d'expéditions  extraordinaires,  qui  trouva  le 
loisir,  durant  sa  captivit;é  à  la  Tour,  d'écrire  une 
Histoire  du  monde  in-folio.  A  Qiieen  s  collège 
s'instruisit  le  mystérieux  et  terrible  prince  Noir;  à 
"New  collège,  William  Pitt;  à  Christ  Church,  le 
duc  de  Wellington.  On  montre  dans  les  jardins 
de  Magdalen  l'allée  où  se  promenait  Addison;  là 
il  composait  d'ingénieux  vers  latins  sur  la  paix  de 
.  Ryswick  ou  sur  les  marionnettes.  A  Pembroke  se 
rattache  le  nom  du  célèbre  docteur  Samuel  John- 
son, cet  acharné  tory,  qui  disait  de  Rousseau  : 
<  Je  voudrais  le  voir  déporté  et  travaillant  dans 
les   plantations.»   Ailleurs  passèrent  et   le   philo- 


i84  ÉTUDES    ET    PORTRAITS 

sophe  Hobbes,  le  théoricien  du  despotisme,  et  le 
doyen  Swift,  l'amer  et  douloureux  insulteur  de 
l'espérance  humaine.  —  Toute  l'Angleterre  an- 
cienne est  représentée,  vivante  encore,  et  se  reflé- 
tant sur  l'Angleterre  moderne  et  contemporaine. 
Depuis  Rome,  aucun  peuple  n'a,  plus  que  celui-ci, 
pratiqué  l'art  difficile  de  durer... 

Mais  l'étudiant  a  déjeuné.  Il  travaille  jusqu'aux 
environs  d'une  heure  de  l'après-midi.  Un  lunch 
hâtif  alors,  qui  se  compose  d'un  peu  de  viande 
froide  et  de  marmelade;  puis  en  route  pour  la  ri- 
vière, à  moins  que  ce  ne  soit. le  tour  du  lawn-tennis 
ou  du  cricket.  Vers  cinq  heures,  les  exercices  du 
sport  sont  finis,  et  l'étudiant  passe  au  club,  où  il 
lit  les  journaux.  11  erre  dans  le  High  Street  et  le 
Corn  Street,  —  prononce  le  High  et  le  Corn,  — 
ou  bien  il  assiste  au  service  du  soir  dans  une  des 
chapelles,  et  s'il  choisit  celle  de  New  Collège  et  de 
Magdalen,  où  sont  des  écoles  de  choristes,  il  en- 
tend sous  les  voûtes  anciennes  des  voix,  délicieuses 
de  fraîcheur,  chanter  quelques  phrases  de  Schu- 
mann  ou  de  Mendelssohn.  Sept  heures  arrivent. 
Oest  le  moment  de  revêtir  à  nouveau  la  toge  flot- 
tante et  de  reprendre  le  chemin  du  hall  pour  y 
dîner  sous  la  présidence  des  dignitaires  du  collège, 
■—  les  fellows,  ou  les  dons,  ainsi  que  les  appelle 
la  langue  d'Oxford,  —  qui  prennent  leur  repas 
sur  une  estrade,  à  l'extrémité  de  la  vaste  salle.  Le 
diner  fini,  l'étudiant  passe  cinq  fois  sur  six  sa 
soirée  à  quelque  vin,  c'est-à-dire  que  ses  amis  et 
lui  se  réunissent  dans  la  chambre  de  l'un  d'entre 


SENSATIONS  D'OXFORD  185 

eux  pour  boire  du  porto,  du  sherry,  fumer  des  pipes 
et  des  cigares,  chanter  au  piano  ou  jouer  aux 
cartes...  Ce  n'est  point,  comme  tu  vois,  une  retraite 
de  pénitence  qu'un  collège  anglais.  La  grande 
affaire  paraît  être  de  préserver  de  la  fréquentation 
des  filles  une  élite  de  jeunes  gens  choisis  dans  la 
classe  riche.  Avec  leur  apparente  indépendance,  ces 
étudiants  d'Oxford  se  trouvent  tenus  de  la  ma- 
nière la  plus  étroite  sur  le  chapitre  essentiel  du 
plaisir  le  plus  vif  à  leur  âge.  Ils  se  croient  libres. 
Ils  le  sont  en  effet  de  ramer  et  de  monter  à  cheval, 
de  boxer  et  de  vider  de^  flacons  de  vin  d'Espagne; 
mais,  pour  le  reste,  non.  Et  c'est  de  ce  reste-là  que 
nos  étudiants  s'inquiètent  d'abord.  Le  malin  génie 
de  la  nature,  comme  disent  les  pessimistes,  qui 
fait  flotter  un  coin  de  jupe  dans  les  cerveaux  de 
vingt-deux  ans,  s'applique  bien  à  ne  pas  perdre  ses 
droits.  Il  arrive  parfois,  m'a-t-on  raconté,  que  le 
train  d'Oxford  amène  à  la  petite  ville  d'Abingdon, 
laquelle  n'est  pas  trop  loin,  un  jeune  homme  et 
une  jeune  femme,  qui  descendent  à  l'hôtel  pour 
y  prendre  le  thé  dans  une  salle  particulière,  et  le 
jeune  homme  est  un  des  vertueux  étudiants  de 
quelque  docte  collège,  et  la  jeune  femme  une  gri- 
sette  de  la  vertueuse  ville  d'université.  Mais 
l'après-midi  est  court,  le  déplacement  incommode, 
la  créature  intéressée  et  d'une  élégance  douteuse. 
Il  faut  être  rentré  avant  minuit.  —  et  c'est  autant 
de  pris  sur  ce  démon  de  l'amour,  à  qui  tous  les 
déguisements  sont  bons  pour  nous  boire  un  peu  de 
notre  force  et  de  notre  pensée,  —  oui,  tous  et  let 


l86  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

plus  délicats  comme  les  plus  grossiers,  depuis  le 
charmant  visage,  la  taille  ronde,  le  joli  tour  d'es- 
prit et  les  bas  de  soie  à  jour  d'une  Parisienne  jus- 
qu'aux fraîches  couleurs,  aux  formes  masculines 
et  aux  yeux  inexpressifs  d'une  fi.lle  anglaise.  Le 
premier  de  ces  déguiseaients  est  plus  dangereux 
que  le  second. 


IV 


Quels  endroits  cependant  pour  y  mener  une  femme 
au  beau  sourire  et  s'asseoir  à  ses  pieds,  que  ces  verts 
et  immenses  jardins  des  collèges,  —  lesquels  ne 
servent  guère  qu'à  des  parties  de  lawn-tennis  ou  à 
de  solitaires  lectures  de  volumes  grecs  ou  latins!... 
Elle  sourirait,  cette  femme  aux  yeux  fins,  —  et  ce 
serait  une  sensation  à  la  fois  mélancolique  et  char- 
mante que  de  voir  cette  gracieuse  créature  se  dé- 
tacher sur  un  fond  de  vieille  architecture  gothique, 
—  aimable  symbole  de  la  Vie  immortellement  jeune 
et  renouvelée,  parmi  les  symboles  vénérables  des 
années  à  jamais  passées...  —  Elle  sourirait,  cette 
enfant  coquette,  et  ce  sourire  serait  une  ironie  su- 
prême à  l'adresse  des  docteurs  des  autres  temps 
qui  ont  blanchi  sur  les  in-folio  dans  le  silence  de 
ces  couvents  de  travail.  Car  ces  savants,  avec  leurs 
veilles  studieuses,  n'en  ont  pas  plus  appris  sur  la 
duperie  de  la  nature  et  l'universelle  vanité  que  n'en 


SENSATIONS   D'OXFORD  187 

apprend  en  quelques  minutes  celui  qui  aime  cette 
femme  au  joli  visage,  et  qui  l'écoute,  dans  le  mys- 
tère du  soir,  murmurer  des  phrases  aussi  dépour- 
vues d'âme  que  son  visage  est  délicat,  aussi  vaines 
et  vides  que  ses  yeux  sont  profonds,  aussi  frivoles 
que  son  sourire  est  tendre...  Combien  de  fois  ai-je 
ainsi  évoqué  une  adorable  imaç^e,  à  l'heure  mou- 
rante du  jour,  dans  les  jardins  de  New  collège, 
d'abord,  que  je  visitai  avant  tous  les  autres?  Ce 
sont  aussi  ceux  dont  l'aspect  est  plus  ancien,  ' 
Comme  les  membres  du  collège  s'étaient  chargés  . 
de  maintenir  en  état  la  partie  des  remparts  de  la  • 
ville  sur  laquelle  donnait  leur  terrain,  la  ligne  des 
créneaux  est  restée  debout  à  cette  place,  et  sa 
dentelure  ferme  l'horizon.  Du  lierre  frissonne  au- 
tour de  ces  pierres  contre  lesquelles  les  balles  et 
ies  boulets  pleuvaient  durant  les  guerres  civiles. 
Des  chênes  gigantesques,  des  ormes,  des  pins  pous- 
sent le  long  des  minces  allées  et  en  plein  milieu  de 
l'épais  gazon  passé  au  rouleau.  Cela  est  tout  en- 
semble frais  et  recueilli,  doux  au  regard  et  véné- 
rable. Il  erre  sous  ces  arbres  comme  une  âme  invi- 
sible de  tant  de  choses  mortes  qui  ne  s'en  sont 
point  allées  tout  à  fait  !  N'aurait-ce  pas  été  un  pa- 
radoxe délicieux  et  moqueur  que  de  prolonger  une 
conversation  sentimenale  dans  ce  paysage  de  ja- 
dis? Des  sonneries  de  cloches  courent  dans  l'air. 
Quel  délice  d'être  à  deux  dans  cette  solitude  fleu- 
rie, et  d'entendre  une  bouche  aux  lèvres  menues 
parler  des  amants  d'une  amie  intime,  vanter  un 
nouveau  roman  d'une  littérature  suffisamment  édul- 


ï88  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

Corée  ou  pimentée  et  raconter  les  bonnes  fortunes 
de  quelque  jeune  élégant  chez  lequel  les  femmes 
reconnaissent  avec  extase  leur  propre  esprit!...  A 
moins  toutefois  que  la  compagne  de  cette  prome- 
nade parmi  les  jardins  du  vieux  collège  ne  fût  du 
petit  nombre  de  celles  qui  consentent  à  se  taire  et 
à  se  laisser  regarder. 

Oh!  Une  femme  qui  ne  parlerait  pas  et  qui  se 
contenterait  d'incarner  dans  sa  personne  l'impéris- 
sable, la  divine  Beauté,  une  femme  qui  ne  parlerait 
pas,  mais  qui  aimerait,  et  dont  les  yeux  seraient 
baignés  de  tendresse  et  d'ignorance,  comme  des 
yeux  de  gazelle  avec  une  expression  humaine,  -— 
celle-là,  l'incomparable,  comme  on  serait  à  l'aise 
pour  l'aimer,  soit  dans  ces  jardins  de  New  collège, 
soit  encore  dans  ceux  de  Magdalen!  Légère  comme 
tme  apparition,  elle  glisserait  sous  les  arceaux  d« 
cloître  dont  les  colonnettes  entourent  un  ga- 
zon paré  de  fleurettes  d'or.  Les  oiseaux  posés 
sv;r  l'herbe  chanteraient  à  son  passage.  Les  mons- 
tres sculptés  sur  les  gargouilles  la  suivraient  de 
leurs  yeux  de  pierre.  I^es  biches  apprivoisées  du 
parc  frôleraient  sa  main  de  leur  pelage  fauve.  Le 
long  de  la  promenade  d'iVddison,  les  arbres  cen- 
tenaires éventeraient  son  front  avec  les  feuilles 
de  leurs  branches.  Les  pervenches  bleues  s'ouvri- 
raient dans  le  buisson.  Nul  autre  bruit  que  celui 
de  la  fuite  d'un  mulot  en  train  de  traverser  l'al- 
lée. Le  petit  ûlet  d'eau  qui  cerne  le  parc  coulerait 
si  doucement!  I..e  soleil  bas  éclairerait  d'une  lu- 
mière blonde  le  tronc  des  vieux  ormes,  et  la  ligne 


SENSATIONS   D'OXFORD  189 

ée  son  corps,  à  elle,  la  chère  silencieuse.  Il  y  a  des 
heures  et  des  coins  du  monde  où  il  est  si  facile  de 
croire  au  bonheur,  —  si  facile  et  si  dangereux. 
Malgré  toutes  les  expériences  et  les  résolutions, 
qu'une  brise  de  printemps  passe  dans  un  feuillage 
et  la  philosophie  tombe  par  terre,  cassée  en  mille 
morceaux  comme  une  tasse  qu'un  enfant  laisse 
choir.  Je  crois  bien  avoir  traduit  cette  idée  plus 
poétiquement,  un  jour  que  je  m'étais  attardé, 
comme  de  coutume,  à  songer  dans  le  jardin  de 
Worcester,  où  ce  n'étaient,  autour  de  la  pièce  d'eau, 
que  iilas  et  cytises,  marronniers  et  arbres  de  mai 
tout  en  fleurs.  Comme  le  jardin  est  voisin  de  la 
gare,  le  sifflet  d'un  train  en  partance  arrivait  par 
kitervalles,  attestant,  hors  du  calme  asile,  la  con- 
tinuité du  déchaînem_ent  de  l'implacable  vie,  et  — 
que  l'ombre  des  fellows  de  l'autre  siècle  me  par- 
donne!—  je  m'en  allai  avec  ces  vers  qui  me  chan» 
teient  dans  la  tête  : 

O  mon  Rêve,  6  plaint;  l"  rossignol  qui  te  poses 
Pour  chanter  ta  chanson  par  ce  beau  soir  d'été 
.Sur  un  arbre  de  Mai  tout  fleuri  de  fleurs  roses, 
Tais-toi,  perfide  o;seau  que  j'ai  trop  écouté. 

Je  les  connais  trop  bien,  ces  soirs  d'un  charme  tendra, 
Où  les  feuillages  verts  frissonnent  dans  l'air  bleu, 
Ces  soirs  comme  j'en  ai  trop  passés  à  t'entendre 
Me  chanter  la  chanson  de  l'amour  sans  adieu. 

J'ai  trop  mêlé  mon  âme  à  l'âme  parfumée 
De  fleurs  qui  se  mouraient  par  ces  soirs  d'autrefois, 
Trop  contemplé  les  yeux  d'une  idéale  Aimée 
Qui  s'évoquaient,  mon  Rêve,  à  l'appel  de  ta  voix. 

Tais-toi,  doux  rossignol  du  mois  des  primevères.* 
Laisse  l'arbre  de  Mai  fleurir  sans  t'y  poser, 


tfO  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

Et  s'endormir  ce  cœur,  troublé  comme  naguères, 
Grâce  à  toi,  du  désir  d'un  immortel  baiser!... 

Il  n'est  pas  d'immortel  baiser,  pas  plus  qu'il 
ih*est  d'immortel  printemps.  Ces  fleurs  de  l'arbre 
de  mai  passeront  comme  a  passé  mon  rêve,  puis 
ce  sera  le  tour  de  l'arbre  lui-même,  et  après  beau- 
coup d'années  le  tour  des  bâtiments  entre  les 
murs  desquels  verdoie  ce  vaste  jardin,  et  le  tour 
ensuite  de  la  race  dont  l'esprit  s'était  manifesté 
par  ces  édifices,  dont  la  langue  se  parlait  sous  ces 
voûtes  anciennes.  Et  après  beaucoup  et  beaucoup 
d'années  encore,  cette  terre  qui  soutient  ces  murs, 
cet  arbre,  ces  fleurs,  qui  nous  soutient  nous-mêmes, 
subira  le  sort  réservé  à  tout  objet  comme  à  toute 
créature.  Dépouillée  d'atmosphère  et  glacée  comme 
]a  lune,  dont  le  mince  croissant  se  dessine  mainte- 
nant sur  l'horizon,  elle  roulera,  globe  vide  et  muet, 
à  travers  les  espaces.  C'est  à  cause  de  ces  certitudes 
que  le  morne  Schopenhauer  avait  raison,  et  avant 
lui  le  Bouddha  libérateur,  de  conseiller  à  l'âme 
inquiète  la  rentrée  volontaire  et  définitive  dans  le 
couvent  du  non-être,  eux  qui  ne  croyaient  pas 
au  Ptre  qui  est  aux  deux.  Un  :  à  quoi  bon?.., 
désabusé  se  prononce  ainsi  dans  le  soupir  de  tous 
les  soirs,  pour  se  changer  chaque  matin  en  une  pa- 
role d'aurore  et  d'espérance,  et  il  en  sera  ainsi 
jusqu'au  dernier  souffle  du  dernier  homma 


SENSATIONS   D'OXFORD  19» 


C'est  qu'aussi  bien,  elle  est  étrangement  habile 
à  charmer  le  pessimisme  le  plus  intraitable  par  le 
chatoiement  de  ses  lumières  et  la  décevante  poésie 
de  ses  apparences,  cette  nature,  si  dangereuse  au 
fond  et  si  implacable!  Au  lendemain  du  soir  où 
je  m'étais  abandonné  dans  le  jardin  de  W  or  cesser 
à  ma  trop  raisonnable  mélancolie,  tu  aurais  souri 
de  me  voir,  assis  à  l'arrière  d'un  léger  bateau,  et 
lancé,  en  compagnie  d'un  étudiant  de  mes  amis, 
sur  Vlsis,  —  heureux  de  respirer  et  de  regarder  le 
paysage,  comme  si  je  n'eusse  jamais  philosophe 
de  ma  vie.  On  appelle  de  ce  nom  mystérieux  disis 
un  des  deux  bras  de  la  Tamise  qui  entourent 
Oxford,  et  le  plus  large.  L'autre  est  surnommé  le 
Cherwell.  —  La  Rivière!  Voilà  ce  qui  fait  la  féli- 
cité de  la  vieille  ville  universitaire  et  son  orgueil. 
Le  jeune  barbare  que  Matthew  Arnold  prétend 
exister  dans  tout  jeune  Anglais  de  vingt-cinq  ans 
trouve,  dans  le  maniement  d'une  barque  durant 
des  heures  et  des  heures,  de  quoi  user,  à  force 
d'énergie  physique,  cette  atavique  ardeur  de  lutte 
qui  brûle  son  sang.  Sur  Vlsis  donc,  et  à  l'extré- 
mité des  vastes  prairies  de  Christ  C  hure  h,  se 
déploie  le  lon^  du  bord  une  file  de  pontons  qui 
appartiennent  aux  divers  collèges.  Dans  les  salles 


192  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

aménagées  à  l'intérieur,  les  étudiants  qui  doivent 
prendre  part  à  une  course  peuvent  se  préparer,  et 
sur  la  terrasse  la  foule  des  spectateurs  trouver 
place  pendant  ces  mêmes  courses.  Tout  à  l'entour 
sont  amarrées  des  embarcations  de  formes  diffé- 
rentes, depuis  la  frêle  pirogue  qu'un  homme 
manœuvre  seul  à  la  pagaie,  jusqu'au  canot  de 
huit  rameurs,  sans  parler  des  yoles  à  voiles  ré- 
servées pour  les  jours  de  brise.  Lestes  et  robustes 
dans  leur  veste  de  flanelle  blanche  ou  dans  le 
maillot  qui  moule  leurs  muscles,  les  jeunes  gens 
détachent  quelqu'une  de  ces  embarcations.  Cha- 
cun' porte  sur  soi  les  armes  de  son  collège.  Voici  les 
trois  cerfs  de  Jésus,  l'aigle  de  Christ  Churck,  la 
main  ouverte  de  Worcester.  Il  en  est  qui,  avant  de 
saisir  l'aviron,  se  jettent  à  l'eau,  afin  sans  doute 
de  suffire  ensuite  à  une  course  plus  longue  sans 
être  incommodés  de  la  chaleur.  Et  c'est  un  spec- 
tacle charmant  que  celui  de  cette  rivière  par  un 
joli  après-midi  de  printemps.  Elle  roule,  pleine  et 
sombre,  au  ras  des  larges  prairies  jaunes  de  boa- 
tons  d'or.  Oxford,  sur  la  rive  gauche,  dentelle  de 
ses  constructions  gothiques  le  ciel  bleuâtre  et  tou- 
jours un  peu  voilé  de  brumes.  Le  beffroi  de  Mag- 
dalen,  le  clocher  de  Christ  Chirch,  la  coupole  de 
îa  bibliothèque  Radcliffe,  dominent  les  autres  édi- 
fices, et  le  cercle  des  montagnes  qui  entourent  la 
ville  verdoie  doucement.  C'est  sur  la  rivière  une 
allée  et  venue  ininterrompue  des  barques  légères 
La  toile  des  yoles  se  gonfle  avec  mollesse,  les  pa- 
lettes des  pagaies  font  voler  alertement  les  minces 


SENSATIONS   D'OXFORD  193 

pirogues.  Les  huit  rames  des  grands  canots  s'élè- 
vent et  s'abaissent  avec  une  régularité  comme  au- 
tomatique. Parfois,  à  l'arrière,  une  femme,  vêtue 
de  blanc,  est  assise  et  tient  la  barre.  Mon  compa- 
gnon me  montre  sur  la  droite  un  nouveau  ponton 
qui  sert  de  villa  d'été  à  un  Anglais  excentrique  et 
à  sa  famille;  et  sur  toute  cette  vie  du  fleuve  une 
clarté  se  pose,  jeune  et  fraîche,  qui  donne  à  l'eau 
comme  la  gaieté  humaine  d'un  sourire. 

Elle  roule  ainsi,  cette  familière  et  allègre  Ta- 
mise, jusqu'à  l'église  d'Iffley,  antique  chapelle  nor- 
mande qui  se  dresse  sur  une  hauteur,  entre  un  ci- 
metière fleuri  de  roses  et  un  presbytère  qu'achève 
un  jardinet,  —  solitaire  et  pieux  asile  d'où  il 
semble  que  la  vie  doive  apparaître,  lumineuse,  in- 
time et  reposée,  comme  ce  paysage!...  Mais  si 
charmante  que  soit  cette  Tamise  par  laquelle  se 
prolongent  VIsis  et  le  Cherwell  réunis,  le  Cherwell 
lui-même,  ce  plus  petit  des  deux  bras  du  fleuve, 
m'a  paru  plus  charmant  encore.  Il  serpente,  très 
mince  et  à  peine  profond,  le  long  des  prairies  de 
Christ  Chiirch,  après  avQÎr  contourné  le  parc  de 
Maqdalen.  Les  pâles  feuillages  des  saules  s'agi-' 
tent  au-dessus  de  son  eau  sinueuse  et  dormante.  Il 
n'y  a  plus  ici  ni  grandes  yoles,  ni  barques  de  courses, 
mais  seulement  les  toutes  grêles  embarcations 
chargées  de  deux  amis  ou  d'un  seul  rameur.  De 
distance  en  distance,  et  dans -les  endroits  où  les 
branches  des  arbres  de  la  rive  retombent  et  for- 
ment un  berceau  naturel,  une  de  ces  embarcations 
est  attachée.  Immobile  à  demi  et  couché  au  fond, 

**  13 


194  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

un  étudiant  feuillette  un  livre.  Il  reste  ainsi  plu- 
sieurs heures  à  jeter  tour  à  tour  les  yeux  sur  la 
page  commencée  et  sur  la  verdure  frémissante,  sur 
le  ciel  bleu,  sur  la  rivière.  Le  grand  air  est  indis- 
pensable à  ce  corps  robuste  comme  il  l'est  aux 
plantes,  comme  il  l'est  aux  libres  animaux,  et  dans 
cet  étudiant  d'Oxford  n'y  a-t-il  pas  un  peu  de  la 
beauté  animale  de  ces  jeunes  Grecs  dont  nous 
adm'irions  au  Louvre  l'harmonieuse  vigueur,  re- 
produite par  le  marbre  des  sculptures?  J^es  sta- 
tues d'athlètes  intelligents  qui  se  voient  dans  les 
musées  antiques  semblent  plus  admirables  encore 
de  vérité  lorsqu'on  est  venu  ici  et  qu'on  a  constaté 
avec  sa  propre  expérience  combien  le  mariage  des 
violents  exercices  physiques  et  de  la  culture  intel- 
lectuelle est  fécond  en  splendeurs  viriles.  Chez 
nous  autres.  Français  de  la  seconde  moitié  du 
siècle,  trop  souvent  l'arbuste  de  la  pensée  grandit 
dans  un  terreau  qui  n'est  pas  assez  riche.  Les  ra- 
cines fendent  le  vase  et  l'arbuste  est  malade  pal 
l'excès  même  de  son  développement.  Cet  arbuste 
spirituel  dont  chaque  feuille  est  une  idée  pousse  ici 
en  plein  sol,  et  plus  d'un  pourrait  dire  comme  le 
sage  antique,  parmi  ces  manieurs  d'avirons  et  de 
livres  savants  :  «Tout  est  en  harmonie  avec  moi, 
nature,  qui  est  en  harmonie  avec  toi!...»  —  Pen- 
da'-it  combien  d'heures  cette  parole  sublime  du 
plus  gvand  empereur  romain  a-t-elle  été  vraie  ^our 
nous? 


SENSATIONS   D'OXFORD  195 


VI 


Je  sais,  mon  ami,  qu'entre  les  goûts  qui  nous 
sont  communs  il  faut  ranger  ce  plaisir  étrange  de 
la  diiïusion  de  notre  «moi»  à  travers  les  choses,  — 
plaisir  si  particulier  que  la  langue  française  n'a 
pas  de  terme  unique  pour  le  résumer  et  le  définir. 
Tu  aimes,  comme.,  moi,  à  te  laisser  envalur  par  la 
vie  qui  s'exhale  d'un  coin  de  paysage  jusqu'à 
perdre  pendant  quelques  minutes  la  conscience 
exacte  de  ton  être  individuel.  Durant  ces  secondes 
de  dissolvante  rêverie,  il  semble  que  l'âme  s'en 
aille  du  corps  et  qu'elle  devienne  eau  courante 
avec  la  rivière,  flot  dormant  avec  les  lacs,  feuil- 
lage frémissant  avec  la  ramure  des  arbres,  parfum 
vé. étal,  avec  l'aroraj  des  fleurs,  lumière  vibrant i 
avec  le  rayon  du  soleil.  Quelquefois  ce  dépouille- 
ment de  notre  personne  s'accomiplit  à  l'occasion, 
non  plus  des  choses,  mais  des  autres  hommes,  et 
c'est  alors  toute  une  existence  différente  de  la 
noire  que  nous  épousons  d'un  coup,  dans  ses  moin- 
dres détails,  par  une  hallucination  intérieure  d'une 
rapidité  prodigieuse.  La  fraîcheur  d'un  cloître  tra- 
versé en  passant  ne  sufht-elle  pas  pour  nous  faire 
revêtir  par  la  pensée  la  robe  de  bure  d'un  religieux, 
et,  avec  cette  robe,  ses  habitudes,  ses  sensations  et 
juhquà  ses  idées?  On  devient  un  paysan,  patient, 


ipô  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

sournois,  économe  et  compliqué,  rien  qu'à  regarder, 
du  bord  d'une  route  normande,  la  salle  d'une 
ferme,  propre  et  luisante,  avec  ses  meubles  de  bois 
soigneusement  frottés,  sa  large  cheminée  où  la  soupe 
se  prépare  dans  la  vaste  marmite.  C'est  à  des  fan- 
taisies de  cet  ordre  que  j'étais  en  proie  à  Oxford, 
non  pas  une  fois,  mais  dix  fois  par  jour,  et  surtout 
aux  moments  où  je  me  trouvais  assis  à  la  table 
des  agrégés  d'un  collège,  de  ces  fellows  aimables 
et  savants.  Je  m'étonnais  presque  de  ne  pas  sentir 
flotter  sur  mon  des  leur  longue  toge  noire  et  de  ne 
pas  porter  sur  ma  tête  leur  bonnet  carré.  Et  je 
retombais  dans  ce  qui  fut  la  manie,  j'imagine,  de 
tous  les  songeurs  depuis  qu'il  y  a  un  monde  des 
faits  et  un  monde  des  idées.  Je  bâtissais  à  nouveaa 
l'humble  romian  de  ma  destinée.  Je  réunissais  en 
un  faisceau  les  observations  éparses  que  j'avais  pu 
recueillir  sur  cette  existence  des  maîtres  d'Oxford. 
Je  m'imaginais  être  l'un  d'eux,  et  une  hallucina- 
tion commençait,  que  je  vais  essayer  de  te  décrira 
...  Je  me  voyais  donc  aux  environs  de  la  ving- 
tième année  arrivant  comme  nouveau,  —  fresh^nan^ 
disent-ils,  —  dans  ce  vénérable  Oxford,  et  aussi- 
tôt charmé  par  la  ville.  Ce  paysage  de  Lettres 
m'environne  d'une  atmosphère  de  doctes  rêveries^ 
et  les  quatre  années  d  étude  au  terme  desquelles 
je  dois  être  Maître  es  Art,  —  M.  A.,  —  s'écoulent 
comme  un  jour.  A  peine  soupçonné-je,  enveloppé 
dans  la  poussière  des  livres  anciens,  l'existence 
d'un  univers  moderne.  En  revanche,  accoudé  sur 
ma  table  sculptée,  au  ccui  du  feu  de  charbon  qui 


SLXSATIONS   D'OXFORD  197 

rougeoie  et  par  les  nuits  d'hiver,  je  vois  distincte- 
ment la  Diane  des  légendes  païennes  baigner  son 
beau  corps  dans  l'eau  fraîche  d'une  source,  et  les 
yeux  d'Actéo-u  flamboyer  à  travers  le  feuillage. 
Les  vers  d'Horncre  apportent  à  mon  oreille  la 
chanson  des  Sirènes,  perfide  et  douce.  Avec  la 
Didon  de  Virgile  j'erre  dans  la  sombre  allée  des 
amants  adultères.  Toutes  ces  fables  de  la  littéra- 
ture antique  sont  pour  moi  des  réalités  parmi  les- 
quelles je  me  meus  comme  parmi  les  arbres  du 
préau  de  mon  collège...  Les  jours  passent.  Je  de- 
viens un'  humaniste  accompli,  j'écris  force  vers 
grecs  pour  mon  plaisir,  et  c'est  en  grec  encore  que 
je  note  m,es  sentiments  pour  la  sœur  d'un  de  mes 
amis.  Cette  jeune  fille  étant  venue  rendre  visite  à 
son  frère  dans  notre  vieil  Oxford,  je  leur  ai  offert, 
à  ce  frère  et  à  elle,  un  lunch  interminable  durant 
lequel  j'ai  achevé  de  m'éprendre  d'elle.  Assise  au 
bout  de  cette  même  table  oii  j'écris  et  le  dos  tourné 
à  ma  croisée,  je  l'ai  vue  rire  doucement  dans  la 
lumière.  La  Némésis  ennemie  du  bonheur  des  mor- 
tels a  voulu  que  six  mois  après  elle  se  mariât  avec 
un  ofhcier  et  partît  pour  les  Indes.  Je  me  suis 
consolé  en  traduisant  ma  peine  par  des  strophes 
saph^ques  du  plus  touchant  effet,  sans  compter 
qu'à  cette  occasion  je  m'éprends  des  élégies  da 
Catulle  dont  je  me  promets  de  donner  une  édi- 
tion définitive. 

]\Ies  années  d'étudiant  sont  finies.  J'ai  gagné  un 
fcllowship  dans  un  collège  fondé  par  le  roi 
Edouard  II,  à  seule  fin  que  des  prières  soient  dites, 


198  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

régnlièrement  pour  le  repos  de  l'âme  des  chevaliers 
tués  dans  une  expédition  contre  l'Ecosse.  Dire  des 
prières,  cela  me  serait  difficile,  car  j'en  suis  arrivé, 
au  cours  de  mes  réflexions,  à  ne  plus  croire  en  un 
Dieu  personnel,  et  à  douter  fortement  de  l'immor- 
talité de  l'âme  humaine.  J'assiste  cependant  aux 
services  de  notre  chapelle  avec  la  parfaite  tenue 
qui  convient  à  un  membre  d'un  aussi  respectable 
collège.  Mon  felloiuskip  me  vaut  un  peu  plus  de 
sept  mille  francs  par  an  pour  toute  ma  vie.  Ce  que 
je  peux  gagner  par  mes  travaux  de  librairie 
achève  de  m'assurer  une  indépendance  entière. 
J'occupe  dans  mon  collège  trois  pièces  charmantes, 
La  plus  large,  encom^brée  des  livres  qui  m'arrivent 
de  tous  les  coins  d'Europe,  est  ma  salle  de  travail. 
A  côté  se  trouve  mon  salon,  puis  ma  chambre  à 
coucher.  Tandis  que  je  suis  en  train  d'étudier,  assis 
dans  mon  fauteuil  préféré  sur  le  bras  duquel  est 
fixé  un  petit  pupitre  mobile,  je  n'ai  qu'à  lever  les 
yeux  pour  voir  à  travers  ma  fenêtre  en  ogive  un 
horizon  de  couvent  dont  le  silence  seul  est  pour 
moi  une  volupté.  C'est  une  cour  étroite  et  longue. 
Sur  la  gauche  la  chapelle  se  profile.  Une  tour 
carrée  se  dresse  dans  un  angle,  presque  noire  de 
vétusté,  garnie  de  statues  et  creusée  à  sa  base  par 
un  immense  escalier  qui  monte  dans  l'ombre.  Le 
reste  des  bâtiments  de  cette  cour  contient  les 
chambres  des  étudiants.  Il  y  a  des  fleurs  sur  chaque 
fenêtre  et  le  sommet  de  l'édifice  est  crénelé.  Je 
regarde  ces  vieilles  pierres  et  je  songe  au  felLow 
qui  occupait  cette  chambre  avant  moi.  Il  a  passé 


SENSATIONS   D'OXFORD  199 

ici  cinquante  années  de  sa  vie.  Je  remonte  en  ar- 
rière et  je  m'amuse  à  compter  le  nombre  des  per- 
sonnes qui  ont  joui  de  mon  bénéfice  depuis  la 
fondation.  C'est  en  1326  que  le  roi  installa  ici  un 
recteur,  —  c'est  le  titre  de  notre  chef,  —  et  dix 
fellows.  Entre  ces  dix  premiers  fellows  et  ceux 
d'aujourd'hui  il  n'y  a  pas  eu  place  pour  plus  de 
seize  séries  de  nominations.  Seize  personnes  seule- 
ment ont  vieilli  dans  ce  coin  paisible  dont  le 
hasard  m'a  fait  le  maître. 

C'est  dans  cette  chambre  d'étude  et  parmi  mes 
livres  que  je  passe  volontiers  ma  journée  durant 
mes  résidences  à  Oxford,  et  je  réside  souvent, 
quoique  ma  pension  me  soit  servie,  où  que  je  me 
trouve.  Mais  l'air  d'Oxford  est  pour  moi  comme 
l'air  natal.  Partout  ailleurs  je'  me  sens  étranger. 
Quand  six  heures  arrivent,  je  revêts  ma  toilette  de 
soirée,  comme  si  je  devais  dîner  au  club.  Je  passe, 
par-dessus,  la  petite  robe  noire,  je  me  coiffe  du 
bonnet  carré,  puis  je  viens  m'asseoir  avec  les  autres 
fellows  du  collège  autour  de  notre  table  dressée 
sur  son  estrade,  à  l'extrémité  du  réfectoire  com- 
muiL  Le  dîner  fini,  nous  nous  retirons  dans  notre 
salle  particulière  pour  y  prendre  le  dessert  et  y 
boire  le  vin.  De  mains  en  mains,  cérémonieusement, 
passent  les  fioles  qui  contiennent  le  blond  sherry, 
le  rouge  claret,  le  brun  porto.  Par  la  grande  baie 
de  la  fenêtre,  on  aperçoit  une  nappe  de  gazon  avec 
de  grands  arbres.  Cela  fait,  par  les  beaux  soirs 
de  printemps,  un  fond  de  verdure  d'une  surpre- 
nante intensité  que  les  longs  rayons  mourants  du 


200  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

-îoleil  qui  se  couche  éclairent  silencieusement.  Les 
discussions  scientifiques  alternent  autour  de  moi 
avec  les  menues  anecdotes  sur  la  vie  d'Oxford. 
Une  douce  chaleur  causée  par  le  porto  se  répand 
sur  mon  visage  avec  ce  pourpre  spécial  qui  finit 
par  devenir  le  teint  habituel  de  beaucoup  d'An- 
glais, et  j'emmène  mes  amis  dans  mon  salon  pour 
y  fumer  et  y  boire  le  thé. 

Il  n'est  pas  très  vaste,  ce  salon,  mais  comme 
l'ameublement  en  est  confortable  et  disposé  pour 
la  causerie!  Quelques  gravures  en  garnissent  les 
murs.  J'ai  là,  dans  une  bibliothèque  soigneusement 
close,  une  collection  de  livres  de  choix.  Mon  bon- 
heur est  de  m'abandonner,  dans  ce  cadre  d'inti- 
mité, aux  délices  de  la  conversation  purement 
intellectuelle.  Nous  sommes  là,  trois  ou  quatre,  — 
pcLS  davantage,  —  à  penser  tout  haut  et  à  nous 
dire  le  fonds  et  le  tréfonds  de  nos  opinions  sur 
les  problèmes  qui  nous  tiennent  le  plus  au  cœur.  Un 
de  nous  est  un  Berkeleyen;  il  ne  croit  pas  à  l'exis- 
tence de  la  matière.  Un  autre  est  un  positiviste, 
pour  lequel  les  questions  de  métaphysique  sont  un 
non-sens,  ce  qui  ne  l'empêche  pas  de  ne  jamais 
parler  d'un  autre  sujet.  Un  troisième  est  un  esthé- 
ticien d'une  subtilité  infinie  qui  interprète  avec  une 
philosophie  supérieure  les  œuvres  d'art  de  tous  les 
pays.  Quant  à  moi,  j'ai  continué  d'avoir  une  cu- 
riosité universelle,  mais  mon  cher  Catulle  n'a  pas 
cessé  d'être  mon  auteur  de  prédilection.  J'ai  presque 
fini  de  reconstituer  le  texte  de  ses  poèmes  avec 
une  ingéniosité  merveilleuse.  Nous  discutons  pèle- 


SENSATIONS  D'OXFORD  20i 

mêle  sur  l'Inconnaissable  et  sur  Lesbie,  sur  Léo- 
ijard  de  Vinci  et  sur  la  politique,  et,  quand  je  me 
sépare  de  mes  amis,  à  peine  si  je  me  rappelle  que 
jadis  j'ai  caressé  d'autres  chimères.  Je  revois  le 
sourire  de  celle  qui  est  aux  Indes  maintenant,  puis 
je  me  repète  qu'elle  eût  eu,  sans  doute,  suivant  un 
mot  célèbre,  les  cheveux  très  longs  et  les  idées  très 
courtes;  qu'elle  eût  touché  à  mes  papiers,  conseillé 
m.es  travaux,  surveillé  mes  relations...  Bref,  je  me 
forge  une  félicité  suprême  à  songer  que  mon  bon 
génie  m'a  épargné  ce  danger,  et  que  mon  heureuse 
existence  continuera  jusqu'à  la  dernière  de  mes 
heures.  Et  alors  le  piiblicus  oraior  prononcera  mon, 
éloge  funèbre  en  belle  prose  latine,  du  haut  de  la 
tribune,  le  jour  de  la  fête  de  la  Commémoration... 

—  «Avez-vous  lu  Schopenhauer  ?  »  demandais-je 
à  un  fcllow  de  mes  amis,  de  qui  je  venais  ainsi, 
et  sans  qu'il  s'en  doutât,  de  revêtir  par  l'imagina- 
tion toute  la  vie,  à  peu  près  comme  je  viens  de  te 
le  raconter. 

• —  «A  quoi  bon?»  me  répondit-il  avec  un  sou- 
rire amer  :  «Il  est  tout  lu...»,  signifiant  par  là  que 
sa  propre  expérience  avait  suffi  pour  lui  montrer  dans 
le  monde  une  machùie  pa,ifaitementmanquée,etdans 
le  iait  d'exister  une  maladie  difficilement  suppor- 
table. —  «Il  faut  être  content  de  son  sort,»  nous 
disait  jadis  un  des  naïfs  exemples  de  notre  gram- 
iuaiie  latine. 


ÉTUDES   ET   PORTRAITS 


VII 


Content  de  son  sort!...  —  Voilà  qui  est  Bientôt 
dit;  mais  cet  art  de  se  satisfaire  dans  ce  que  l'on 
possède  n'est  pas  aisé  à  pratiquer,  ainsi  qu'en  té- 
moigne, depuis  des  siècles  et  des  siècles,  l'inapai- 
sable  inquiétude  de  notre  pauvre  humanité.  Si  les 
peuples  et  les  individus  avaient  été  «contents  de 
leur  sort»,  on  n'aurait  entendu  parler  ni  d'inva- 
sions ni  de  guerres,  ni  de  religions  ni  de  littéra- 
tures, ni  de  crimes  ni  de  vices,  ni  d'opium  ni  d'eau- 
de-vie,  ni  de  divertissements  ni  de  beaux-arts.  L'his- 
toire entière  n'est  qu'un  immense  et  douloureux 
effort  tenté  par  les  générations  successives,  à  la 
seule  fin  précisément  de  changer  ce  sort.  Etre  au- 
trement, c'est  le  mot  suprême  des  existences  isolées 
et  collectives.  Mot  à  jamais  menteur,  car  c'est  une 
loi  de  notre  nature  que  le  désir  enveloppe  toujours 
les  objets  et  les  personnes  d'une  poésie  que  la  pos- 
session fait  s'évanouir.  Le  plus  sage  serait,  con- 
naissant cette  vérité  banale,  de  se  prêter  à  la  vie 
sans  se  donner  jamais,  de  traverser  les  sensations 
sans  s'y  abîmer,  de  coqueter  avec  ses  rêves  sans  les 
épouser.  Le  verbe  a  être  heureux»  n'a  ni  présent,  ni 
passé,  ni  futur.  C'est  au  conditionnel  qu'il  se 
conjugue  :  —  Je  serais  heureux...  J'aurais  été 
heureux...  La  femme  entrevue  et  de  laquelle  nous 


SENSATIONS   D'OXFORD  203 

disons  que  nous  l'eussions  aimée,  le  paysage 
entr'aperçu  et  dont  nous  pensons  que  son  influence 
eût  calmé  notre  peine,  saurait-on  rien  rencontrer 
de  meilleur  dans  cet  ici-bas  oii  chaque  réalisation 
d'un  vœu  est  une  souffrance?  C'est  à  cause  de  cela 
que  cette  ville  d'Oxford  gardera  un  charme  sou- 
verain dans  mon  souvenir.  J'aimerai  toute  ma  vie 
ses  rues  anciennes,  parce  que  je  m'y  suis  promené 
sans  arrière-projet  d'y  vivre.  J'aimerai  ses  vieux 
nmrs,  parce  que  je  leur  ai  demandé  seulement  d'être 
un  prclcxte  à  visions  et  à  émotions.  C'est  ainsi, 
sans  doure.  (ju'il  faudrait  toujours  voyager,  puisque 
vraisemblablement  il  y  a  quelque  chimère  à  pré- 
tendre pénétrer  des  âmes  et  des  mœurs  étrangères, 
et  qu'approfondir  ses  sensations,  c'est  sûrement  les 
endolorir. 

Parmi  les  coins  de  la  charmante  ville  les  plus 
féconds  en  suggestions  à  demi  sentimentales,  à 
demi  métaphysiques,  je  placerai  en  prerui^.j  ligne 
la  galerie  de  lecture  de  la  bibliothèque  Bodléienne, 
ainsi  nommée  du  nom  de  son  fondateur,  sir  Tho- 
mas Bodley,  lequel  vivait  à  la  fin  du  seizième 
siècle.  Cette  galerie  est  divisée  en  une  série  de 
petites  cellules  qui  s'ouvrent  sur  un  couloir  cen- 
tral. Le  travailleur  est  donc  enfermé  dans  cette 
cellule,  avec  les  in-folio  devant  lui,  un  pupitre  à 
hauteur  d'appui  pour  prendre  ses  notes,  et  par  la 
fenêtre  il  aperçoit  la  cour  intérieure  du  vieux  bâti- 
ment Les  cloisons  et  les  clôtures  de  cette  étrange 
pièce  sont  en  bois  et  travaillées  dans  la  manière 
de  la  fin  de  la  Renaissance.  Un  silence  religieux 


ao4  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

l'emplit.  Le  jour  un  peu  voilé  d'un  après-midi 
anglais  y  traîne  doucement.  C'est  la  poésie  même 
de  l'étude  rendue  présente  et  comme  palpable. 
Combien  il  me  plaisait  de  m'en  fermer  dans  une 
de  ces  prisons  d'étude,  et  de  rechercher  dans  les 
éditions  anciennes  des  poètes  anglais  contempo- 
rains de  Shakespeare  des  chansons  d'amour  !  A 
feuilleter  les  pages  jaunies,  j'éprouvais  un  peu  de 
cette  mélancolie  presque  sensuelle  que  l'on  ressent 
devant  le  portrait  d'une  des  belles  dames  du  temps 
jadis. 

Mais  oh  sont  les  neiges  d'antan  P 

Je  m'accoudais  sur  le  précieux  livre,  et  je  me 
'disais  que  ces  cellules  étaient  les  mêmes  du 
vivant  de  quelques-uns  de  ces  poètes.  Peut-être 
alors,  aussi,  quelque  jeune  homme,  destiné  par 
sa  famille  à  une  existence  de  clergyman,  lisait-il 
en  cachette  ce  même  livre,  dans  cette  même 
cellule,  au  lieu  de  feuilleter  ses  volumes  de  théo- 
logie. Les  heures  passaient...  Que  faisaient  alors 
ceux  de  la  descendance  desquels  nous  devions 
naître  un  jour,  nos  aïeux;  —  car,  nobles  ou 
roturiers,  nous  en  avons  tous,  dont  le  sang  coule 
maintenant  encore  dans  nos  veines?  Voici  seule- 
ment deux  cent  cinquante  ans,  il  y  avait  de  pax 
le  monde  plusieurs  créature  vivantes  qui  sont  en- 
trées pour  quelque  chose  dans  notre  naissance. 
Elles  allaient,  venaient,  pensaient,  sentaient,  et  de 
ces  allées  et  venues,  de  ces  pensées  et  de  ces  sen- 
timents, une  portion  ou  grande  ou  pe*^ite  revit  en 


SENSATIONS    D'OXFORD  205 

nous,  indestructible.  Mystère  effrayant,  que  la 
trame  dont  est  fait  notre  être  ait  été  tissée  à  une 
époque  si  éloignée  de  nous,  et  cependant  si  voi- 
sine, —  époque  oti  nous  existions  déjà  en  un  cer- 
tain sens,  puisque  les  éléments  dont  est  composée 
notre  personne  s'y  trouvaient  tous  formés,  et  iden- 
tiques à  ce  qu'ils  sont  aujourd'hui!  Cette  rê.erie 
qui  me  tourmente  à  cette  minute  a  peut-être  com- 
mencé dans  la  tête  d'un  de  mes  ancêtres  inconnus^ 
dans  un  paysage  que  je  ne  verrai  jamais,  et  qui 
cependant  influe  sur  moi.  De  même  les  sourires  de 
la  femme  que  nous  aimons  ont  déjà  voltigé  sur 
des  lèvres  maintenant  décomposées,  les  regards 
qu'elle  nous  jette  et  qui  nous  ensorcellent  ont  déjà 
passé  par  des  prunelles  maintenant  éteintes.  Les 
sentiments  qui  la  poussent  vers  nous  ont  déjà 
remué  des  coeurs  maintenant  immobiles.  Il  y  a  de 
la  mort  derrière  toute  notre  existence  vivante 
d'aujourd'hui.  Nos  passions  et  nos  bonheurs  sont 
eomme  des  habits  de  louage  et  qui  ont  déjà  servi. 
Nous  en  userons  quelques  jours  à  peine,  pour  les 
passer  à  d'autres,  et  ainsi  de  suite  jusqu'à  l'accom- 
plissement des  temps. 

Et  lorsqu'on  analyse  ainsi  les  origines  de  la  vie, 
comment  ne  pas  conclure  que  l'Amour,  ce  Dieu 
célébré  par  tous  les  poètes,  est  le  plus  monstreux 
agent  d'injustice  qui  ss  puisse  imaginer?  Pour  un 
ravissement  de  quelques  secondes,  nous  nous  fai- 
sons de  gaieté  de  cœur  les  complices  de  cette  abo- 
minable transmission,  non  seulement  de  tous  nos 
vices,   mais  encore   de  ceux   de  nos   ancêtres  qui 


2o6  ÉTUDES   ET    PORTRAITS 

dorment  en  nous,  car  c'est  un  fait  bien  connu  que 
•■'iiérédité  saute  par-dessus  des  deux  et  trois  sicriss 
jt  qu'elle  ramène  au  jour  des  caractères  que  1  on 
pouvait  croire  disparus.  Oh!  les  délicieux  dialo- 
gues mêlés  de  baisers  tendres  et  de  soupirs  brû- 
lants qui  se  murmurent,  à  toute  heure  du  jour  et 
de  la  nuit,  dans  des  rencontres  p^rmi^is  ou  do- 
f endues  !  11  est  vraiment  dommage  que  ces  délices, 
ces  tendresses  et  cette  ardeur  aient  pour  résultat 
final  d'infliger  à  des  créatures,  auxquelles  ces  ado- 
rables bourreaux  qui  sont  les  amants  ne  songent 
pas,  le  fardeau  de  toutes  les  infirmités,  de  toutes 
les  fautes,  de  toutes  les  douleurs  aussi  de  plusieurs 
générations...  Mais  à  cela,  aujourd'hui  comme  hier, 
le  malm  génie  de  la  nature  répond  par  sa  canti- 
Icne  enchanteresse  qu'accompagnent  les  mélodies 
des  ruisseaux,  les  étincellements  des  étoiles,  les 
souffles  embaumés  des  fleurs,  les  soupirs  caressants 
des  nuits  d'été...  La  vie  est  courte,  et  celle  que  tu 
désires  est  belle,  sois  enivré.  La  vie  est  courte,  et 
celui  qui  te  désire  est  jeune,  sois  abandonnée.  — 
Et  le  tour  est  joué  qui  consiste  à  faire  courir  de 
père  en  fils  le  crime,  la  douleur,  le  vice  et  la  mort, 
comme  un  prestidigitateur  fait  courir  la  muscade 
sous  ses  gobelets...  J'en  étais  là  de  ma  philosophie, 
quand  le  bibliothécaire  me  toucha  doucement 
l'épaule.  —  «Il  est  quatre  heures,»  me  diL-ii,  «la 
bibliothèque  va  fermer...» 


SENSATIONS   D»OXFORD  207 


VIII 


Il  y  a  des  bibliothèques  par  tous  pays,  et  par 
tous  pays  l'enfant  Amour  mène  à  bien  son  œuvre 
de  passagères  délices  et  de  durables  douleurs.  Tu 
jugeras  donc,  mon  sage  ami,  que  ce  n'était  pas  la 
peine  de  venir  à  Oxford  pour  y  découvrir  d'aussi 
banales  vérités  que  celles  dont  je  viens  de  me  faire 
le  truchement,  moi  chétif  après  tant  d'autres.  Oui 
sait,  pourtant,  si  de  se  baigner  ainsi  dans  le  pes- 
simisme ne  rend  pas  notre  intelligence  plus  apte  à 
goûter  la  vie?  Elle  nous  apparaît  alors,  cette  vie 
frénétique  ou  adoucie,  comme  une  pièce  de  théâtre 
à  laquelle  nous  assistons  sans  y  prendre  trop  de 
part,  et  tout  nous  en  intéresse,  parce  que  rien  n3 
nous  en  passionne.  Bienheureux  état  qui  dure  si 
peu!  —  Au  sortir  des  rêveries,  comme  celles  que  je 
viens  de  te  conter,  et  quand  j'avais  quitté  la 
Bodléienne,  je  me  plaisais  à  gagner  le  Corn 
Market  sireet  et  de  là  une  ruelle  étroite  à  l'ex- 
trémité de  laquelle  se  dresse  un  bâtiment  moderne, 
mais  de  style  gothique,  dont  l'entrée  pourrait 
être  celle  d'un  temple  orthodoxe  ou  d'une  mai- 
son de  banque.  C'est  le  rendez-vous  habituel  de 
l'étudiant  désœuvré,  le  Cercle  de  l'Union,  duquel 
tout  Oxonien  fait  partie  moyennant  une  livre  d'en- 
trée et  une  livre  cinq  shillings  de  cotisation.  Voil^ 


2o8  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

un  établissement  anglais  s'il  en  fut,  et  qui  n'a  pas 
son  analogue  en  France.  Dans  ce  club  de  jeunes 
gens,  large  comme  un  palais,  cinq  ou  six  grandes 
pièces  sont  appropriées  aux  divers  genres  de  lec- 
tures. Il  y  a  la  salle  des  gazettes  du  jour  et  la  salle 
des  périodiques  de  la  semaine.  Il  y  a  la  salle  des 
magazines  du  mois  et  la  salle  des  revues  étran- 
gères. Une  bibliothèque,  énorme,  contient  une  col- 
lection de  livres  anciens  et  modernes,  de  quoi  sa^ 
tisfaire  les  plus  faméliques  appétits  des  omnivores 
intellectuels.  Il  y  a  la  salle  des  dépêches  où  les 
nouvelles  du  Royaume-Uni  et  du  monde  entier 
sont  aihchées;  la  salle  de  la  correspondance  et  la 
salle  du  tabac;  celle  des  boissons  oii  les  étudiants 
prennent,  selon  la  saison  et  l'heure,  du  café  ou  des 
glaces,  du  soda-water  ou  de  la  lim.onade,  et  celle 
des  débats  où  chaque  jeudi  des  discussions  publi- 
ques s'installent,  avec  le  cérémonial  obligé  d'une 
séance  parlementaire  :  président,  secrétaires  et  vote 
final.  Un  jardin  planté  de  grands  arbres  et  garni 
d'un  tapis  de  gazon  occupe  le  centre  des  construc- 
tions dans  lesquelles  ces  diverses  salles  sont  amé- 
nagées... Te  rappelles-tu  les  cafés  du  Quartier 
Latm  où  les  cénacles  littéraires  tenaient  leurs  soi- 
rées de  notre  temps,  où  j'imagine,  ils  les  tiennent 
encore? 

Pauvres  cafés  assombris  !  Je  les  revoyais  en  par- 
courant les  pièces  de  ce  club  d'Oxford,  et,  autour 
des  tabhs  de  ces  cafés,  les  faces  tourmentées  des 
jeunes  gens  avec  lesquels  nous  causions  esthétique 
en  des  jours  Icintains.  Dans  les  profondeurs,  de 


SENSATIONS   D'OXFORD  209 

futurs  médecins  et  de  futurs  avocats,  venus  de  leur 
province  et  qui  en  avaient  gardé  l'accent,  jouaient 
aux  cartes,  interminablement  :  «Cinq  cartes...  Qui 
valent?...  Le  point...  Quatorze  de  valets...  Ça  ne 
vaut  pas...»  Ces  formules  du  traditionnel  piquet 
nous  arrivaient,  solennelles  ou  lentes.  Quelques 
journaux  traînaient  sur  les  tables  de  marbre, 
feuilles  du  boulevard  ou  pamphlets  de  polémique 
violente.  Cette  pauvreté  du  décor  ne  nous  empê- 
chait pas  d'avoir  une  abondance  d'idées  générales 
supérieure  à  ce  qu'en  possède  la  moyenne  ^es  étu- 
diants d'Oxford.  Mais  comme  ceux-ci  nous  dépas- 
sent dans  l'art  d'installer  leur  travail  et  leur  jouis- 
sance !  Quelles  richesses  ici  et  de  toutes  sortes  ! 
Quelle  opulence  de  documents  pour  celui  qui  dé- 
sire suivre  le  mouvement  anglais  et  européen  des 
faits  ou  des  idées  !  Comme  chacun  des  étudiants 
qui  vient  dans  ce  cercle  se  sent  dans  une  maison 
à  lui,  et  non  pas  dans  une  tabagie  suspecte,  parmi 
ses  pairs  et  non  pas  dans  un  milieu  d'oisifs  et  de  ' 
déclassés!  Au  sortir  de  l'antique  collège  où  tout 
révèle  la  vie  solide  et  large  d'une  puissante  cor- 
poration, il  retrouve  ici  la  même  atmosphère,  à  la 
fois  docte  et  comblée.  Il  n'est  pas  un  détail,  dans 
ces  collèges  comme  dans  ce  club  qui  ne  contribue 
à  rehausser  en  lui  le  sentiment  de  la  dignité  per- 
sonnelle, pas  un  coin  où  il  ne  se  trouve  traité  en 
gentleman,  et,  par  suite,  obligé  d'agir  comme  un 
gentlevian. 

L'observateur  le  plus  superficiel  peut  mesurer  le 
degré  d'influence  que  dégage  cet  ensemble  de  coa- 

14 


210  ÉTUDES   ET    PORTRAITS 

ditions,  rien  qu'en  assistant  à  une  des  séances  du 
jeudi  soir  dont  je  parlais  tout  à  l'heure.  Sur  les 
murs  de  la  salle  des  débats,  se  voient  les  portraits 
de  ceux  qui  furent  présidents  de  la  société  au 
temps  de  leurs  études.  Quelques-uns  de  ces  anciens 
membres  de  l'Union  sont  devenus  de  grands  per- 
sonnages dans  la  politique,  entre  autres  M.  Glad- 
stone. Le  lien  qui  unit  les  occupations  de  la  pre- 
mière jeunesse  aux  triomphes  de  l'âge  mûr  est 
rendu  visible  par  cet  exemple  mieux  que  piar  toutes 
les  déclamations  des  moralistes.  Le  soir  oii  j'ai 
suivi  une  de  ces  séances,  le  sujet  à  débattre  était 
la  conduite  du  gouvernement  en  Irlande.  Les  spé- 
culations de  cet  ordre  sont  si  familières  aux  élèves 
de  l'Université,  que  même  leurs  maîtres  les  invitent 
à  s'y  livrer.  N'ai-je  pas  vu,  affichée  sous  la  voûte 
d'entrée  de  Balliol,  cette  matière  de  composition  : 
«Discuter  cette  pensée  de  Hume,  que  le  système 
représentatif  comporte  deux  Chambres  :  une  haute 
et  une  basse?»  Les  jeunes  gens  se  lèvent  les  uns 
après  les  autres  et  parlent  de  leur  place.  Chacun 
écrira  son  vote  en  sortant,  sur  un  cahier  affecté  à 
cet  usage.  Comme  il  faut  bien  que,  même  dans  le 
sérieux  Oxford,  la  naïveté  propre  à  la  vingtième 
année  éclate  et  se  donne  carrière,  à  la  discussion 
sur  l'Irlande  succède  une  série  de  disputes  d'éco- 
liers. Un  d'entre  les  assistants  propose  d'établir 
une  tribune  pour  l'orateur,  au-dessus  de  la  table 
du  président,  à  cette  fin  d'augmenter  la  majesté 
des  débats.  Un  autre  se  plaint  de  ce  qu'il  y  a  eu 
disette  de  glaces  au  buffet.   Ces  petits  incidents 


SENSATIONS  D'OXFORD  an 

trahissent  l'indépendance  de  ces  jeunes  gens,  qui 
administrent  librement  une  maison  dont  ils  sont 
les  maîtres.  La  gaminerie  est  absente,  et  aussi  la 
gravité  pédante  ou  technique  de  nos  conférences 
d'avocat.  Il  y  a  une  familiarité  du  langage,  une 
franchise  d'éclats  de  rire  qui  disent  la  jeunesse,  en 
même  temps  qu'une  préoccupation  de  la  chose  pu- 
blique qui  révèle  des  esprits  politiques,  et  l'on  de- 
vine une  des  idées  directrices  de  l'éducation  d'Ox- 
ford :  le  souci  de  préparer  des  recrues  au  personnel 
parlementaire  du  pays. 

J'écoute  parler  ces  futurs  orateurs  de  la  Chambre 
des  Communes,  et  involontairement  la  vieille  com- 
paraison de  l'Etat  et  du  navire  me  revient  à  la 
mémoire.  Il  me  semble  qu'aujourd'hui  ce  navire 
marche  à  la  vapeur,  et  que  la  manœuvre  en  est  de 
plus  en  plus  scientifique,  comme  la  construction  en 
est  de  plus  en  plus  compliquée.  Que  de  personnes 
humaines  il  est  nécessaire  d'instruire  et  de  sacrifier 
pour  que  le  steamboat  avance  !  Il  ne  suffit  pas  qu'un 
peuple  de  chauffeurs  halète  dans  l'entrepont  au- 
tour du  fourneau.  Combien  de  journées  d'efforts 
et  de  combien  d'ouvriers  représentent  le  façonne- 
ment et  l'ajustage  des  pièces  d'acier  qui  mettent 
en  mouvement  les  roues?...  Et  tout  ce  travail  a 
pour  suprême  résultat  d'assurer  des  loisirs  à  quel- 
ques passagers  qui  bâillent  mélancoliquement  sur 
le  pont,  symbole  des  riches  qui  sèchent  d'ennui 
dans  la  misère  de  leur  oisiveté.  Les  plus  favorisés 
sont  ceux  qui  s'accoudent  sur  le  bastingage  pour 
regarder  les  plis  démesurés  de  la  houle,  les  espaces 


312  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

infinis  du  ciel  et  la  magnificence  des  horizc/ns. 
Mais,  parmi  ceux-là,  qui  sont  les  artistes  et  les 
philosophes,  beaucoup  pensent  que  le  vaisseau  gi- 
gantesque est  parti  pour  une  terre  où  il  n'arrivera 
jamais,  —  et  ils  portent  envie  aux  emprisonnés  de 
l'entrepont  et  de  l'usine,  qui  croient  travailler  pour 
un  but  profitable.  Car  de  toutes  les  vanités  de  ce 
monde,  la  plus  vaine  n'est-elle  pas  de  se  dire  que 
tout  est  vanité? 


IX 


Sur  un  des  murs  de  la  salle  de  la  bibliothèque; 
dans  ce  cercle  aimable  de  l'Union,  j'ai  regardé 
souvent  les  lignes  d'une  fresque  pâlie  et  d'ailleurs 
masquée  en  partie  par  les  livres,  qui  représente  a  la 
Vision  du  Saint-Graal,  par  Lancelot  ».  Ce  que  je 
vénérais  dans  cette  fresque  décolorée,  c'était  sur- 
tout le  souvenir  du  peintre  dont  elle  est  l'œuvre  et 
qui  s'appelle  Dante-Gabriel  Rossetti.  Peu  d'artistes 
de  nos  jours  eurent  plus  que  celui-ci  le  respect  de 
leur  art  et  le  culte  pieux  de  la  sublime,  de  l'ado-' 
rable  beauté.  C'est  en  1856  et  à  l'âge  de  vingt-huit 
ans  qu'il  composait  cette  vision  du  Saint-Graal, 
et  il  convertissait  à  sa  foi  esthétique  deux  étudiants 
de  l'Oxford  de  cette  époque,  dont  l'un  s'appelait 
Burne  Jooes,  et  l'autre  Charles  Algernon  Swio- 


SENSATIONS   D  OXFORD  213 

bume.  Le  premier  est  devenu  le  peintre  le  plus 
fameux  de  l'Angleterre  contemporaine.  Le  second 
a  écrit  les  Pommes  et  Ballades,  Atalante  à  Calydon, 
Chastelard,  ErechteuSy  autant  de  chefs-d'œuvre  qui 
ont  fait  de  lui  le  maître  incontesté  de  la  jeune  école 
poétique.  Quelles  causeries  durent  entendre  les 
murs  de  cette  salle  entre  ces  trois  fervents  de 
ridéal,  qui  étaient  aussi  trois  possédés  du  génie! 
Mais  qui  donc  avait  deviné  leur  génie  en  ces 
temps-là,  et  qui  donc  y  croyait?  As-tu  songé  quel- 
quefois que  le  meilleur  de  la  vie  des  grands  artistes 
s'écoule  ainsi  dans  l'ombre  et  sans  témoins?  Cet 
âge  de  l'adolescence  et  de  la  virilité  commençante, 
où  leur  invention  déborde,  où  les  fleurs  de  la  fan- 
taisie et  de  l'enthousiasme  éclosent  en  eux  naturel- 
lement, comme  des  lis  d'eau  claire,  dans  ce-  cou- 
rant du  génie  qui  coule  librement;  cet  âge  de  la 
candeur  et  de  la  découverte  ravie  du  monde  est 
aussi  l'âge  de  la  solitude,  du  silence  dédaigneux 
et  souvent  de  l'hostilité.  Le  grand  artiste  prodigue 
alors,  dans  une  de  ses  causeries  d'atelier  ou  de 
chambre  d'étude,  plus  de  pensée  neuve,  d'esprit 
charmant,  d'imagination  exquise  qu'il  ne  fera  plus 
tard  en  des  mois  entiers,  comme  il  porte  sur  son 
jeune  visage  plus  de  flammes  heureuses  qu'il  n'y 
laissera  voir  un  jour  de  tristes  rides  et  de  flétris- 
sures ineffaçables.  Et  ce  sont  des  trésors  perdus! 
Mais  cela  n'ajoute-t-il  pas  à  leur  poésie  qu'ils 
soient  perdus? 

Enigmatique  déjà  et  singulier  par  le  caractère 
de  son  Idéal  qui  unit  d'wne  façon  étroite  le  goût 


214  ÉTUDES    ET    PORTRAITS 

du  symbolisme  et  l'étude  minutieuse  de  la  réalité, 
Rossetti  l'est  davantage  encore  par  la  dualité  de 
son  génie.  Il  fut,  en  effet,  peintre  et  poète  à  un  égal 
degré,  traitant  le  plus  souvent  les  mêmes  sujets 
avec  le  pinceau  et  avec  la  plume.  La  rencontre  est 
rare  entre  l'imagination  du  mot  que  suppose  la 
poésie  et  l'imagination  de  la  couleur  que  suppose 
la  peinture.  Pourtant,  les  peintres  s'accordent  à 
reconnaître  dans  les  tableaux  de  Rossetti  des  quali- 
tés qui  sont  seulement  celles  d'un  peintre,  tandis  que 
les  lecteurs  de  ses  sonnets,  de  son  poème  de  Liliik, 
de  sa  Demoiselle  bé'dïe,  de  sa  Dernière  Confession^ 
ne  sauraient  lui  refuser  le  don  de  la  beauté  poé- 
tique pure.  Il  faut  dire  que  son  éducation  avait 
été  assez  étrange  pour  que  le  résultat  exceptionnel 
de  cette  exceptionnelle  culture  apparaisse  comme 
nécessaire.  Rossetti  était  le  fils  aîné  d'un  Italien 
qui,  chassé  du  royaume  de  Naples  après  les  évé- 
nements de  1820,  se  réfugia  en  Angleterre  et  y 
devint  le  commentateur  attitré  de  la  Divine  Comé- 
die. C'est  en  témoignage  de  son  admiration  pour 
ce  poème  que  le  proscrit  donna  le  prénom  de 
Dante  à  son  enfant.  On  imagine  aisément  dans 
quelle  atmosphère  de  mysticité  cet  enfant  grandit, 
et  aussi  combien  ce  mysticisme  fut  rendu  plus 
singulier  par  le  contraste  de  la  vie  anglaise,  pré- 
cise, saine,  et  si  puissamment  positiviste.  De  bonne 
heure  aussi  Dante  Rossetti  commença  d'éprouver  cette 
difficulté  de  s'accommoder  aux  exigences-  contem- 
poraines qui  est  la  cruelle  rançon  de  la  délicatesse 
trop  affinée.  Amoureux  de  son  art  et  d'une  certaine 


SENSATIONS   D'OXFORD  215 

sorte  de  beauté  complexe  dont  il  poursuivit  tou- 
jours la  chimère,  souffrant  d'un  excès  de  nervo- 
sité qui  faisait  de  la  moindre  critique  un  coup 
de  poignard,  avec  cela  impatient  de  la  contradic- 
tion et  volontiers  convaincu  que  ses  ennemis  inven- 
taient contre  lui  des  machinations  ténébreuses,  il 
vécut  dans  un  cénacle  de  fidèles  et  de  compa- 
gnons intimes.  Il  exposa  au  public  très  peu  de 
ses  œuvres  peintes,  et  c'est  seulement  dans  les 
dix  dernières  années  de  sa  vie  qu'il  publia  deux 
recueils  de  ses  vers  :  les  Poèmes  et  les  Ballades  et 
Sonnets.  Même  il  voulut  un  jour  que  ces  vers  dis- 
parussent et  pour  toujours.  Il  venait  de  perdre, 
après  deux  années  de  mariage,  une  jeune  femme 
qui  avait  d'abord  été  son  élève  en  peinture  et  dont 
ie  visage  réalisait  d'une  façon  saisissante  le  type 
de  beauté  féminine  qui  se  retrouve  dans  toutes 
ses  toiles.  Cette  jeune  femme,  ayant  eu  à  souffrir 
de  fortes  névralgies,  se  prit  à  boire  du  laudanum, 
et  une  dose  excessive  la  tua.  Dans  le  délire  de 
sa  douleur,  le  poète  exigea  qu'on  ensevelît  avec 
elle  le  recueil  de  ses  poèmes  encore  manuscrits  et 
qu'il  avait  copiés  pour  elle  sur  un  livre  précieu- 
sement relié.  «Je  n'ai  composé  ces  vers  que  pour 
toi  et  ils  ne  peuvent  pas  demeurer  là  où  tu  n'es 
pas...»  disait-il  en  pleurant.  Il  plaça  donc  le 
volume  entre  la  joae  et  la  chevelure  de  la  morte 
déjà  couchée  dans  son  cercueil.  On  cloua  la  der- 
nière planche,  et  la  pauvre  femme  fut  enterrée  au 
cimetière  de  Highgate.  Rossetti  semblait  avoir  lui- 
même  renoncé  à  la  vie.  Il  aurait  pu  dire,  comme  le 


2i6  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

poète  Armand  Silvestre  en  des  stances  touchantes  : 

Sur  tes  lèvres  en  fleur  j'ai  bu  l'oubli  des  roses, 
Et  dans  tes  yeux  profonds  le  mépris  des  soleils... 

Tu  vas  sourire,  mon  ami,  et  une  fois  de  plus 
nous  allons  dire  ensemble  que  le  cœur  d'un  homme 
de  lettres  a  pour  maîtresse  première  et  dernière  la 
littérature.  Nous  n'aurons  pourtant  qu'à  moitié 
raison!,.,  Rossetti  en  arriva  peu  à  peu,  non  pas  à 
se  consoler,  mais  à  regretter  sa  résolution  roma- 
nesque. Cet  ensevelissement  de  ses  poèmes,  dont  il 
n'avait  pas  d'autre  copie  et  qu'il  se  sentait  inca- 
pable d'écrire  à  nouveau,  lui  apparut  comme  l'en- 
sevelissement du  meilleur  de  sa  gloire.  Il  avait  été 
sincère  en  sacrifiant  cette  gloire  à  son  amour.  Il 
fut  sincère  encore  en  se  contredisant.  Sept  années 
et  demie  après  les  funérailles,  le  cimetière  de  High- 
g.ite  vit,  par  une  nuit  noire,  des  ouvriers  procéder 
à  une  funèbre  besogne.  On  déterrait  le  cercueil  de 
la  femme  de  R.ossetti.  On  put  la  revoir,  couchée  dans 
sa  bière,  conservée  par  l'enîbaumement  dans  la 
grâce  de  sa  beauté  mortelle,  et  le  petit  livre  était 
demeuré  entre  la  joue  amincie  et  les  beaux  che- 
veux. L'ami  qui  s'était  chargé  de  cette  triste  mis- 
sion prit  le  volume.  Quelques  mois  plus  tard,  les 
poèmes  paraissaient  en  librairie  et  ils  obtenaient 
un  succès  éclatant.  Mais  Rossetti  ne  se  consola  ja- 
mais d'avoir  commis  ce  qu'il  appelait  son  sacri- 
lège... :vCcLte  histoire  est-elle  vraie.?  N'en  sourions 
pas,  il  y  a  de  quoi  pleurer.  N'en  pleurons,  il  y 
a  de  quoi  sourire.  11  se  renccatiera  toujours  dans 


SENSATIONS   D'OXFORD  217 

Tartiste  un  enfant  vaniteux  qui  fait  des  bulles  de 
savon  avec  ses  larmes  pour  montrer  aux  passants 
assemblés  autour  de  lui  toutes  les  couleurs  du 
prisme,  —  et  cependant  ce  sont  là  de  vraies  larmes, 
versées  par  de  vrais  yeux  sur  une  vraie  souffrance! 
Il  en  est  du  charme  d'une  poésie  comme  du  par- 
fum d^une  fleur,  comme  du  son  d'une  voix,  comme 
de  l'expression  d'un  regard.  Cela  ne  se  décrit  ni  ne 
se  raconte.  Il  faut  contempler  soi-même  les  yeux, 
écouter  la  voix,  respirer  la  fleur  et  lire  les  vers. 
Ceux  de  Rossetti,  écrits  avec  un  souci  continu  dfe 
la  beauté  la  plus  rare  et  la  plus  subtile,  dans  une 
langue  d'une  recherche  savante  et  d'un  extrême 
ravinement  de  détail,  décèlent  une  âme  singulière- 
ment vibrante  et  passionnée,  en  même  temps  que 
le  dessin  net  et  précis  des  images  trahit  la  vision 
du  peintre.  Volontiers  Rossetti  introduit  dans  ses 
poèmes  une  sorte  de  refrain,  un  ou  deux  vers  qui 
réapparaissent  à  chaque  strophe,  et  qui,  formant  à 
eux  seuls  un  tableau  distinct,  servent  comme  de 
fond  de  rêverie  au  reste  du  morceau.  C'est  ainsi 
c'^e,  dans  une  pièce  où  Hélène  est  décrite  offrant 
à  Vénus  une  coupe  moulée  sur  le  contour  de  son 
sein  et  demandant  à  la  déesse  d'aimer  et  d'être 
aimée,  de  stance  en  stance,  et  comme  un  tocsin 
d'alarme,  les  vers  suivants  reviennent  :  «  O  ville  de 
Troie!,,.  O  Troie  à  terre!,,.  —  Troie  la  grande 
est  en  feu!.,,»  Et  par  delà  les  tresses  blondes  de 
la  fille  de  Léda,  par  delà  l'autel  d'Aphrodite  et  la 
coupe  tendue,  des  champs  de  carnage  s'évoquent, 
tragiquement.   Volontiers   encore   Rossetti   choisit 


2i8  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

des  sujets  légendaires  qu'il  interprète  avec  une  sen- 
sibilité-toute moderne.  C'est  ainsi  qu'il  fait  parler 
Lilitii,  la  première  femme  du  premier  homme  avant 
la  création  d'Eve,  cette  Lilith  qui,  avant  de  revêtir 
une  forme  de  femme,  était  un  serpent  :  a  /  was  the 
f  air  est  snake  in  Eden...  »  Volontiers  aussi  tout 
son  effort  tend  à  emprisonner  dans  les  quatorze 
vers  d'un  sonnet  une  pensée  d'une  suggestion  puis- 
sante, et  il  y  réussit.  Quelle  poésie  grandiose  et 
mélancolique  dans  ce  début  d'un  de  ces  sonnets  : 
«Regarde-moi  en  face;  orf  me  nomme  :  Ce  qui 
pouvait  être...  —  Je  m'appelle  aussi  :  Plus  jamais, 
Trop  tard,  Adieu!...-»  Mais  où  Rossetti  est,  à  mon 
avis,  incomparable,  c'est  dans  les  morceaux  lyri- 
ques d'une  mesure  courte  et  cependant  d'un  inûni 
prolongement  de  songe,  comme  celui  qui  s'intitule 
Hélas!  si  longtemps!...  et  dont  la  première  strophe 
est  bien  doucement  musicale  :  «Ah!  chère,  nous 
avons  été  jeunes  si  longtemps!...  —  Il  semblait 
que  la  jeunesse  ne  s'en  irait  jamais,  —  car  les  cieux 
et  les  arbres  étaient  toujours  en  chanson,  —  et 
l'eau  coulait  en  flots  chantants,  —  durant  ces 
jours  comme  jamais  plus  nous  n'en  connaîtrons. 
—  Hélas!  si  longtemps!  —  Ah!  n'était-ce  alors 
que  jours  de  printemps?  —  Non,  mais  nous  étions 
jeunes  l'un  et  l'autre. . .  »  Et  la  seconde  strophe  re- 
prend :  «  Ah  !  chère,  j'ai  été  vieux  pendant 
si  longtemps!..,  »  Et  la  troisième  :  «  Aht 
chère,  vous  avez  été  morte  si  longtemps!...» 
N'est-ce  pas  elle,  l'ensevelie  de  Highgate,  qui  sort 
de  son  tombeau,  avec  ses  yeux  fermés,  sa  cheve- 


SENSATIONS   D'OXFORD  419 

lure  défaite,  son  visage  pâle?  Et  elle  vient  rede- 
mander le  gage  de  tendresse  immortelle,  le  livre 
compagnon  de  son  sommeil  solitaire.  Quelle  main 
criminelle  a  osé  violer  le  silence  où  reposait  la 
morte?.,.  O  gracieux  fantôme,  aujourd'hui  que 
l'amant  coupable  de  ce  sacrilège  est  allé  te  re- 
joindre là-bas,  réponds,  lui  as-tu  pardonné  d'avoir 
préféré  le  soin  de  sa  gloire  au  respect  de  ton  cer- 
cueil ?  Ou  bien  êtes-vous  entrés  tous  les  deux  dans 
un  royaume  011  il  n'y  a  de  place  ni  pour  le  pardon 
ni  pour  la  haine,  ni  même  pour  le  sacrilège,  mais 
seulement  pour  les  froides  et  immuables  ténèbres 
et  pour  l'anéantissement  que  ne  traverse  plus  un 
souvenir,  —  plus  un  souvenir!  «Ah!  chère,  vous 
avez  été  morte  si  longtemps!,..» 


X 


Lazy  laughing  languid  Jenny 

Fond  of  a  kiss  and  fond  of  a  guinea... 

«(9  faresseus&y  rieuse^  langoureuse  Jenny ^  —  tu 
veux  un  baiser,  tu  veux  une  guinée...-»  Ce  sont 
justement  deux  vers  de  Rossetti,  et  qui  font  le 
début  d'un  poème  d'^ne  douceur  étrange  sur  une 
fille  anglaise.  Ces  deux  vers  revenaient  dans  ma  mé- 
moire, indéfiniment,  lorsque  après  avoir  dîné  entre 
le  Times  et  une  bouteille  de  claret  dans  un  salon 
solitaire  d'un  petit  hôtel  contemporain  de  Shakes- 


220  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

peare,  je  me  promenais  sur  les  trottoirs  du  Blgh  et 
du  Corn,  et  que  je  rencontrais,  allant  par  couples 
et  se  donnant  le  bras,  les  grisettes  d'Oxford.  Ils 
sont  si  justes,  ces  deux  vers,  et  ils  traduisent  si 
bien  ce  je  ne  sais  quoi  de  rêveur  dans  les  yeux  et 
de  gai  dans  le  sourire,  cet  air  à  la  fois  câlin  et  cal- 
culateur qui  domine  dans  ces  physionomies  d'en- 
fants de  dix-huit  ans.  Honnêtes  ou  galantes,  elles 
allaient,  serrées  dans  leur  robe  un  peu  courte,  le 
chapeau  avancé  sur  le  front,  des  gants  noirs  aux 
mains,  aux  pieds  des  bas  noirs  et  des  souliers  vernis. 
La  clarté  de  leur  teint  ros'e  et  de  leurs  cheveux 
blonds  brillait  dans  le  jour  tombant.  Elles  s'arrê- 
taient, causant  avec  l'un,  causant  avec  l'autre,  rare- 
ment avec  un  étudiant,  car  les  poctors  auxquels  est- 
conflée  la  surveillance  des  mœurs  de  l'Université 
peuvent  apparaître  au  détour  de  la  ruelle.  ]\iais  à 
côté  de  la  population  universitaire  n'y  a-t-il  pas  la 
population  demi-bourgeoise,  demi-commerçante, 
qui  habite  la  ville  à  demeure,  et  ces  filles  qui  ont 
grandi  entre  ces  maisons  ne  connaissent-elles  pas 
tous  les  jeunes  gens  d'ici  avec  lesquels  elles  ont 
échangé  des  coups  de  poing  en  public,  comme  font 
maintenant  les  petits  garçons  et  les  petites  filles  de 
dix  ans  m.oins  âgés?  Ces  bourrades  violentes  à 
chaque  rencontre  sont  un  des  traits  de  la  rue  an- 
glaise qui  choque  le  plus  un  de  mes  amis  élevé  e» 
France.  En  ma  qualité  d'Epicurien  voyageur,  moi, 
comment  n'aimerais-je  pas  tout  de  cette  rue  que  je 
regarde  petit  à  petit  se  préparer  au  sommeil } 
Les  boutiques  se  ferment  une  par  une,  —  ceîk 


SENSATIONS   D'OXFORD  221 

du  libraire  où  les  œuvres  des  poètes  sont  en  vente, 
c'est  là  que  j'ai  acheté  mon  Rossctti  avec  sa  belle 
reliure  verte  étoilée  de  fleurs  d'or;  —  celle  du  bot- 
tier où  l'on  vend  des  bottes  dites  anatomiques,  et 
un  double  dessin  montre  le  pied  nu  bien  à  son 
aise  dans  une  chaussure  à  bout  carré,  puis  ce  même 
pied  douloureusement  emprisonné  dans  une  chaus- 
sure à  bout  pointu.  Le  magasin  du  tailleur  est 
clos  aussi,  où  l'on  peut  voir  des  toges  de  bachelier 
et  de  maîtres  es  arts  entre  des  sacs  Gladstone  et  des 
courroies  de  voyage.  Les  volets  sont  mis  devant 
l'étalage  du  photographe,  où  les  portraits  des 
principaux  docteurs  des  collèges  se  rencontrent 
avec  ceux  des  actrices  en  renom.  Les  Ophélies,  les 
Desdémones  et  les  Juliettes  vont  être  ensevelies 
dans  l'ombre  jusqu'au  lendemain.  Il  procède  aussi 
à  sa  fermeture,  le  bouquiniste  derrière  les  vitres 
duquel  sont  affichées  d'irrévérencieuses  caricatures 
à  la  plume  sur  les  récentes  cérémonies  de  l'Uni- 
versité. Les  marchands  de  tabac  et  les  marchands 
d'alcool  tiennent  seuls  leurs  débits  et  leurs  ôars 
ouverts.  Et  les  promeneurs  se  font  plus  rares  entre 
les  maisons  qui  bombent  leurs  fenêtres  et  dont  les 
formes  différentes  attestent  les  caprices  d'archi- 
tecture des  époques  successives.  Derrière  une  de 
ces  fenêtres,  sans  doute  un  étudiant  libre  donne 
un  vin,  car  on  entend  le  bruit  d'un  piano  et  un 
choeur  de  voix  qui  chantent  la  romance  satirique 
sur  «l'esthétique  jeune  homme...».  D'une  autre 
fenêtre,  ouverte  au  premier  étage  d'un  vieil  hôtel, 
des   cris   s'échappent.    Ce  sont   d'autres  étudiants 


322  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

qui  assistent  à  un  grand  dîner.  Ils  sont  en  habit  et 
en  cravate  blanche.  L'un  après  l'autre,  comme  j'ea 
peux  juger  par  les  ombres  dessinées  sur  les  car- 
reaux, ils  se  lèvent  et  portent  des  toasts.  A  en  juger 
aussi  par  le  tapage,  le  Champagne  sec  et  le  vin  de 
Moselle  mousseux  ont  fait  leur  œuvre,  ce  qui  n'em- 
pêchera pas  les  buveurs  d'entonner  religieusement 
le  God  save  the  Queen  à  la  fin  du  repas.  Peu  ou 
point  de  voitures.  Le  tramway  passe  pour  la  der- 
nière fois,  puis  un  vélocipédiste  attardé  qui  arrive 
sans  doute  de  Londres  et  gagne  l'Ecosse  en  plu- 
sieurs jours.  Et  il  ne  reste  plus  guère  que  quelques- 
unes  des  sœurs  de  la  Jenny  du  poète  qui  souriait 
paresseusement  et  langoureusement, 

Fond  of  a  kiss  and  fond  of  a  guinea... 

Ce  n'est  pas  d'une  guinée,  c'est  de  quelques 
pièces  d'argent  qu'elles  ont  envie,  et  qu'elles  ont 
besoin,  les  pauvres  créatures  qui  continuent,  lorsque 
la  rue  est  presque  déserte,  à  se  promener  deux  par 
deux,  mais  d'un  pas  toujours  rapide,  sur  le  trottoir 
du  Hïgh  et  celui  du  Corn.  Quelques-unes  ont  des 
faces  stupides  de  femmes  abruties  par  l'ivresse 
habituelle.  D'autres  montrent  de  tout  jeunes  vi- 
sages d'enfants,  délicats  et  menus,  avec  des  traits 
finement,  ingénument  gracieux.  En  ai-je  assez  vu 
de  ces  vendeuses  de  plaisir  errer  dans  Paris  et  dans 
Londres,  par  les  nuits  d'étoiles  ou  de  brouillard, 
de  clair  de  lune  ou  de  pluie  battante?  En  ai-je 
assez  vu  me  sourire  avec  leur  bouche  trop  rouge  et 
me  regarder  avec  leurs  yeux  passés  au  noir?  En 


SENSATIONS    D'OXFORD  aaj 

ai-je  assez  vu?  Et  encore  aujourd'hui  j'éprouve  à 
ces  rencontres  une  même  impression  d'indicible  mé- 
lancolie, et  le  sentiment  de  la  brutalité  de  la  vie 
sociale  est  aussi  intense  qu'à  l'époque  où  j'étais 
un  très  jeune  homme,  persuadé  que  le  Bien  est  ?a 
loi  de  ce  monde!  Je  n'ignore  pas  que  pour  la 
plupart  ces  filles  ne  sont  pas  malheureuses.  Je  sais 
qu'elles  finissent  par  pratiquer  leur  métier  comme 
l'ouvrier  le  sien,  machinalement.  Même  dans  la 
petite  ville  anglaise,  plusieurs  sont  des  enfants 
d'honnêtes  familles  qui  gagnent  ainsi,  à  l'insu  de 
leurs  parents,  de  quoi  satisfaire  leurs  fantaisies. 
Et  quelles  fantaisies  !  Elles  ont  de  petites  salles 
réservées,  dans  de  certains  bars,  où  elles  s'assoient 
sur  un  banc  de  bois,  et  par  un  guichet  le  maître 
de  l'endroit  leur  sert  de  larges  verres  d'eau-de-vie... 
N'importe,  devant  les  plus  avilies  comme  devant 
les  plus  gracieuses,  une  pitié  invincible  domine. 
Les  larmes  qu'elles  devraient  verser  sur  elles- 
mêmes  montent  au  bord  des  paupières  du  passant 
qui  songe  que  ces  femmes  ont  été  d'innocentes,  de 
jolies  enfants,  avec  de  beaux  regards  clairs  et 
transparents  comme  leurs  âmes  d'alors.  De  cette 
pitié  au  rêve  du  rachat  par  l'amour,  il  y  a  tout 
juste  l'épaisseur  d'un  des  cheveux  de  ces  pauvres 
filles.  Les  attendrissements  de  cet  ordre  touchent 
de  si  près  à  la  niaiserie!...  Sois  paresseuse,  Jenny, 
sois  langoureuse  et  sois  rieuse.  La  race  des  dupes 
n'est  pas  encore  près  de  s'en  aller  de  ce  monde... 


834  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 


XI 


Etre  dnpé,  d'ailleurs,  cela  est  bientôt  St,  mais 
est-on  jamais  dupe  d'éprouver  un  sentiment?  Et  cç 
sentiment  fût-il  le  plus  déraisonnable  du  monde, 
est-on  dupe  encore  d'en  faire  la^  règle  de  ses 
actions  et  de  vivre  commue  on  pense?.,.  Continuant 
ma  promenade  le  long  de  la  rue  solitaire  et  creu- 
sant ce  problème  qui  reste  celui  de  toute  mora- 
lité, je  passe  devant  la  ligne  imposante  des  bâti- 
ments à^University  collège,  et  l'image  me  revient 
du  grand  poète  qui  étudia  dans  ce  collège  durant 
sa  première  jeunesse  et  qui  en  fut  renvoyé  pour 
avoir  précisément  obéi  à  la  sincérité  de  son  cœur 
et  traduit  ses  opinions  religieuses  dans  tme  bro- 
chure publique.  Noble  et  infortuné  Shelley  !  Jus- 
qu'à la  fin  de  sa  vie,  il  fut  dominé,  lui,  p"àr  ce 
besoin  de  mettre  sa  vie  extérieure  en  rapport  avec 
sa  vie  intérieure.  «  Il  me  semble,  »  écrivait-il  à 
Horace  Smith,  un  mois  avant  de  mourir,  «  que  les 
choses  de  ce  monde  en  sont  arrivées  à  une  crise  qui 
exige  que  tout  homme  proclame  ses  sentiments 
sur  l'impuissance  des  systèmes  religieux  et  poli- 
tiques à  guider  l'humanité.  Quelle  que  soit  la  Vérité, 
voyons-la...»  Et  il  ajoute  avec  mélancolie  :  «Si 
chacun  disait  tout  haut  ce  qu'il  pense  tout  bas,  ce 
monde  social   ne  subsisterait  pas  un   jour.   Mais 


SENSATIONS   D'OXFORD  225 

IcMiS,  plus  OU  moins,  s'asservissent  au  milieu  qui 
les  enveloppe,  et  ils  nourrissent  le  mal  sur  lequel 
ils  se  lamentent  par  le  flot  continu  de  leur  hypo- 
crisie...» C'est  en  vertu  de  cette  doctrine  que 
Shelley,  encore  élève  à  Oxford,  imprima  un  écrit 
sur  la  Nécessité  de  l'Athéisme,  à  la  suite  duquel  il 
dut  quitter  son  collège.  C'était  en  18 12.  Le  poète 
avait  vingt  ans  à  peine.  Il  devait  mourir  dix  ans 
plus  tard,  emporté  dans  une  tempête,  après  avoir 
mené  la  vie  la  plus  romanesque  et  la  plus 
errante  (i),  et  comme  on  sait,  quelques-uns  de  ses 
amis,  parmi  lesquels  lord  Byron,  brûlèrent  son 
©orps  sur  un  rivage  désert  d'Italie. 

Le  squelette  était  invisible 

Aux  temps  heureux  de  l'art  païen, 

a  écrit  Gautier.  Ce  grand  adorateur  de  la  nature 
qui  fut  Shelley  eut  donc  les  funérailles  qu'il  eût 
souhaitées,  celles  d'un  contemporain  du  tendre  Vir- 
gile. Les  hasards  ont  parfois  de  ces  complaisances 
posthumes  qui  semblent  une  dernière  ironie  de 
l'ironique  et  mauvaise  nature. 

J'ai  visité,  l'autre  jour,  les  deux  chambres  au  pre- 
mier étage  de  ce  collège,  occupées  autrefois  par 
le  poète.  Elles  ressemblent  aujourd'hui  à  toutes 

(i)  Le  lecteur  trouvera  dans  la  seconde  partie  de  la  prennière 
série  des  Etudes  et  Portraits,  et  en  tête  des  notes  d'Ei,thétique, 
«n  dialogue,  intitulé  Science  et  Poésie,  où  se  trouvent  marqués 
d'autres  traits  de  cette  étrange  figure  d'un  grand  artiste.  Ce  ne 
sont  que  des  profils  perdus  et  qui  se  ressemblent.  Mais  c'est  tout 
un  livre  qu'il  faudrait  pour  que  l'Homme  se  dressât  en  pied, 
Shelley  étant  probablement,  avec  Heine  et  Musset,  un  des  trois 
grands  lyriques  du  siècle. 

**  15 


?.?(?  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

Içs  pièces  où  habitent  des  étudiants  d'Oxford.  De 
son  temps,  s'il  faut  en  croire  les  souvenirs  d'un  de 
ses  amis,  c'était  par  terre  et  sur  les  meubles  un 
bizarre  désordre  d'objets  disparates.  «Il  y  avait 
là  des  livres,  des  bottes,  des  instruments  de  phy- 
sique, des  vêtements,  des  pistolets,  du  linge,  de  la 
vaisselle,  des  sacs,  des  malles,  un  microscope  so- 
laire, une  machine  électrique,  sur  les  tables  et  les 
tapis  toutes  sortes  de  taches  de  brûlures  d'acides...  » 
Shelley,  à  cette  époque,  se  trouvait  hanté  par  les 
utopies  révolutionnaires  et  par  les  curiosités  scien- 
tifiques. Cette  âme  éprise  d'Absolu  était  dominée 
par  les  plus  impérieux  besoins  de  l'Idéalisme  pur. 
Pour  Shelley,  comme  pour  Spinoza,  comme  pour 
Hegel,  il  n'y  eut  jamais  de  différence  entre  l'Idée 
et  le  Fait,  entre  l'Esprit  et  la  Réalité.  N'y  a-t-il 
pas,  en  effet,  une  étroite  communion  entre  la  pensée 
et  la  nature?  N'est-ce  pas  une  même  puissance  qui, 
soutenant  et  notre  personne  et  les  choses,  se  ma- 
nifeste chez  nous  par  la  réflexion,  en  dehors  de 
nous  par  les  formes?  Comprendrions-nous  même 
le  plus  petit  détail  et  le  plus  fragmentaire  de  ce 
qui  nous  enveloppe,  si  les  lois  de  notre  raison 
n'étaient  pas  du  même  ordre  que  les  lois  de  l'exis- 
tence? Appliquée  à  la  politique,  cette  conception 
de  l'identité  de  l'Idéal  et  du  Réel  conduisit  Shelley 
à  la  révolte  contre  la  société  établie.  Il  aperçut 
distinctement  la  justice  et  il  n'eut  pas  de  peine  à 
comprendre  que  l'organisation  de  notre  vieille 
Europe  est  fondée  sur  des  injustices  séculaires. 
Appliquée  à  la  conduite  privée,  cette  même  concep- 


SENSATIONS   D'OXFORD  227 

tion  le  précipita  dans  le  malheur.  «Je  tombe  sur 
les  épines  de  la  vie,  je  saigne,  »  s'écrie-t-il  dans  son 
ode  magnifique  au  vent  d'ouest  :  0/  fall  ufon  the 
ihorns  of  life!  1  bleed !,..■»  En  revanche,  il  dut  à 
cette  intensité  de  son  Idéalisme  la  beauté  suprême 
de  sa  poésie,  —  beauté  si  nouvelle  et  si  ravissante 
que  tout  art  semble  grossier  en  regard  de  celui-là, 
comme -toute  destinée  semble  calculatrice  et  mes- 
quine en  regard  de  cette  vie  d'illusions  sublimes  et 
d^  tendresses  infinies. 

A  la  première  page  du  recueil  des  vers  de  Shelley, 
en  pourrait  écrire  cette  phrase  si  souvent  citée  du 
sabtil  Amiel  :  «Un  paysage  est  un  état  de  l'âme.» 
L.a  magie  suprême  de  cette  imagination,  c'est  qu'^n 
crfet  tous  les  objets  se  spiritualisent  pour  elle  et 
s'hunianisent,  mais  cette  spiritualité  n'est  le  résul- 
tat ni  d'un  symbolisme  ni  d'une  comparaison, 
Shelley  considère  qu'il  y  a  entre  notre  âme  et  la 
rrature,  non  pas  une  analogie,  mais  une  identité. 
Une  pensée  diffuse  s'agite  dans  la  moindre  parcelle 
de  cet  immense  univers,  et  cette  pensée  n'est  pas 
différente  de  notre  pensée.  Une  sensibilité  o'oscure 
frémit  dans  ce  que  nous  appelons  les  choses,  et 
cette  sensibilité  ne  diffère  de  la  nôtre  que  par  le 
dc^gré.  Lorsque  nous  comparons  une  émotion  de 
notre  cœur  à  un  aspect  du  monde  visible,  nous  ne 
faisons  que  reconnaître  l'unité  secrète  qui  relie  les 
unes  aux  autres  les  diverses  manifestations  de 
la  vie  universelle.  Et  cette  vision  de  la  sympathie 
profonde  qui  rattache  notre  personne  a  la  nature 
est    si    précise,    si    oIj^c'  lante,    qu'uivoîcntau-ement 


228  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

Shelley  intervertit  l'ordre  des  comparaisons  poéti- 
ques et  qu'il  crée  un  genre  nouveau  de  métaphores. 
Au  lieu  d'assimiler,  comme  le  veut  la  tradition,  les 
impressions  de  l'homme  aux  phénomènes  de  la 
vie  extérieure,  il  assimile  ces  phénomènes  aux  im- 
pressions de  l'homme,  suivant  ainsi  la  marche  même 
de  la  nature,  cair  l'univers  tout  entier  n'est-il  pas 
suspendu  à  notre  âme,  par  laquelle  il  s'achève  et 
prend  conscience?  Shelley  dira  :  «  Our  boat  is 
Gslcep  in  Serchio's  stream,  —  Its  saïls  are  folded 
lïke  thoughts  in  a  dream...  Notre  bateau  repose 
dans  le  courant  du  Serchio,  —  ses  voiles  sont  re- 
pliées comme  des  pensées  dans  un  rêve...»  Il  dira 
encore,  parlant  des  parfums  d'une  fleur  pendant 
la  nuit,  qu'ils  défaillent  alïke  sweet  thoughts  in  a 
dream...  comme  de  douces  pensées  dans  un  rêve.» 
Et  cette  idée,  que  la  pensée,  cachée  à  l'intérieur  de 
la  nature,  ressemble  à  notre  pensée  pendant  \t 
somm.eil,  lui  est  tellement  familière,  que  ce  mot  de 
rêve  revient  toujours  sous  sa  plume  lorsqu'il  veut 
décrire  le  monde  végétal  ou  le  monde  minéral.  lî  * 
dira  des  roulades  du  rossignol  «qu'elles  se  mêlent! 
aux  rêves  de  la  plante  sensitive.»  Il  évoquera  dans  \ 
le  silence  de  l'hiver  les  jours  où  le  printemps' 
«souffle  dans  son  clairon  sur  la  terre  qui  rêve... 9 
Et  s'adressant  à  cette  terre  elle-même,  il  soupirera  : 
e.Too  happy  Earth,  over  the  face  shall  creep  — 
tke  wa.kenïng  vernal  airs,  until  tJiou  leaping  — 
froni  unremer/tbered  dreav.s...  Trop  heureuse  terre, 
sur  ta  face  glisseront  —  les  souffles  du  printemps 
qui  t'éveilleront  jusqu'à  ce  que  tu  sortes  —  de 


SENSATIONS   D'OXFORD  339 

rêvr.s  dont  tu  ne  te  souviendras  pas...»  Après  une 
lecture  prolongée  de  cette  poésie,  un  déplacement 
si'.igiilicr  se  produit  dans  la  pensée.  On  cesse 
d'apercevoir  les  hommes  et  les  choses  dans  leur 
caractère  individuel.  C'est  une  âme  unique  qui  se 
révèle,  dont  tous  ces  êtres  et  toutes  ces  choses  tra- 
duisent l'éternelle  aspiration.  C'est  le  vaste  cœur 
de  l'univers  qui  se  manifeste,  en  proie  à  un  infini 
désir  qu'il  ne  parviendra  jamais  à  satisfaire.  C'est 
ce  douloureux,  cet  immense  Esprit  qui  est  la 
Réalité  suprême,  et  nous  ne  sommes,  nous,  que  les 
ombres  d'un  songe,  dans  cette  vie  où  tout  n'est 
qu'apparence,  «  where  notJiing  is,  bvt  ail  things 
seern  —  and  we  ihe  shadows  of  the  dream.  » 


XII 


...Mais  voici  que  le  clérical  et  silencieux  Oxford 
des  jours  et  des  soirs  de  rêverie  s'anime  et  s'éveille 
comme  par  la  vertu  d'un  sortilège.  La  fête  annuelle 
de  la  Commémoration  va  commencer,  et  déjà  les 
rues  paisibles  sont  remplies  d'une  foule  bariolée. 
C'est  l'époque  où  les  familles  des  étudiants  vien- 
nent leur  rendre  visite  et  assister  aux  réjouissances 
universitaires,  lesquelles  se  composent  surtout  de 
quelques  grands  bals  donnés  dans  deux  ou  trois 
collèges.  Sur  les  trottoirs  du  Hïgh  et  du  Corn, 
c'est  un  passage  continu  de  jeunes  filles,  sœurs  ou 
cousines  d'un  des  sotts-gradués^  avec  cette  bigar- 


230  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

rure  de  toilettes  essentielle  à  toute  réunion  de 
femmes  anglaises.  A  l'approche  de  la  nuit,  ces 
rues  s'illuminent.  Des  fusées  partent  sous  les  pieds 
des  promeneurs.  Des  drapeaux  ondoient  à  toutes 
les  fenêtres.  Des  lampions  dessinent  sur  le  fron- 
ton des  maisons  les  initiales  de  la  reine  :  Victo/ia 
Regina  :  V...  R...  et  aux  portes  des  hôtels  les  en- 
fants se  pressent  pour  voir  monter  dans  le  lan- 
dau de  louage  quelques  jeunes  femmes  en  toilettes 
de  soirée... 

Entre  tous  les  divertissements  officiels  de  cette 
semaine  de  liesse,  deux  m'ont  frappé  comme  plus 
particulièrement  anglais.  Ils  suffiraient  seuls  à  mar- 
quer les  traits  les  plus  saillants  de  l'éducation 
d'Oxford,  oii  le  goût  de  l'athlétisme  se  mélange 
au  goût  des  lettres  classiques  et  le  culte  de  la  tra- 
dition aux  habitudes  de  la  plus  large  indépen- 
dance. C'est  d'abord  le  défilé  des  barques  des  col- 
lèges, dans  l'ordre  où  elles  ont  été  placées  aux  der- 
nières courses.  Ulsis  coule  dans  son  paysage  de 
prairies,  avec  de  molles  collines  vertes  dans  le 
fond,  et,  pour  faire  l'autre  fond,  c'est  le  gracieux 
déchiquetage  des  constructions  de  la  ville  go- 
thique. Sur  chacune  des  deux  rives  du  fleuve  une 
foule  énorme  est  tassée.  Les  pontons  des  collèges 
amarrés  le  long  de  la  berge  regorgent  de  monde. 
Tous  les  pères,  toutes  les  mères  et  toutes  les  sœurs 
des  étudiants,  —  my  people,  comme  ils  disent,  — 
garnissent  les  terrasses  de  ces  pontons,  hissés  sur 
des  chaises  ou  des  bancs.  D'autres  personnes,  pour 
mieux  voir,  sont  assises  dans  de  petits  bateaux.  Un 


SENSATIONS   D'OXFORD  231 

orchestre  caché  sous  les  arbres  du  jardin  de  Christ 
Church  joue  des  airs  à  la  mode,  avec  force  ron- 
Hements  de  cuivre,  et  par-dessus  cette  rivière,  ce 
fourmillement  de  têtes,  ces  arbres  et  cet  horizon, 
chatoie   un   joli   ciel    d'été    anglais    d'une    pâleur 
bleue  et  tendre.  Les  têtes  se  penchent  et  les  corps. 
C'est  à  qui  plongera  de  l'œil  au  loin  sur  le  fleuve 
pour  voir  les  barques  arriver  d'Ifîîey,  d'où  elles  ont 
dû  partir  il  y  a  un  quart  d'heure...  La  première 
approche  enfin,  garnie  de  ses  huit  rameurs  et  de 
son  pilote.  Des  acclamations  l'accueillent.  Elle  fait 
halte  devant  le  ponton  où  se  trouvent  les  représen- 
tants de  l'Université.  Les  huit  rameurs  se  dressent, 
lèvent  leurs  rames  toutes  droites,  poussent  trois  hur- 
rahs,  se  rassoient  et  passent.  C'est  le  tour  ensuite  de  . 
la  seconde  barque  et  ainsi  à  la  file.  Le  costume  des  ra- 
meurs varie  suivant  les  collèges.  Ceux  de  Magda- 
letv  sont  en  rose,  ceux  de  Brasenose,  en  noir  avec 
une  écharpe  jaune,  d'autres  en  bleu  et  en  blanc.  Il 
y  a  des  barques  où  les  rameurs  sont  coiffés  d'une 
casquette  de  la  nuance  de  leur  costume.  D'autres 
ont  un  chapeau  de  paille  rond  avec  un  ruban  mul- 
ticolore.  C'est  une  merveille  de  voir  avec  quelle 
perfection  les  huit  avirons  marchent  ensemble.  Ou 
devine,  à  cela  seul,  les  longues  journées  d'entraî- 
nement, avec  un  mélange  savant  de  nourriture  ré- 
duite à  son  mïnhnuni  et  d'exercice  progressif.  Par 
un  caprice  qui  ne  peut  venir  qu'à  des  familiers  de 
la  rivière  depuis   des  années,  quelques  équipages 
s'amusent  à  faire  chavirer  leur  barque,  au  moment 
même  du  passage  devant  la  tribune  des  autorité  ;. 


232  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

Les  huit  rameurs  et  celui  qui  gouverne  tombent  à 
la  fois  dans  l'eau.  La  barque  bascule  et  montre  ?a 
coque,  puis  les  neuf  têtes  des  nageurs  apparaissent, 
riant  à  la  foule  qui  les  applaudit.  Ils  vont  gagner 
ainsi  le  ponton  de  leur  collège,  —  tandis  que  leur 
bateau  continue  de  flotter  sur  le  fleuve.  Il  sera 
recueilli  quand  la  foule  se  sera  dispersée  à  travei* 
les  prés  de  Christ  Ckurch,  sur  lesquels,  à  la  tombée 
de  la  nuit,  passent  des  sonneries  de  cloches  fine- 
ment argentines...  Il  y  a  tant  de  piété  an- 
cienne dans  les  voix  de  ces  cloches!  C'est  uno 
vibration,  émue  et  douce,  de  l'atmosphère,  après 
les  cris  de  l'enthousiasme  qu'ont  jetés  les  specta- 
teurs au  défilé  des  barques.  Et  dans  le  ciel  qui  m 
brouille  un  croissant  de  lune  se  lève,  mystérieuse- 
ment mouillé  et  voilé,  une  lune  en  deuil,  mais  d'ua 
deuil  si  tendre!...  Après  dix  voyages  en  pays  an- 
glais, mes  yeux  ne  sont  pas  blasés  sur  cette  nature 
si  aisément  vaporeuse  et  fondue,  où  la  féerie  de  la 
brume  est  toujours  là  pour  corriger  le  positivisme 
de  la  vie  pratique,  nature  dans  laquelle  oh  peut, 
au  sortir  d'un  spectacle  de  force  physique,  voir  ua 
clair  de  lune  tel  que  celui-ci,  caressant  et  incertain 
comme  un  souvenir.  Cette  première  cérémonie  nau- 
tique est  pour  les  athlètes.  La  cérémonie  à  laquelle 
j'assistai  le  surlendemain  dans  le  Sheldonian 
théâtre  est  toute  en  l'honneur  des  humanistes.  L'a&^ 
pect  extérieur  de  ce  bâtiment  en  rotonde  est  renda 
singulier  par  une  rangée  demi-circulaire  de  bustes 
colossaux,  —  sortes  de  caricatures  de  pierre  dont 
on  a  tour  à  tour  prétendu  qu'elles  représentaient 


SENSATIONS   D'OXFORD  §33 

les  Césars  et  les  Sages  de  la  Grèce.  A  l'intérieur, 
une  galerie  se  développe  qui  contourne  un  parterre 
où  l'on  doit  se  tenir  debout.  Une  estrade  est  amé- 
nagée à  l'extrémité  de  ce  parterre.  Deux  tribunes 
analogues  aux  chaires  d'une  église  surplombent  et 
sont  destinées  à  servir  de  lieu  de  récitation.  Vers 
onze  heures  du  matin,  le  parterre  et  les  galeries 
sont  envahis  par  la  foule.  L'estrade  seule  est 
encore  vide.  Là  doivent  prendre  place  les  femme» 
des  dignitaires  d'Oxford  et  leurs  invités,  tandis 
que  des  fauteuils  aménagés  sur  le  devant  attendent 
le  vice-chancelier  et  ses  assesseurs.  L'habitude  veut 
que  les  étudiants,  disséminés  dans  les  parties  su- 
périeures de  la  galerie,  lancent  des  exclamations 
de  toutes  sortes  à  propos  du  moindre  incident. 
Une  dame  vêtue  d'uue  toilette  jaune  se  présente 
pour  monter  à  l'estrade.  «  Trois  encouragements 
pour  la  dame  en  jaune,  j>  crie  une  voix,  et  trois 
hurrahs  suivent,  lancés  par  des  centaines  de  poi- 
trines. «  Trois  encouragements  pour  la  belle-soeur 
du  veuf...,»  crie  une  autre  voix,  faisant  allusion  à 
un  projet  de  loi  déposé  à  la  Chambre  à  cette  fin 
que  le  mariage  soit  permis  entre  un  homme  resté 
veuf  et  la  sœur  de  sa  femme  morte.  Et  trois  hur- 
rahs s'élèvent  de  nouveau,  a  Trois  encouragements 
pour  le  docteur  N...»  Ce  bon  docteur  est  un  vieil- 
lard qui  garde  parfois  trop  longtemps  les  jour- 
naux au  cercle  de  l'Union  et  que  les  étudiants 
accusent  de  sommeiller  au  lieu  de  lire.  Il  est  sur 
l'estrade  en  tenue  de  professeur;  ce  qui  n'empê- 
chera pas  que,  de  quart  d'heure  en  quart  d'heur^ 


234  ÉTUDES    ET    PORTRAITS 

et  tout  le  temps  que  durera  la  cérémonie,  une 
voix  ne  s'élève  jetant  cette  exclamation  :  «Le  doc- 
teur N...  dort  de  nouveau...  »  C'est  ainsi  un  roule- 
ment continu  de  clameurs  et  de  brocards  jusqu'à 
ce  que  l'orgue  attaque  le  Good  save  the  Qneen^  et 
que  dés  huissiers  avec  leurs  masses  d'argent  fassent 
écarter  la  foule  pour  livrer  passage  au  vice- 
chancelier  en  grand  costume  et  à  son  cortège.  Les 
hurrahs  ne  s'interrompent  pas  pour  cela,  mais  ils 
ont  un  objet  précis,  et  les  figurants  de  ce  cor- 
tège sont  ainsi  acclcimés  tour  à  tour,  tandis  que  du 
haut  de  sa  place  de  président  le  vice-chancelier 
commence  un  discours  en  latin.  Des  commentaires 
accompagnent  sans  cesse  sa  voix,  partis  des  quatre 
coins  de  la  salle  et  soulevant  des  tempêtes  de  rire 
dans  l'assemblée.  On  dirait  d'un  meeting  poli- 
tique, sauf  qu'une  cordialité  heureuse  est  comme 
répandue  dans  l'air.  Ni  le  vice-chancelier  ne  songe 
à  se  fâcher  contre  les  interrupteurs,  ni  ces  derniers  à 
lui  être  désagréables.  N'est-ce  pas  un  trait  bien 
national  que  cette  union  de  respect  foncier  des  au- 
torités établies  et  de  l'absolue  indépendance  des 
faits  et  gestes  des  individus? 

Le  discours  du  vice-chancelier  est  fini.  Voici  le 
moment  de  recevoir  les  étrangers  de  distinction 
auxquels  l'Université  confère  cette  année  le  rang 
de  docteur  honoraire.  C'est  sans  doute  des  céré- 
monies de  cet  ordre  que  Molière  raillait  dans  sa 
réception  fantaisiste  du  Malade  imaginaire.  Les 
futurs  docteurs  sont  amenés  jusqu'au  pied  de  l'es- 
trade. Ils  ont  sur  le  dos  la  toge  noire  avec  l'épau- 


SENSATIONS   D'OXFORD  235 

lette  de  soie  rouge.  Un  introducteur  prononce  leur 
éloge  erî  latin  et  conclut  que  le  candidat  doit  être 
admis  à  la  dignité  de  docteur,  hoîvoris  causa.  Le 
vice-chancelier  prononce  alors  une  sorte  de  dïgnus 
est  intrare  qui  se  termine  par  un  honoris  causa  que 
la  salle  entière  répète,  et  le  nouveau  membre  de 
l'Université  va  s'asseoir  sur  un  banc  réservé  à  zçi 
effet,  tandis  que,  s'il  faut  en  croire  une  clameui? 
venue  du  fond  du  théâtre  :  «Le  docteur  N...  dort 
de  nouveau...»  Et  déjà  une  voix  forte  et  grave  ré- 
sonne ;  c'est  celle  de  \ orateur  public^  lequel,  du 
haut  d'une  tribune,  prononce  en  latin  l'éloge  fu- 
nèbre- des  membres  des  collèges  morts  dans  l'année. 
Il  n'est  pas  plus  tôt  descendu  que  deux  lauréats 
lui  succèdent,  qui  viennent  lire  chacun  quelques 
pages  d'un  essai  couronné  à  l'un  des  concours.  Un 
de  ces  essais  a  pour  matière  «  la  vie  des  Universités 
au  moyen  âge,»  l'autre  «le  commerce  maritime  de 
l'Angleterre».  Cette  fois  les  clameurs  redoublent 
et  la  voix  des  lauréats  est  souvent  couverte.  Si  le 
docteur  N...  sommeille  de  nouveau,  comme  le 
prétendent  encore  quelques  mauvais  plaisants, 
c'est  qu'il  est  sourd.  Une  pluie  de  flèches  de  papier 
tombe  des  hauteurs.  La  violente  jovialité  physiqu?. 
se  fait  jour  librement,  tandis  que  d'autres  lauréats 
récitent  des  pièces  de  vers  grecs,  de  vers  latins  et 
de  vers  anglais.  —  Le  vice-chancelier  se  lève  à  la 
fin.  L'orgue  joue  à  nouveau  le  God  save  the  Queen 
et  la  foule  se  disperse,  regardée  sous  le  péristyle 
par  les  bustes  gigantesques  dont  les  nez  intermi- 
nables, les  mentons  baroques,  les  barbes  comiques 


236  ÉTUDES    ET    PORTRAITS 

ont  vu  depuis  des  années  tant  d'étudiants  passer 
et  tant  de  maîtres.  Il  en  fut  d'iliustres,  il  en  fut 
d'obscurs,  —  et  les  bustes  sourient  toujours. 


XIII 

...  Et  ainsi  s'en  allaient  les  jours,  entre  des  lec- 
tures et  des  observations^  entre  des  pensées  et  des 
promenades.  Ainsi  s'en  allaient  les  jours,  et  je 
t'écrivais,  ami,  un  peu  au  hasard,  ces  notes  telles 
quelles.  Je  n'ai  pas  eu,  en  les  rédigeant,  la  préten- 
tion de  te  tracer  de  la  vieille  ville  d'université 
anglaise  une  peinture  documentaire,  comme  on  dit 
aujourd'hui.  Le  charme  des  endroits  comme 
Oxford,  oh  le  passé  s'unit  si  étroitement  au  présent 
et  qui  sont  à  la  fois  très  traditionnels  et  très  vi- 
vants, est  de  fournir  matière  à  des  réflexions  de 
l'ordre  le  plus  divers.  Chaque  espèce  d'hommes  y 
peut  rencontrer  de  quoi  nourrir  ses  idées  favorite». 
Un  politique  étudiera  ici  sur  place  la  valeur  du 
procédé  qui  consiste  à  élever  ensemble  les  jeunea 
gens  destinés  à  composer  le  personnel  dirigeant 
de  la  nation,  comme  membres  du  clergé  et  comme 
membres  de  l'aristocratie  laïque.  Un  curieux  d'ar- 
chitecture trouvera  dans  le  détail  de  ces  construc- 
tions d'époques  si  différentes,  qui  sont  les  collèges 
et  les  chapelles,  un  objet  de  contemplations  indé- 
finies. Un  am-ateur  de  pédagogie  vérifiera  ses  théo- 
ries sur  le  deo-ré  de  bienfaisance  des  études  clas- 


SENSATIONS    D'OXFORD  337 

tiques  et  sur  les  avantages  ou  les  inconvénients 
d'un  développement  parallèle  entre  les  forces  de 
l'esprit  et  celles  du  corps.  Il  m'a  semblé  qu'en 
dehors  de  ces  analyses  spéciales,  il  était  curieux 
de  noter  quelles  sensations  flottent  pour  un  lettré 
français  dans  l'atmosphère  de  cette  ville  de  litté- 
rature, où  chaque  pierre  parle  des  choses  de  l'esprit 
et  du  travail  des  générations  mortes...  Maintenant 
les  étudiants  sont  dispersés,  les  collèges  sont  vides. 
A  peine  si  de  place  en  place  on  rencontre  dans 
ks  rues  quelque  fellow  retardataire  qui  n'est  pas 
encore  parti  pour  la  campagne.  La  semaine  de  la 
Commémoration  une  fois  close,  c'est  vacance  jus- 
qu'à l'automne.  Je  vais,  moi  aussi,  quitter  le  tran- 
quille séjour  oti  j'ai  passé  deux  mois  comme  dans 
un  songe,  grâce  à  l'influence  apaisante  de  ces  an- 
tiques cloîtres,  de  ces  verts  jardins,  de  cet  horizon 
docte  et  charmant,  —  et  longtemps  je  suivrai  du 
regard,  à  la  portière  du  wagon,  les  édifices  et  les 
maisons  d'Oxford,  paradis  d'étude  habité  si  peu 
de  temps!  Et  je  me  rappellerai  les  vers  du  Pen- 
seroso,  de  Milton,  qu'un  de  mes  aimables  hôtes 
d'Oxford  me  citait  souvent  :  «.But  let  my  due  feet 
never  fail,  —  ta  walk  the  studïoiis  cloisters  pale... 
Puissent  mes  pas  errer  toujours  le  long  des  cloîtres 
d'étude,»  disait  le  grand  puritain.  Chimérique 
souhait,  car  il  me  faut  rentrer  dans  le  remuant  et 
dur  Paris.  Mais  si  l'on  ne  vivait  d'ordinaire  dans 
ce  mouvement  et  cette  dureté,  comprendrait-on  les 
délices  de  ces  cloîtres  et  de  ces  jardins?... 

Mai-juin  1883. 


V 
LETTRES    DE    LONDRES 


A  Monsieur  Georges  Fatïnoty 
Directeur  du  a  ] oiirnal  des  Débats.  » 

Vous  m'avez  demandé,  mon  cher  Directeur,  au 
rp. ornent  où  j'ai  quitté  Paris,  de  vous  adresser  quel- 
ques notes  sur  mon  voyage  en  Angleterre.  Vous 
■l'indiquiez,  avec  bien  de  la  justesse,  l'intérêt  pro- 
tigieux  que  présente  à  l'observateur  la  transforma- 
tion actuelle  des  mœurs  dans  ce  pays  où  le  décor 
d'un  passé  grandiose  demeure  debout,  tandis  que 
ia  démocratie  y  fait  sa  triste  besogne,  comme  dans 
j  Europe  entière.  Et  vraim-ent  il  y  aurait  lieu 
d'écrire,  non  pas  de  courts  articles,  aussitôt  dis- 
parus que  publiés,  mais  un  grand  livre  de  philo- 
sophie sociale  sur  cette  Grande-Bretagne  de  l'été 
de  1884,  où  un  vieillard  de  soixante-quinze  ans  pré- 
side un  cabinet  de  réformes,  où  des  orateurs  célèbres 
traitent  tout  haut  la  Chambre  des  Lords  d'oligar- 
chie sans  patriotisme,  où  des  milliers  et  des  milliers 


LETTRES    DE   LONDRES  239 

de  manifestants  réclament  l'extension  du  droit  de 
suffrage,  où  l'Irlande  obtient  pleine  justice,  pendant 
que  cette  même  oligarchie  a  pour  défenseur  des 
hommes  du  talent  de  lord  Salisbury  et  de  lord 
Randolph  Churchill,  que  d'autres  milliers  de  ma- 
nifestants acclament  ces  chefs  du  torysme  avec 
enthousiasme  et  que  l'accomplissement  régulier  dés 
formalités  séculaires  se  continue  dans  sa  pompe. 
Quel  sera  le  lendemain  de  cette  Angleterre  d'au- 
jourd'hui, si  mêlée  d'éléments  contradictoires,  si 
prospère  à  la  fois  et  si  anxieuse,  si  habile  à  la  vie 
pratique  et  si  préoccupée  de  ne  pas  se  soumettre 
au  bas  empirisme  des  politiciens  sans  idéal,  si  tra- 
ditionnelle par  tant  de  ses  côtés,  si  voisine  d'une 
distribution  entièrement  nouvelle  de  ses  partis?... 
Un  simple  homme  de  lettres  n'a  pas  qualité  pour 
répondre  à  des  questions  de  cet  ordre.  Il  ne  peut 
que  les  indiquer,  afin  d'évoquer  comme  un  fond 
large  et  mystérieux  derrière  ses  légers  croquis  de 
mœurs.  Tenir  un  exact  journal  de  ses  impressions- 
petites  et  grandes,  dessiner  au  passage  quelques 
scènes  pittoresques,  caractériser  les  tendances  qu'il 
croit  apercevoir  dans  l'art  et  dans  la  vie,  vérifier 
sur  lui-même  les  idées  de  ceux  qui  l'ont  précédé 
dans  son  voyage,  et  parfois  les  corriger,  c'est  là 
toute  sa  tâche  et  de  plus  compétents  concluront 
pour  lui.  Je  tenais  à  vous  dire  cela,  mon  cher  Di- 
recteur, à  vous  et  aux  lecteurs  du  Journal  des  Dé- 
bats, pour  mieux  préciser  l'humble  portée  de  ces 
notes  dont  le  principal  mérite  est  de  venir  d'un 
écrivain  passionnément  épris  de  son  sujet.  A  dix 


t40  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

repnses,  j'ai  séjourné  outre-Manche,  et  je  ne  suis 
pas  encore  blasé  sur  le  plaisir  que  procure  aux 
anglomanes  la  vision  d'une  petite  ville  de  Kent  ou 
du  Sussex,  avec  ses  maisons  basses,  garnies  de 
fenêtres  en  saillie,  avec  ses  pelouses  sur  les- 
quelles des  raies  blanches  marquent  les  places 
des  joueurs  de  tennis.  Est-ce  aux  charmes  d'une 
hospitalité  incomparable,  est-ce  à  de  secrètes  affi- 
nités que  je  dois  d'avoir  pris,  moi  aussi,  ce  goût 
extrême  de  la  vie  anglaise?  Mais  pour  qui  veut 
essayer  de  voir  clair  dans  les  moeurs  d'un  peuple 
étranger,  le  mieux  n'est-il  pas  de  s'abandormer  à 
l'attrait  de  ces  mœurs  ?  .Saurait-on  jamais  trop 
aimer  ce  que  l'on  veut  comprendre  un  peu? 


i 

DANS    HYDE-PARK 

...  Six  heures  du  soir,  en  juillet,  c'est  le  meilleur 
instant  pour  venir  dans  le  parc  à  la  mode.  Il  fait 
un  joli  ciel  anglais,  tout  bleu  et  clair,  mais  comme 
ouaté  d'une  brume  vague.  Il  faut  renoncer  à  rendre 
avec  des  mots  la  douceur  molle  et  fondue  de  ce 
jour  qui  velouté  les  massifs  des  arbres,  opalise 
les  eaux  et  noie  la  ligne  de  l'horizon  dans  une  va- 
peur de  rêve.  Il  y  aura  demain  un  meeting  contre 
la  Chambre  des  Lords  dans  ce  Hyde-Park  douce- 
ment éclairé,  à  travers  ce  brouillard  bleuâtre,  par 
la  lumière  du  soleil  tom.bant;  mais,  que  la  procès- 


LETTRES   DE    LONDRES  241 

sion  politique  dirigée  contre  les  pairs  compte 
•20,000,  50,000,  200,000  citoyens,  il  n'y  a  pas  dans 
Londres  entier  une  seule  personne  qui  soit  inquiète 
sur  l'issue  immédiate  de  cette  démonstration,  et 
comme  la  «Saison»  n'est  pas  encore  finie,  comme 
l'air  est  tiède  et  frais  tout  ensemble,  pourquoi  les 
voitures  ne  rouleraient-elles  pas  paisiblement  entre 
Y  Albert-Gaie  et  l'entrée  de  Kensington,  sur  le  sable 
de  cette  allée,  que  pas  un  fiacre  ne  déshonore? 
Pourquoi  les  cavaliers  ne  galoperaient-ils  pas  le 
long  de  la  Serpentine,  accompagnant  des  amazones 
dont  beaucoup  portent  sur  leurs  cheveux  massés  un 
petit  chapeau  rond  ?  Et  pourquoi  ïes  simples  spec- 
tateurs ne  viendraient-ils  pas,  comme  d'habitude, 
s'asseoir  sur  une  des  chaises  disposées  le  long  du 
gazon?  Les  chevaux  piaffent,  les  devises  anciennes 
décorent  les  portières  blasonnées,  les  cochers,  dont 
plusieurs  sont  en  grande  livrée  et  en  perruque 
poudrée,  se  tiennent  droits  sur  les  sièges  à  côté  des 
e tigres»  minuscules,  et  à  quelques  centaines  de 
pas  dans  l'intérieur  du  parc,  des  hommes  en  hail- 
lons sont  couchés  sur  l'herbe.  C'est  un  des  coins 
du  monde  où  doit  le  plus  souffrir  un  partisan  de 
l'égalité,  tandis  que  tout  y  réjouit  im  cœur  atteint 
de  snobisme.  —  Quel  autre  mot  employer  pour 
définir  cette  naïve  maladie  de  la  vanité  qui  se  dé- 
veloppe surtout  ici  et  qui  consiste  dans  un  culte 
superstitieux  pour  toute  supériorité  sociale,  de 
naissance,  de  fortune  ou  de  renommée  ?  —  Le 
voyageur  désintéressé  trouve  à  ce  coup  d'oeil  un 
double  plaisir  :  d'abord,  quelques-uns  des  visages 
**  16 


242  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

de  femmes  qui  passent  et  repassent  dans  la  gra-" 
cieuse  lumière  sont  d'un  charme  unique,  puis,  des 
réflexions  de  tous  ordres  sur  la  physiologie  de  la 
classe  riche  ne  sont-elles  pas  suggérées  par  ce  spec- 
tacle? Or,  pour  juger  de  la  valeur  animale,  si  l'on 
peut  dire,  d'une  société,  n'en  faut-il  pas  surprendre 
ainsi  les  représentants  au  cours  d'une  de  leurs  dis- 
tractions coutumières?  Une  rue,  c'est  le  raccourci 
de  toute  une  ville.  Deux  mille  promeneurs  dans 
une  allée,  c'est  le  raccourci  de  tout  un  monde. 

En  dépit  des  pronostics  pessimistes,  il  n'offre 
aucun  signé  d'une  décadence  prochaine,  ce  grand 
monde  anglais,  du  moins  jugé  ainsi,  au  hasard 
des  yeux.  L'impression  totale  qui  se  dégage  du 
défilé  des  promeneuses  et  des  promeneurs,  est,  au 
contraire,  celle  d'une  race  très  solide  et  très  bien 
portante.  C'est  par  la  santé  presque  athlétique  et 
intacte  que  se  distinguent  ces  femmes  élégantes 
qui,  étendues  sur  les  coussins  de  leur  calèche,  qui, 
assises  sur  la  selle  de  leur  monture,  qui,  suivant  à 
pied  la  contre-allée,  vont  et  viennent  dans  leurs 
toilettes  de  cheval,  ou  dans  celles  de  ville,  volon- 
tiers intenses  de  couleur.  Pour  qui  les  regarde  seu- 
lement à  la  tête,  cette  santé  n'est  pas  aussitôt  per- 
ceptible. Il  est  rare  qu'une  Anglaise,  lorsqu'elle 
est  jolie,  n'ait  pas  jians  les  yeux  cette  candeur 
grave,  sur  les  lèvres  ce  pli  sérieux,  sur  le  front  ce 
vague  songe,  et  dans  la  ligne  du  menton  cette 
volonté,  qui  disent  une  certaine  profondeur  de  la 
vie  morale,  difficilement  compatible,  d'après  nos 
/préjugés,    avec   l'allégresse   physique.   Devant  ces 


LETTRES   DE    LONDRES  243 

physionomies  d'une  idéalité  de  Keepsake,  on  songe 
plutôt  à  des  êtres  frêles,  l'on  se  souvient  de  l'Imo- 
i;ène  de  Shakespeare,  de  la  dame  que  Shelley 
évoque  dans  ce  jardin  où  palpite  la  plante  sensi- 
tive,  de  la  Mariana  de  Tennyson,  qui,  seule  «dans 
la  ferme  entourée  de  fossés»,  soupire  :  «Ma  vie  est 
triste,  il  ne  vient  pas,»  dit-elle,  —  et  encore  :  «Je 
suis  fatiguée,  fatiguée.  —  Ah!  que  je  voudrais 
être  m^orte  (i).»  On  imagine,  derrière  ces  prunelles, 
des  sensibilités  douloureuses,  semblables  à  celles 
de  la  jeune  fille  que  ce  même  Tennyson  décrit 
dans  sa  Princesse^  versant  en  présence  d'un  paysage 
d'automne  des  laxmes  sans  motif,  des  larmes  «pro- 
fondes comme  l'amour  —  profondes  comme  le 
premier  amour  et  farouches  comme  tout  regret.  — 
Oh!  la  mort  dans  la  vie!  Les  jours  qui  ne  sont 
plus...  (2).  »  On  dirait  que  par  une  mystérieuse 
analogie,  les  grands  poètes  dessinent  leurs  vers  à 
la  ressemblance  des  yeux  des  femmes  de  leur 
pays...  Mais  après  avoir  goûté  le  charme  presque 
immatériel  de  ces  profils  et  de  ces  sourires,  on 
regarde  mieux  et  l'on  s'aperçoit  que  ces  têtes 
suaves  reposent  sur  des  corps  d'une  évidente  ro- 
bustesse. Les  épaules  souvent  trop  larges,  les 
pieds  longs  comme  œux  d'un  jeune  homme,  les 

(i)  She  only  said  :  «  My  life  îs  dreaiy 

He  cometh  not,  »  she  said; 
She  said  :  m  I  am  aweary,  aweary 
I  vould  that  I  were  dead.  i> 
(a)  ...  —  deep  as  love, 

Deep  as  first  love,  and  wild  with  ail  regret; 
O  Death  in  Life,  the  days  that  are  no  moret 


«44  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

mains  d'une  énergie  masculine,  tous  les  gestes  en- 
fin et  jusqu'à  l'assurance  de  la  démarche  bien 
soutenue  par  la  bottine  à  talon  plat,  révèlent  chez 
ces  femmes  au  visage  rêveur  le  continuel  exercice, 
les  longues  excursions  dans  la  campagne,  le  mou- 
vement de  la  raquette  au  jeu  du  lawn-iennis.  De- 
main, sans  doute,  cette  jeune  fille  revêtira  la  robe 
de  flanelle,  passera  des  souliers  à  semelle  de  caout- 
chouc, et  renverra  la  balle  sur  la  pelouse  de  quel- 
que jardin  entouré  de  grands  arbres.  Au  lieu 
de  se  perdre  dans  ses  imaginations  souffrantes, 
comme  Mariana  ou  Imogène,  elle  se  mariera,  et, 
si  elle  est  mère,  ses  enfants  seront  de  jeunes 
athlètes,  semblables  à  ceux  que  je  voyais  l'an  der- 
nier, à  Oxford,  manœuvrer  les  canots  sur  l'Isis 
ou  nager  dans  le  Cherwell.  Quel  peuple  a  su  de- 
puis la  Grèce  réaliser  mieux  que  celui-ci  l'équi- 
libre heureux  de  l'âme  et  du  corps? 

Oui,  ce  sont  les  jeunes  athlètes  d'Oxford,  ces 
«chrétiens  musclés»,  comme  les  appelle  xm  grand 
essayiste,  qui  me  reviennent  en  mémoire  devant  les 
cavaliers  de  Hyde-Park.  Je  les  admirais,  eux,  les 
élèves  des  vieux  collèges,  d'associer  les  supériorités 
de  rénergie  physique  aux  supériorités  du  dévelop- 
pement intellectuel.  Il  faut  bien  constater  que,  pa- 
reillement, les  oisifs  de  la  grande  vie  peuvent  re- 
vendiquer avec  la  suprématie  de  l'élégance  celle 
de  la  force  corporelle.  Le  secret  de  la  durée  de  la 
haute  société  anglaise  ne  réside-t-il  pas  en  ce 
point  surtout  que  la  richesse  est  ici  un  instrum-ent 
d'amélioration  de  la  race  et  non  pas,  comme  trop 


LETTRES  DE   LONDRES  24$ 

souvent  chez  nous,  de  destruction?  Hyde-Park  est, 
en  ce  moment  de  l'année  et  de  la  journée,  peuplé 
de  mashers,  terme  intraduisible  qui  vient  du  verbe 
to  mash,  «écraser»  et  par  lequel  l'argot  mondain  de 
ces  tout  derniers  temps  désigne  ceux  qui  se  sont 
tour  à  tour  appelés  chez  nous  des  noms  trop  signi- 
ficatifs de  petits  crevés  et  de  gommeux.  Mais  que 
le  ynasher  de  Piccadilly  reproduit  donc  peu  le 
type  étriqué  de  son  confrère  des  Champs-Elysées! 
Sa  construction  de  corps,  d'ordinaire  massive,  son 
teint  coloré,  l'ampleur  de  son  être,  témoignent 
de  la  vie  au  grand  air.  Le  masher  est  accoutumé 
de  chasser  au  renard,  —  on  sait,  du  reste,  que  cette 
chasse  fait  le  fond  de  l'existence  pour  la  gentry 
anglaise,  —  de  tirer  en  Ecosse  le  daim  et  le  grouse, 
de  monter  en  yacht,  de  jouer  à  tous  les  jeux  vio- 
lents qui  se  résument  sous  le  nom  de  sport.  Entre 
l'homme  du  peuple  et  le  cavalier  à  1-a  mode,  s'il 
devait  y  avoir  une  bataille  à  coups  de  poing,  je  ne 
parierais  pas  pour  le  second.  De  fait,  des  tempéra- 
ments fortifiés  par  le  constant  entraînement  d'une 
gymnastique  violente  peuvent  seuls  résister  à  ce 
qu'on  appelle  ici  «les  plaisirs  de  la  Saison».  Il  s« 
fait,  durant  près  de  trois  mois,  une  si  exorbitante 
et  si  quotidienne  dépense  de  force  que  beaucoup 
soupirent  après  la  fin  de  cette  époque  de  fêtes 
comme  les  écoliers  après  les  vacances.  Mais  le 
masher  se  doit  à  sa  mission.  Il  est  un  des  dix 
mille  d'en  haut,  des  u-pper  ten  thonsands,  comme 
on  dit  encore  en  Angleterre,  et  il  le  prouve  en  suf- 
fisant à  toutes  les  exigences  du  rôle. 


846  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

Tous  les  jours,  en  effet,  l'homme  à  la  mode  a  été 
sous  les  armes  depuis  que  la  Saison  a  commencé. 
Il  a  pris  tous  les  jours  son  lunch  au  dehors,  c'est- 
à-dire  qu'il  a  fait  un  second  repas  à  la  fourchette, 
après  le  premier,  et,  dans  l'entre- deux,  il  a  sans 
doute  monté  un  cheval.  Entre  le  lunch  et  le  dîner, 
il  a  dû  assister  à  quelque  partie,  c'est-à-dire  le  plus 
souvent  se  rendre  à  la  campagne,  soit  trois  quarts 
d'heure  de  chemin  de  fer  pour  aller  et  autant  pour 
revenir,  à  moins  qu'il  n'ait  fait  quelques  visites,  et 
avec  l'extension  démesurée  du  Londres  d'aujour- 
d'hui, quatre  visites  dans  un  après-midi,  mises 
bout  à  bout,  font  un  voyage.  Tout  à  l'heure 
l'homme  à  la  mode  ira  dîner.  Il  est  entendu  que 
ce  dîner  est  un  dîner  en  ville.  Les  invitations  se 
lancent  trois,  quatre,  cinq  semaines  à  l'avance,  et 
l'homme  à  la  mode  est  prié  ainsi,  tant  à  Londres 
que  hors  de  Londres,  pour  une  période  qu'il  n'ose- 
rait mesurer,  s'il  n'avait  un  estomac  d'airain, 
comme  les  entrailles  du  Scoliaste  de  la  tradition 
grecque.  Après  le  dîner,  le  théâtre;  après  le  théâtre, 
le  bal;  après  le  bal,  le  souper,  souvent  le  jeu,  sans 
compter  le  reste,  et  le  masher  n'est  pas  yaincu.  Que 
dis- je,  il  est  innombrable  autant  qu'invincible.  Ce 
qui  le  distingue  de  l'ancien  dandy,  c'est  que  ce 
dernier  était  solitaire.  L'élégance  de  Brummel 
n'était  pas  celle  de  Byron,  qui  n'était  pas  celle  que 
pratiqua  plus  tard  le  spirituel  comte  d'Orsay,  — 
lequel  se  battit,  prétend-on,  en  duel  pour  la  sainte 
Vierge,  contre  un  impie  qui  s'était  permis  de  mal 
[)arler  d'elle.  «Je  ne  saurais  souffrir,»  dit  d'Orsay* 


LETTRES   DE   LONDRES  247 

«qu'on  imncme  à  une  femme  devant  moi.»  La 
marque  propR  de  l'élégance,  telle  qu'elle  se  pra- 
tique aujourd'hui  à  Londres,  réside  dans  une  cor- 
rection poussée  jusqu'à  la  plus  complète  unifor 
mité.  Mais  il  est  vraiment  prodigieux  de  constater 
le  niDmbre  de  personnes  qui  se  soumettent  à  cette 
discipline  de  la  vie  mondaine.  Le  gentleman  est 
ici  légion.  Entre  sept  heures  et  demie  et  huit 
heures,  lorsque  ce  parc  se  videra  de  ses  promeneurs, 
ce  sera  d'un  bout  à  l'autre  du  quartier  riche,  entre 
Régentas  Street  et  Kensïtigton^  le  plus  étonnant 
déiilé  de  légères  voitures  à  deux  roues,  emportant, 
avec  leurs  cochers  juchés  haut  par  derrière,  un 
peuple  d'hommes  en  costume  de  soirée.  Ce  ne  seront 
que  plastrons  de  chemises  tendus  comme  des  cui- 
rasses, cols  droits  et  roides,  luisants  comme  de  la 
porcelaine,  nœuds  de  cravate  ayant  la  rigidité  du 
marbre,  chapeaux  noirs  lustrés  comme  du  métal, 
boutonnières  fleuries  de  bouquets  blancs  où  ver- 
doiera un  brin  de  fougère.  De  ces  habitudes  ri- 
goureuses de  tenue,  le  satirique  peut  sourire;  le 
moraliste,  lui,  ne  saurait  les  négliger  sous  peine  de 
méconnaître  un  signe,  frivole  si  l'on  veut,  mais 
bien  caractéristique  de  la  grande  vertu  anglaise  : 
cette  capacité  d'exiger  beaucoup  de  soi-même,  qui 
fait  qu'un  gentleman,  ici,  vit  et  meurt  en  tenue, 
comme  un  soldat.  Qui  peut  dire  que  l'étiquette 
n'est  pas  une  arme  comme  une  autre  dans  le  conflit 
entre  les  classes?  Ainsi  l'ont  pensé  Louis  XIV  et 
l'Empereur,  lesquels  s'entendaient  pourtant  à  gou- 
verner   les  hommes...    Et,    de    fait,    comment    se 


348  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

croirait-fl  l'égal  d'un  gentleman  de  cette  perfection 
de  mise,  le  malheureux  qui  demain  matin,  couvert 
d'indescriptibles  débris  de  vêtements,  poussera  la 
boue  avec  un  balai  sur  les  pavés  en  bois  de  Picca- 
dilly  et  sous  un  ciel  couvert  de  bitume  ?  N'en  ai-je 
pas  vu  un  l'autre  jour,  qui  avait  sur  ses  épaules, 
en  guise  de  manteau,  comme  le  personnage  de 
Charles  Dickens,  une  pièce  de  toile  d'emballage 
oii  se  lisait  un  fragment  d'adresse  d'un  magasin 
de  nouveautés  ?  Et  ce  n'était  pas  une  réclame  ! 


II 

COMÉDIE    DE    SOCIÉTÉ 

...  Il  est  une  heure  de  l'après-midi,  et  sur  Londres 
pèse  un  ciel  de  menace,  chargé  de  nuages  bas  vers 
lesquels  montent  de  noires  fumées.  Pleuvra-t-il  ou 
non  d'ici  à  ce  soir?  C'est  une  question  que  se  pose 
rarement  un  habitant  de  la  ville  anglaise.  La  vie 
n'est-elîe  pas  organisée  ici  de  manière  à  ne  jamais 
compter  avec  cette  pluie  toujours  attendue?  Au- 
jourd'hui pourtant  beaucoup  de  personnes  auront 
regardé  cet  horizon  brouillé  avec  inquiétude,  et 
le  baromètre  avec  angoisse.  Il  s'agit  de  savoir  s'il 
sera  domie  suite  à  une  représentation  des  «Scènes 
dans  la  forêt  »  du  Comme  il  vous  flaira,  de 
Shakespeare.  Songez-y  donc,  la  troupe  se  compose 
en  partie  d  acLeurs  et  d'actrices  du  plus  grand 
monde.  Le  nom  d'une  lady  inscrite  au  livre  d'oc 


LETTRES   DE   LONDRES  249 

de  la  noblesse  britannique  brille  sur  le  programme, 
et,  détail  d'un  suprême  attrait  pour  un  dévot  de 
Shakespeare,  c'est  en  plein  air,  sous  les  arbres  d'un 
yieux  parc,  que  la  comédie  doit  être  jouée,  avec  le 
décor  le  plus  réel  qu'ait  jamais  pu  souhaiter  le 
plus  fanatique  amateur  de  la  précision  dans  la 
mise  en  scène.  Oui,  mais  la  dernière  ligne  de  la 
lettre  d'invitation  contient  ces  deux  mots  redou- 
tables :  ^.Weather  permiiting...  Si  le  temps  le 
permet.»  De  ce  côté-ci  de  la  Manche  et  même  au 
mois  de  juillet,  les  gens  chagrins  prétendent  qu'au- 
tant vaudrait  dire  :  jamais. 

...  Il  est  trois  heures  et  la  pluie  ne  tombe  pas 
encore.  Nous  voici  rendus  à  l'endroit  fixé  pour  la 
représentation.  Il  a  fallu  prendre  un  cab,  puis 
monter  dans  un  train,  puis  derechef  dans  un  lan- 
dau. C'est  presque  le  trajet  de  Paris  à  Orléans  par 
voie  rapide,  et  tous  ceux  qui  auront  fait  cette  expé- 
dition comptent  bien  rentrer  à  Londres  ce  soir, 
assez  tôt  pour  s'habiller  et  dîner  en  ville.  A  des 
signes  pareils,  et  on  ne  les  compte  pas,  se  recon- 
naît la  faculté  que  l'Anglais  possède  d'acheter  ses 
plaisirs  par  un  effort  qui,  pour  un  méridional, 
gâterait  d'avance  tout  plaisir.  Un  de  mes  amis  me 
raconte  qu'ayant,  lors  de  son  premier  séjour  ici, 
accepté  une  invitation  à  un  pique-nique  sans  de- 
mander d'autre  renseignement,  il  dut,  pour  se 
trouver  au  rendez-vous,  voyager  une  heure  et  demie 
en  train  express  et  faire  dix  milles  en  voiture... 
Qu'importe,  puisque  nous  sommes  arrivés  dan*  le 


aso  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

parc  où  se  donnera  la  comédie^  un  vaste  et  pai- 
sible parc,  planté  d'arbres  séculaires,  et  qui  fut 
jadis  la  dépendance  d'une  maison  seigneuriale. 
Qu'importe  surtout,  puisque  les  nuages  semblent 
moins  noirs  et  moins  bas?  Sur  une  pelouse  d'un 
vert  humide  et  tendre,  les  groupes  s'acheminent 
vers  une  sorte  d'enclos  de  toiles,  à  l'intérieur  du- 
quel une  estrade  est  aménagée.  Des  gradins,  garnis 
de  chaises,  descendent  en  pente  douce  jusqu'à  un 
rideau,  tendu  en  ce  moment.  Un  orchestre  caché 
attaque  des  airs  où  le  cuivre  domine,  tandis  que 
les  spectateurs,  au  nombre  d'une  centaine  environ, 
tous  appartenant  au  même  monde  et  formant 
comme  un  salon  en  plein  air,  prennent  leurs  sièges 
et  échangent  des  signes  de  reconnaissance.  Le  si- 
gnal est  donné.  Le  rideau  s'abaisse  comme  à  Bay- 
reuth  et  découvre  le  coin  du  paysage  choisi  pour 
servir  de  cadre  à  la  comédie.  Des  hêtres  aux  troncs 
énormes  dressent  leurs  branches  qui  mêlent  une 
verdure  plus  claire  à  la  noire  verdure  d'un  cyprès. 
Par  derrière,  un  étang  miroite.  Des  feuillages  jon- 
chent le  gazon.  Une  sonnerie  de  cor  éclate^  et  le 
duc  de  France  apparaît  suivi  d'Amiens  et  d'autres 
seigneurs  «  en  habits  de  veneurs  »,  ainsi  qu'il  est 
écrit  dans  le  livre.  Nous  sommes  dans  la  forêt 
d'Arden  et  au  commencement  du  deuxième  acte. 
Mais  la  comédie  est  si  joliment  fantasque  et  si  ca- 
pricieusement menée  que  cette  suppression  du  pre- 
mier acte,  le  seul  qui  ne  se  passe  point  dans  le 
décor  d'un  bois,  se  remarque  à  peine,  et  le  duc 
récite  les  vers  célèbres  sur  le  charme  de  son  exil 


LETTRES   DE  LONDRES  25» 

dans  la  solitude  :  «Allons,»  dit-il,  «et  en  chasse, 
—  et  cela  m'afflige  pourtant  que  ces  pauvres  bêtes 
tachetées,  —  les  natifs  bourgeois  de  cette  cité  sau- 
vage, —  doivent  ainsi  mourir,  dans  le  domaine 
où  ils  promenaient  leur  tête  branchue,  —  le  flanc 
déchiré. . .  » 

...  Oui,  la  capricieuse,  la  fantasque  comédie!  Il 
n'en  est  sans  doute  aucune  à  travers  laquelle  ap- 
paraisse mieux  l'âmè  de  Shakespeare,  —  cette  âme 
effrénée  et  maladive,  si  douloureuse  à  la  fois  et 
si  aérienne,  âme  étrange  où  la  gaieté  confine  tou- 
jours au  rêve  et  la  douceur  attendrie  à  la  violenca 
Oui,  c'est  bien  ici  une  imagination  de  féerie,  le 
feu  d'artifice  enivré  qu'un  poète  se  tire  à  lui-même 
pour  éclairer  d'un  pétillement  de  lumière  les  té- 
nèbres de  ce  dur,  de  ce  rude  monde,  comme  il  est 
dit  dans  les  vingt  derniers  vers  du  Roi  Lear  et 
à!Hamlet  (i).  Ce  sont  des  personnages  de  songe 
qui  vont  et  qui  viennent  sous  les  feuillages  de 
cette  forêt  du  Nord,  où  un  duc  chimérique  a  trans- 
porté sa  cour.  D'intrigue  dramatique,  il  n'en  est 
pas  trace.  Mais  demandez-vous  à  une  idylle  d'être 
construite  comme  une  pièce  du  Gymnase  ou  du 
Théâtre-Français?  Et  le  Comme  il  vous  flaira  n'est 
que  l'entrelacement  de  plusieurs  idylles  d'amour. 
Rosalinde,  fille  du  duc  exilé,  se  costume  en  jeune 
garçon  et  prend  le  nom  de  Ganymède.  Ainsi  dé- 
guisée, elle  rencontre  celui  qu'elle  aime  et  dont  elle 

(i)     The  rack  of  this  tough  world...  {King  Lear,  V,  3.) 
And  in  this  harsh  world...  (Ilamlet,  V,  2.) 


252  ÉTUDES   ET  PORTRAITS 

est  aimée,  Orlando.  Ce  dernier  ne  la  reconnaît  pas, 
et  la  spirituelle  enfant  de  lui  dire  :  s  Supposez  que 
je  sois  votre  Rosalinde,  et  faites-moi  la  cour.»  Et 
lui  de  se  prêter  à  ce  jeu  si  tendre  où  toutes  les 
paroles  se  trouvent  être  à  la  fois  vraies  et  fausses, 
sincères  et  menteuses.  Sous  ce  même  déguisement, 
Rosalinde  se  fait  aimer  de  la  bergère  Phebé,  qui  à 
son  tour  est  aimée  du  berger  Corin,  tandis  que 
Célia,  la  nièce  du  duc,  la  propre  cousine  du  faux 
Ganymède,  est  aimée  d'Olivier,  frère  d'Orlando,  eV 
la  paysanne  Audrey  du  bouffon  Touchstone.  Dans 
cet  imbroglio  sentimental,  les  mignardises  de  la 
passion  la  plus  compliquée  alternent  avec  les  cou- 
plets de  l'émotion  la  plus  naïve,  et  des  bouffonne- 
ries d'une  gaieté  toute  populaire  éclatent  dans  l'in- 
tervalle. Des  seigneurs  entièrement  étrangers  à  l'ac- 
tion apparaissent  soudain  parmi  -les  clairières,  tels 
que  ce  Jacques  le  Songeur  qui  se  couche  au  pied 
d'un  chêne  pour  gémir  sur  la  mort  d'un  cerf  ou 
pour  écouter  un  air  de  musique.  «  Je  suce  la  mélan- 
colie d'une  chanson,»  dit-il  «comme  une  belette 
suce  un  œuf.  »  Deux  pages  arrivent,  chantant 
l'amour  couronné  de  primevères,  et  disant  que  la 
vie  passe  comme  une  fleur  du  printemps  t 

u  How  that  a  life  was  but  a  flower 
In  ihe  spring  time...  » 

et  tout  ce  défilé  de  jeunes  femmes  et  de  jeunes 
hommes  qui  vont,  caressés  par  le  parfum  des  roses, 
éventés  par  les  feuilles  des  arbres,  enchantés  par 
le  sourire  du  ciel,  s'achève  sur  un  hymne  de  féli- 


LETTRES   DE   LONDRES  253 

cité.  Le  duc  dépossédé  reprend  ses  Etats.  Rosalinde 
épouse  Orlando,  Célia  devient  la  femme  d'Olivier, 
Phebé  celle  de  Corin,  Audrey  celle  de  Touschtone, 
et  Jacques  rentre  dans  la  solitude.  Leur  devinez- 
vous  à  tous  un  avenir  de  bonheur  ou  de  malheur? 
Comme  il  vous  plaira...  Cette  comédie  cache-t-elle 
un  symbole  ou  bien  est-ce  seulement  le  rêve  amusé 
d'une  heure?  Comme  il  vous  plaira...  Y  a-t-il  de 
quoi  s'attendrir  en  écoutant  Orlando  dire  à  sa  maî- 
tresse qu'elle  est  juste  à  la  taille  de  son  cœur,  ou 
de  quoi  sourire  en  parodiant  avec  Touchstone  ces 
madrigaux  d'amoureux?  Comme  il  vous  plaira!... 
Et  le  tout,  en  effet,  vous  plaira  jusqu'au  ravisse- 
ment, pour  peu  que  vous  ayez  gardé  le  sens  de  la 
fantaisie  tendre  et  moqueuse,  de  l'ironie  passionnée 
et  légère,  de  cette  rêverie  qui  ne  sait  si  elle  est  gaie 
ou  triste,  magique  fleur  de  l'imagination  du  Nord, 
dont  quelques  pétales  se  retrouvent  entre  les 
feuilles  des  volumes  qui  contiennent  les  Reise- 
hilder  de  Heine  et  les  comédies  de  notre  Musset. 

...  Les  acteurs  et  les  actrices  jouaient  cette  pièce 
unique,  dans  ce  coin  de  parc  et  sous  le  ciel  voilé 
de  ce  tiède  après-midi,  avec  une  grâce  émue  dont 
on  ne  saurait  faire  un  plus  bel  éloge  qu'en  disant 
qu'elle  ne  déparait  pas  le  texte  divin  du  poète,  et 
la  compagnie  suivait  le  spectacle  avec  une  atten- 
tion sérieuse  qui  attestait,  une  fois  de  plus,  la  pro- 
fondeur à  laquelle  le  génie  de  Shakespeare  a  pé- 
nétré l'âme  anglaise.  Mais  ce  n'est  pas  seulement 
l'âme  de  sa  patrie  qui  a  passé  dans  cet  écrivain 


«54  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

sans  rival,  c'est  aussi  son  paysage,  et,  si  Fon  peut 
dire,  la  couleur  de  ses  horizons.  Pour  ma  part, 
j  étais  venu  à  cette  représentation,  persuadé  que  le 
réalisme  du  décor  constituait  une  erreur  complète 
d'interprétation.  N'est-ii  pas  bien  connu  que 
Shakespeare  composait  ses  drames  et  ses  comédies 
pour  un  théâtre  primitif,  où  les  forêts,  comme  les 
armées,  étaient  figurées  par  une  étiquette  sur  un 
écriteau?  Entourer  d'un  cadre  précis  un  dialogue 
écrit  pour  être  prononcé  sans  le  secours  d'aucun 
artifice  de  mise  en  scène,  n'était-ce  pas  aller  exac- 
tement contre  l'intention  de  l'auteur?  L'épreuve  ce- 
pendant m'a  prouvé  le  contraire,  et  je  m'en  suis 
expliqué  la  cause  en  relisant  le  Comme  il  vous 
flaira,  vers  par  vers,  et  constatant  qu'en  effet  toutes 
les  évocations  de  nature  qui  s'y  rencontrent  s'adap^ 
tent  au  paysage  anglais  avec  une  exactitude  mer- 
veilleuse. Il  n'est  pas  une  des  images  du  poème  qui 
n'ait  sa  correspondance  dans  la  nuance  de  ce  ciel, 
dans  la  verdure  de  ce  gazon,  dajis  la  douceur  voi- 
lée de  ces  eaux,  et  dans  la  magnificence  de  ces 
arbres.  Si  l'on  écarte  de  cette  forêt  d'Arden  l'in- 
vraisemblable lionne  avec  laquelle  Orlando  entre 
en  lutte,  on  trouvera  que  chaque  trait  de  descrip- 
tion est  copié  d'après  la  réalité  même  du  climat 
que  le  voyageur  peut  observer  ici  à  chacun  de  ses 
pas.  Qui  a  traversé  un  seul  des  grands  parcs  sei- 
gneuriaux, orgueil  de  la  campagne  anglaise,  sans 
y  rencontrer  des  chênes  pareils  à  celui  sous  lequel 
Jacques  est  étendu  :  a  Un  chêne  dont  les  antiques 
racine*  perçaient  la  rive  —  du  ruisseau  qui  mur- 


LETTRES   DE  LONDRES  255 

murait  le  long  du  bois?  »  L'horizon  qui  sans  cesse 
apparait  dans  les  chansons  des  clowns  et  des 
pages^  c'est  bien  celui  de  ce  ciel  incertain  et  meur- 
trier :  —  «  Souffle,  souffle,  ô  bise  d'hiver,  —  tu 
n'es  pas  plus  cruelle  que  l'ingratitude  de  l'homme,  » 
chante  Amiens;  et  ailleurs  :  a  Glace-toi,  glace-toi, 
ciel  amer,  —  tu  ne  saurais  m^ordre  aussi  profondé- 
ment —  qu'un  bienfait  oublié.»  Mais  aussi  l'épi- 
ihète  de  «vert»  revient  à  chaque  minute,  égayant 
de  sa  couleur  fraîche  les  rudesses  et  les  âpretés  ds 
cette  contrée,  comme  les  prairies  font  pour  l'Ari- 

gleterre  :  a  Sous  l'arbre  du  bois  vert, qui  veut 

s'étendre  auprès  de  moi  ?  »  rnurmure  un  des  person- 
nages; et  plus  loin  :  «  C'était  un  amant  avec  sa  mai- 
tresse,  —  avec  un  hey,  avec  un  ho,  avec  un  honino, 
—  qui  passaient  le  long  des  verts  champs  de  blé.  » 
La  maison  qu'habite  Rosalinde  est  un  cottage  pa- 
reil à  ceux  qui  se  cachent  le  loRg  des  routes  de 
tous  les  comtés,  entre  des  clématites  violettes,  des 
chèvrefeuilles  dorés,  des  roses  pâles,  et  certes  les 
yeux  bleus  de  cette  Rosalinde,  de  cette  a  Elle 
blonde,  chaste  et  inexprimable  »,  comme  la  nomme 
Orlando,  ne  se  sont  pas  reposés  sur  une  autre 
nature  que  celle-ci,  fraîche  et  jolie  comme  elle- 
même,  comme  elle-même  souriante  et  cependant 
toujours  à  la  veille  detre  baignée  de  larmes... 
Non,  ce  n'était  pas  une  faute  de  goût  que  d'avoir 
choisi  aux  scènes  du  Comme  il  vous  plaira  le 
décor  réel  d'un  véritable  parc,  puisque  ce  sont  bien 
ces  arbres  et  ce  ciel  qui  s'évoquent  derrière  les 
vers  du  poète,  le  plus  national  qui  fut  jamais,  en 


«56  ÉTUDES  ET  PORTRAITS 

même  temps  qu'il  reste  un  des  plus  humains. 
...  Les  actes  cependant  succédaient  aux  actes. 
Comme  il  faut  que  le  comique  ne  perde  jamais  ses 
droits,  même  parmi  les  plaisirs  les  plus  choisis, 
tantôt  il  arrivait  qu'un  domestique  trop  pressé  ou 
maladroit  se  laissait  voir  sous  les  arbres,  tantôt 
c'était  le  passage  d'une  ondée  subite.  Les  para- 
pluies s'ouvraient  alors,  et  le  crépitement  de  l'eau 
sur  la  soie  tendue  couvrait  la  voix  des  acteurs. 
Quelquefois  encore  le  sifflement  d'un  train  éclatait 
entre  une  phrase  d'Orlando  et  une  réplique  de  Ro- 
salinde,  comme  pour  rappeler  que  la  Vie,  l'impla- 
cable et  infatigable  Vie  continuait  son  œuvre  pen- 
dant que  ce  petit  cénacle  de  femmes  parées  et 
d'hommes  épris  des  lettres  se  livraient  dans  le 
parc  ancien  à  ce  délicat  plaisir  d'intelligence. 
N'était-ce  pas  aussi,  ce  sifflement  lointain,  un  sym- 
bole du  monde  moderne,  de  son  labeur  industriel 
et  démocratique  pour  lequel  il  n'existe  ni  Comme 
U  vous  -plaira,  ni  esthéticisme,  mais  seulement  le 
domaine  du  fait  et  du  besoin?  Par  une  invincible 
analogie,  chaque  fois  qu'un  de  ces  sifflets  aigus 
m'arrivait  par-dessus  les  voix  des  acteurs,  je  me  res- 
souvenais de  la  France  à  la  fin  du  siècle  dernier 
et  des  fêtes  pastorales  qui  se  donnaient  sous  la 
direction  de  la  reine,  tandis  que  la  marée  popu- 
laire commençait  de  rouler  ses  flots  vers  les  palais. 
La  fantaisie  opulente  et  fine  d'une  aristocratie 
comblée  se  jouait  alors  là-bas,  comme  elle  se  joue 
aujourd'hui  en  Angleterre,  en  mille  délicatesses 
qui  eurent  leur  tragique  interruption...  Mais  non, 


LETTRES   DE    LONDRES  257 

cette  analogie  n'est  qu'apparente.  En  reprenant  le 
train  qui  me  ramène  à  Londres  avec  tous  les  spec- 
tateurs du  Comme  il  vous  plaira,  je  regarde  le 
sommaire  d'un  grand  journal  du  matin  :  deux 
meetings  gigantesques  sont  annoncés,  l'un  pour 
défendre,  l'autre  pour  attaquer  le  Franchise  Bill, 
Dans  l'un  comme  dans  l'autre,  qui  doit  prendre 
la  parole?  Un  membre  de  la  Chambre  des  Lords. 
Ah!  si  notre  aristocratie  française  avait  été  mêlée 
de  cette  manière  aux  activités  quotidiennes  de 
la  vie  politique,  Marie-Antoinette  et  ses  amies  au- 
raient pu  sans  crainte  aucune,  s'abandonner  sou3 
les  arbres  de  Versailles  à  leur  goût  des  bergeries, 
— ■  suprême  raffinement  des  sociétés  trop  civilisées. 
Tant  que  la  noblesse  anglaise  continuera  d'être 
ainsi  vivante  et  militante,  elle  n'aura  pas  à  trembler 
au  milieu  de  ses  plaisirs,  quoique  les  voix  qui  ton- 
nent contre  elle  soient  parfois  terribles,  et  que 
l'un  des  plus  grands  poètes,  non  seulement  de 
l'Angleterre,  mais  de  l'Europe,  Charles  Algernon 
Swinburne,  ait  pu  commencer  une  ode  par  ces 
mots  :  <kClear  the  way,  my  lords..,  —  Videz  la 
place,  messeigneurs...» 

III 
FÊTE    VILLAGEOISE 

...  C'était  dans  un  comté  du  centre  de  l'Angle- 
terre et  sur  les  pelouses  du  parc  d'un  des  plus 
grands  châteaux  de  ce  comté,  —  palais  de  pierre 


258  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

dressé  sur  une  colline  d'où  la  vue  découvre  oa 
immense  horizon  de  vallées  et  de  bois.  Qu'il  était 
joli,  et  coquettement  vert,  par  cet  après-midi  da 
jeudi,  ce  vaste  parc,  dans  un  des  coins  duquel  le 
maître  du  château  offrait  à  quinze  cents  personnes 
un  school-îea!  —  On  nomme  ainsi  une  sorte  de 
fête  villageoise  que  beaucoup  de  propriétaires  ter- 
riens donnent  une  fois  l'an  aux  écoliers  de  leur 
voisinage,  à  leurs  parents  et  à  leurs  amis.  —  Dans 
ces  occasions,  l'entrée  du  parc  est  libre.  Sur  les 
allées  et  sur  les  gazons,  c'était,  sous  un  clair  soleil, 
un  défilé  de  promeneurs  et  de  promeneuses  rus- 
tiques :  les  hommes  en  chapeau  haute  forme  et 
en  redingote,  les  femmes  en  toilettes  de  couleur 
violente,  comme  les  Anglaises  en  choisissent,  aussi- 
tôt qu'elles  ne  subissent  plus  l'influence  des  modes 
continentales.  Autour  de  ces  campagnards,  la 
paysage  déployait  sa  fraîcheur  reposée.  Le  parc 
de  ce  château  n'est  pas  très  ancien.  Il  ne  s'y  ren- 
contre pas  de  ces  arbres  séculaires,  orgueil  des 
vieilles  familles,  tels  que  j'en  admirais  l'année  der- 
nière à  Blenheim,  dans  le  domaine  des  ducs  de 
Mariborough;  mais  la  grâce  heureuse  de  ce  paysage 
cVidylle  semblait  plus  familière  encore  sur  ces 
pelouses  plus  libres.  Des  garçonnets  passaient,  avec 
ces  visages  décidés  propres  aux  boys  anglais  de 
toute  condition,  et  des  fillettes  dont  la  plupart 
étaient  vêtues  de  blanc  avec  des  bas  tout  noirs  rt 
des  souliers  vernis.  Au  cours  de  réunions  comme 
celle-ci,  où  l'on  peut  voir  beaucoup  d'échantillons 
de  la  classe  populaire  ?i  est  aisé  de  constater  dans 


LETTRES   DE   LONDRES  259 

cette  classe  la  prédominance  du  type  anglais,  trapu 
et  court,  sur  le  type  plus  élancé  qui  se  rencontre 
surtout  dans  les  rendez-vous  d'aristocratie.  La  race 
est  toujours  énergique  et  saine.  Il  est  visible  qu'elle 
n'a  pas  subi  l'entraînement  quotidien  de  l'exercice 
en  plein  air  depuis  plusieurs  générations.  Peut-être 
aussi  possède-t-elle  une  moindre  quantité  de  beau 
sang  normand. 

Nous  ai'rivons  à  la  tente  où  se  donne  le  thé,  à 
travers  toutes  les  installations  improvisées  des 
plaisirs  habituels  aux  fêtes  foraines  :  chevaux  de 
bois,  tourniquets  et  balançoires.  Un  orchestre  de 
musiciens  militaires,  l'infatigable  orchestre  d'ins- 
truments de  cuivre  sans  lequel  il  n'est  point  de 
fêtes  anglaises,  éclate  en  sonneries  retentissantes, 
Sous  l'abri  de  toile,  aménagé  contre  la  pluie  pos- 
sible, et  qui  se  trouve  servir  contre  le  soleil,  ua 
millier  de  persormes  sont  assises,  ayant  devant 
elles,  disposées  sur  des  tables  immenses,  les  tasses 
où  brunit  le  thé,  —  qui  se  prépare  à  pleins  ton- 
neaux dans  une  tente  voisine,  —  avec  des  gâteaux 
et  des  tartines  beurrées,  des  biscuits  et  des  mar- 
melades. Hommes,  femmes,  enfants,  sont  là,  pêle- 
mêle,  mangeant,  buvant,  et  causant  à  peine,  sorte 
de  kermesse  paisible  dont  un  voyageur  français 
devait  surtout  remarquer  la  tenue  décente.  Par  tous 
pays,  la  foule  a  sa  physionomie  saisissante. 
L'étrange  puissance  du  «  quant  à  soi  »,  dont  l'An- 
gleterre porte  tant  de  traces,  se  manifeste  dans 
ia  réjouissance  comme  elle  se  manifesterait  dans 


26^0  ÉTUDES    ET    PORTRAITS 

la  lutte  et  l'effort.  «Plus  un  Anglais  s'amuse,  plus 
il  se  tait,»  cette  phrase  que  prononce  à  côté  de 
moi  un  membre  de  la  Chambre  des  Communes  qui 
connaît  très  bien  son  pays,  a  pour  commentaire 
vivant  tous  ces  visages.  Ils  portent  écrite  sur  eux 
une  félicité  cordiale,  mais  taciturne,  et  qui  n'a,  pas 
besoin  de  s'exciter  en  se  communiquant,  comme  il 
arriverait  chez  nous  ou  dans  une  contrée  plus  méri- 
dionale. Et,  cependant,  à  une  certaine  minute 
ces  joies  isolées  se  réunissent  en  une  allégresse  gé- 
nérale, lorsque  le  clergyman  de  la  paroisse  pro- 
nonce une  allocution  à  laquelle  répond  le  maître 
du  château,  et  que  les  «  hip  !  hip  !  hurrah  !  »  s'échap- 
pent de  ces  centaines  de  bouches  entre  deux  gor- 
gées de  thé.  L'entrain  qui  s'éveille  alors  n'a  rien 
d'apprêté  ni  d'ofhciel.  Il  va  droit  au  propriétaire 
qui  a  ouvert  son  domaine  à  tous;  mais  qu'il  ait 
cru  devoir  le  faire,  lui,  très  nouveau  venu  dans  le 
pays,  mais  que  ses  tenanciers  soient  ainsi  heureux 
de  lui  montrer  leur  joie,  n'est-ce  pas  le  signe  de  la 
profonde  entente  qui  unit  encore  le  paysan  anglais 
à  son  landlord?  Un  radical  me  disait  que  cette 
entente  fait  la  principale  force  du  parti  tory.  A 
coup  sûr,  tout  le  long  de  cet  après-midi,  la  bonho- 
mie visible  des  rapports  entre  supérieurs  et  inférieurs» 
l'allégresse  de  ce  peuple  épars  dans  ce  beau  parc, 
comme  dans  un  jardin  de  plaisance,  et  avec  cela 
le  charme  du  jour,  —  car  le  ciel  anglais,  nettoyé 
de  ses  brumes,  offre  au  regard  une  nuance  divine 
d'azur  velouté,  —  tout  se  réunissait  pour  faire  de 
cette  fête  villageoise  un  spectacle  unique,  et,  une 


LETTRES    DE    LONDRES  a6i 

fois  achevé,  ce  spectacle  devint  le  prétexte  d'une 
conversation  indéfinie,  le  soir,  sur  la  terrasse  du 
château.  Le  vaste  parc  était  rendu  par  la  nuit  à  la 
solitude  et  au  silence,  les  étoiles  s'allumaient  une 
par  une,  et  nous  causions  du  paysan  de  l'Angle- 
terre et  des  conditions  où  il  vit  aujourd'hui.  Cette 
causerie  après  cette  fête,  n'était-ce  pas  pour  un 
étranger  le  texte  qui  explique  la  gravure? 

De  cette  cordialité  du  paysan  à  l'égard  de  son 
landlord,  mes  hôtes  ne  s'étonnaient  guère.  Jusqu'à 
ces  derniers  temps,  les  circonstances  ont  été  dis- 
posées de  telle  sorte  que  les  prétextes  graves  de 
conflits  ont  pu  être  évités  à  peu  près  complètement. 
Balzac,  ce  visionnaire  parfois  prophétique  des  lois 
vitales  de  la  société  française,  a  montré  d'une 
façon  tragique,  dans  son  livre  des  Paysans,  la 
lutte  implacable  entre  la  grande  et  la  petite  pro- 
priété. Finalement,  chez  nous,  la  petite  propriété  a 
triomphé.  Rien  qu'à  lire  le  texte  de  la  loi  sur  les 
héritages,  ce  résultat  était  à  prévoir.  En  Angleterre, 
une  loi  inverse  a  produit  un  effet  opposé.  Des  cir- 
constances de  tous  ordres  s'y  sont  jointes,  telles 
que  la  cherté  croissante  de  la  vie.  De  fait,  mor- 
ceau par  morceau,  la  grande  propriété  a  dévoré  la 
petite.  Le  yeoman  a  disparu,  ce  franc- tenancier  qui 
possédait,  comme  notre  paysan,  seulement  un  lo- 
pin du  sol.  C'est  aujourd'hui  le  tour  du  squire,  de 
ce  personnage  si  essentiellement  anglais,  dont 
George  Eliot  nous  a  laissé  de  très  exacts  portraits. 
Le  squire  était  un  propriétaire  sans  titre,  dont  le 


«62  ÉTUDES    ET    PORTRAITS 

domaine,  petit  par  rapport  aux  propriétés  d'un  duc 
de  Bedford  ou  d'un  comte  de  Lonsdale,  était  con- 
sidérable par  rapport  à  la  paroisse.  Mais  ce  do- 
maine rapportait  trop  peu,  et  le  sqnire,  dans  la 
plupart  des  comtés,  a  préféré  vendre  son  bien 
foncier,  pour  s'établir  dans  quelqu'une  de  ces 
innombrables  villas  qui  se  multiplient  autour  des 
grandes  cités.  Le  gros  propriétaire  est  donc  de- 
meuré seul.  Son  domaine  a  été  comme  le  vaste 
fleuve  où  les  minces  rivières  viennent  se  confondre. 
Maître  d'un  revenu  dont  le  chiffre  est  inscrit  au 
livre  offiiciel  des  grandes  fortunes  publié  par  les 
soins  du  gouverneur,  nanti  des  fonctions  de  juge 
de  paix,  c'est-à-dire  chargé  de  régler  les  menus 
différends  :  rixes,  maraudages  et  batteries,  ce  pro- 
priétaire a  le  plus  souvent  son  siège  dans  l'une  ou 
dans  l'autre  des  deux  Chambres.  Il  vit  dans  son 
château  une  partie  de  l'année,  le  reste  à  Londres 
ou  à  l'étranger,  et  son  existence  seigneuriale  se 
trouve  placée  si  haut  que  jusqu'ici  elle  a  paru  inat- 
taquable. Au-dessous  de  ce  personnage,  que  l'outil- 
lage de  supériorités  sociales  dont  il  est  muni  fait 
pour  ainsi  dire  d'une  autre  espèce,  se  place  le  fer- 
mier, puis  au-dessous  encore,  —  et  c'est  là  le  véri- 
table paysan,  celui  au  divertissement  duquel  nous 
venons  d'assister,  —  le  far?n-labourer,  le  journalier 
qui  se  loue  pour  travailler  à  la  ferme.  Cet  ouvrier 
rural  est  la  cellule  du  vaste  organisme,  comme  le 
mineur  dans  la  mine  ou  le  soldat  dans  l'armée,  et 
tant  vaut  la  cellule,  tant  vaut  le  corps  tout  entier. 
C'est   donc   avec   le    fermier    d'abord   que   cet 


LETTRES   DE   LONDRES  363 

•nvrier  est  en  relations.  Mais  qu'est-ce  exactement 
que  le  fermier  anglais?  Quantité  de  bons  ou  mé- 
ëiocres  romans  nous  ont  décrit  ce  personnage.  On 
ai'en  a  montré  plusieurs  dans  cette  fête,  dont  la 
massive  encolure,  la  face  carrée,  le  teint  coloré,  les 
vêtements  rudes  convenaient  bien  au  type  tradi- 
tionnel. Jusqu'à  ces  récentes  années,  le  fermier  an- 
glais a  vécu  dans  sa  famille  avec  une  grande  sim- 
plicité de  mœurs,  ce  je  ne  sais  quoi  de  fruste  mais 
de  patriarcal  que  produit  la  large  existence  cam- 
pagnarde. C'est,  en  effet,  un  gros  capital  que  sup- 
pose l'exploitation  d'une  ferme  anglaise,  et  les 
revenus  furent  longtemps  en  proportion.  Pourtant, 
ici  comme  partout,  la  poussée  démocratique  a  révélé 
sa  présence.  Plusieurs  de  ces  familles  de  fermiers 
ont  modifié  ce  que  leur  vie  avait  jadis  de  pri- 
mitif. Les  filles  apprennent  la  musique,  font  des 
voyages.  Ce  sont  de  véritables  ladies.  Les  fils 
vont  à  Oxford  ou  à  Cambridge  s'ils  sont  intelli- 
gents, et,  s'ils  le  sont  moins,  se  contentent  de 
prendre  les  habitudes  de  la  société  élégante,  depuis 
ie  goût  du  vin  de  Champagne  jusqu'à  celui  du  j 
lawn-tennis.  Cela  ne  saurait  aller  bien  loin.  La 
hiérarchie  qui  subsiste  encore  en  Angleterre  rend 
le  passage  d'un  milieu  social  à  un  autre  aussi  diffi- 
cile qu'il  est  aisé  en  France.  Le  fond  demeure  donc 
et  demeurera  longtemps  à  peu  près  le  même.  Les 
filles  continueront  d'épouser  des  fermiers,  les  fils 
de  louer  des  fermes  à  côté  de  celles  de  leur  père, 
d'autres  de  partir  pour  les  colonies,  et  quand  le 
farm-labourer  viendra  traiter  du  prix  de  son  tra- 


204  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

vail,  il  continuera  d'avoir  devant  lui,  comme  pa- 
tron, cet  homme  de  mœurs  véritablement  rustiques, 
dont  toute  la  physiologie  visible  révèle  la  vie  plao- 
tureuse  parmi  les  interminables  repas,  composés  de 
viande  saignante,  d'ale  au  tonneau  et  de  liqueurs 
fortes. 

Que  pense-t-il,  cependant,  ce  farm-labourer,  du 
fond  de  sa  petite  maison  sise  le  long  de  la  route 
ou  dans  un  coin  de  village,  lui  qui  ne  possédera 
jamais  rien  en  propre,  comme  le  landlord,  et  qui 
ne  connaîtra  jamais  non  plus  l'opulence  matérielle 
de  la  vie  du  fermier?  Que  pense-t-il?...  Cette  ques- 
tion se  pose  à  l'heure  présente  devant  tous  les  po- 
liticiens comme  la  plus  importante  peut-être  de 
celles  qui  intéressent  l'avenir  de  l'Angleterre.  Qu'il 
appartienne  à  Tancien  torysme  ou  au  torysme  dé- 
mocratique, qu'il  soit  vieux  whig  ou  radical,  tout 
homme  d'Etat  tombe  ici  d'accord  que  le  droit  de 
suffrage  est  destiné  à  s'étendre,  et  ce  droit  s'éten- 
dra jusqu'aux  farm-labourers.  C'est  l'opinion  de 
ces  derniers  qui,  en  dernière  analyse,  fera  nombre. 
Tôt  ou  tard  elle  déterminera  l'inflexion  de  la  poli- 
tique anglaise  vers  la  droite  ou  vers  la  gauche.  Ces 
futurs  maîtres  de  la  vie  publique,  en  attendant, 
sont-ils  heureux?  Bien  des  signes  semblent  attester 
qu'en  effet  ils  le  sont,  et  que,  par  suite,  l'état  de 
choses  actuel  trouverait  en  eux  plutôt  des  défen- 
seurs que  des  adversaires.  A  voir  comment  la  petite 
maison  du  farm-labourer  est  d'ordinaire  tenue, 
avec  ses  rosiers  devant  la  porte  et  ses  géraniums 
sur  les  rebords  de  la  fenêtre,  et  à  se  souvenir  du 


LETTRES   DE    LONDRES  365 

sinistre  abandon  oii  le  paysan  irlandais  laisse  sa 
chaumière,  on  devine  que  l'ouvrier  de  la  terre  an- 
glaise aime  son  home.  Or,  l'amour  heureux  du  chez 
soi  n'est-il  pas  le  signe  le  plus  indiscutable  d'une 
âme  sans  révoltes?  —  A  considérer  le  farm- 
labourer  dans  ses  fêtes,  par  exemple  durajit  cette 
assemblée  du  sckool-iea,  on  constate  le  fond  de 
jovialité  que  la  race  porte  en  elle,  jovialité  qui  est 
souvent  entrée  en  lutte  avec  le  profond  sentim^ent 
religieux,  cet  autre  trait  essentiel  du  caractère  na^ 
tional,  mais  elle  est  demeurée  jusqu'à  présent  in- 
vincible. —  A  regarder  de  quel  respect  familier  ce 
farm-laboiirer  entoure  son  dcrgyman  et  son  land- 
lordy  on  reconnaît  le  plébéien  sur  lequel  les  auto- 
rités locales  n'ont  pas  pesé  trop  durement  et  qui 
voit  encore  en  elles  des  alliées  plutôt  que  des  enne- 
mies. On  me  dit  aussi  que  beaucoup  de  ces  ouvriers 
n'ont  jamais  fréquenté  l'école.  Au  risque  de  froisser 
nn  des  plus  dangereux  préjugés  de  cette  époque, 
reconnaissons  que  les  très  petits  inconvénients  de 
cette  absence  d'instruction  comportent  un  immense 
avantage,  celui  de  ne  pas  éveiller  l'esprit  de  critique 
et  de  comparaison,  source  assurée  de  mécontente- 
ment. Si  l'on  joint  à  cela  ces  autres  avantages  :  — 
perm.anence  séculaire  de  la  vie  locale,  résidence  des 
propriétaires,  absence  de  capitale  absorbante  commo 
est  Paris,  absence  aussi  de  service  militaire,  —  ne 
sttïible-t-il  pas  que  l'on  aperçoive  un  concours  de 
causes  destinées  à  faire  du  paysan  anglais  plutôt 
un  instrument  au  service  des  conservateurs  qu'au 
service  des  révolutionnaires? 


l66  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

—  «  ...  Il  semble  ainsi,  »  disait  un  de  mes  hôtes, 
qui  est  pessimiste,  car  il  est  des.  pessimistes  par- 
tout, même  en  Angleterre;  «mais  quand  vous  parlez 
du  paysan  anglais,  vous  ne  tenez  pas  compte  des 
éléments  de  modification  que  ces  dernières  armées 
ont  apportés.  Et,  d'abord,  cette  disparition  pro- 
gressive du  squire  n'a-t-elle  pas  pour  conséquence 
de  supprimer  le  trait  d'union  nécessaire  entre  ce 
paysan  et  la  grande  propriété?  Ce  squire  qui  n'al- 
lait jamais  à  Londres,  qui  s'occupait  quotidienne- 
ment des  affaires  de  la  paroisse,  qui  commandait 
ia  milice,  dont  un  des  fils  entrait  presque  toujours 
dans  le  clergé,  pensez-vous  que  l'on  puisse  le  com- 
parer comme  chef  immédiat  du  paysan  au  landlord 
actuel?  Vous  croyez  que  ce  landlord  réside  parce 
qu'il  n'a  pas  de  hojne  à  Londres?  En  réalité,  il 
voyage  sans  cesse  au  loin,  et  n'est  guère  là  que  six 
mois  de  l'aimée.  Le  squire  sera-t-il  remplacé  par 
ie  fermier,  qui  n'est  après  tout  qu'un  paysan  plus 
cossu?...  Croyez-vous  aussi  que  le  droit  de  vote 
n'introduira  pas  avec  lui  une  agitation  d'un  ordre 
nouveau?  Comptez-vous  pour  rien  la  propagande 
des  Irlandais  qui  sont  venus  du  Connaught,  des 
comtés  de  Galway  et  de  Mayo,  louer  leurs  bons 
bras  et  apporter  leurs  idées  dans  toutes  les  parties 
du  nord  et  du  centre  où  les  grandes  villes  indus- 
trielles enlevaient  beaucoup  d'hommes  aux  campa- 
gnes? Pensez-vous  que  le  salaire  du  far?n-labourer 
augmentera  en  proportion  du  renchérissement  do 
toutes  choses,  et  s'il  n'augmente  pas,  estimez-vous  qua 
ce  soit  là  encore  une  condition  de  contentement?... 


LETTRES   DE    LONDRES  267 

Sur  ce  point,  comme  sur  tous  les  autres,  moi,  je  vois 
la  révolution  qui  monte  et  qui  monte.  L'Angleterre 
présente,  c'est  la  France  de  1786...»  Et  tandis 
que  cet  homme  parlait  ainsi,  continuant  de  pronos- 
tiquer un  sinistre  avenir  d'après  des  faits,  que  je 
»e  saurais  vérifier,  je  regardais,  moi,  le  magnifique 
château,  en  ce  moment  éclairé  par  la  lune.  Je  me 
représentais  la  quantité  de  civilisation  que  suppose 
une  telle  demeure,  le  luxe  de  son  confort,  la  mul- 
tiplicité de  ses  objets  d'art,  la  délicatesse  de  mœurs 
de  ses  habitants.  Par  contraste,  d'autres  châteaux 
s'évoquaient,  que  j'ai  vus  en  Irlande,  dont  les 
maîtres,  ruinés  par  la  révolution,  vivaient,  à  la 
k'ttre,  le  pistolet  au  poing.  Serait-il  vrai  que  toute 
cette  société  anglaise  fût  à  la  veille,  elle  aussi, 
d'une  crise  tragique?...  Mais  non,  je  me  souviens 
de  la  physionomie  des  paysans  que  j'ai  vus  au- 
jourd'hui, de  leur  regard  heureux,  de  l'évidence  de 
leur  bien-être  et  de  leur  tenue.  Si  la  santé  politique 
fl'est  pas  dans  ce  peuple,  c'est  qu'alors  elle  n'est 
pas  de  ce  monde. 


IV 

A    TRAVERS    L'ILE    DE    WIGHT 

...  A  peine  remué  par  la  mer  bleue,  qui,  dans  cei 
flétroit,  se  fait  aussi  douce  qu'un  lac,  le  paquebot 
s'éloigne  de  la  rade  guerrière  de  Portsmouth,  et  à 
diaque  tour  des  deux  énormes  roues,  la  côte  de 


368  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

l'île  de  Wight  se  rapproche,  plus  distincte,  dans  la 
transparence  douce  du  jour  clair  et  je  la  reconnais 
avec  délices,  après  quatre  ans  déjà.  Les  collines 
développent  leurs  courbes  gracieuses,  toutes  semées 
de  maisons  dont  la  blancheur  contraste  joliment 
avec  la  verdure  des  arbres  qui  les  entourent.  Sur  un 
point  de  cette  côté,  ces  maisons  se  ramassent  en 
une  ville  que  des  clochers  dominent,  que  précède 
une  vaste  jetée,  et  qui  est  Ryde.  Par  ce  tiède  après- 
midi  du  mois  d'août,  un  nombre  incroyable  de 
vapeurs  sillonnent  la  surface  à  peine  ondulée  du 
Soient  :  —  c'est  ainsi  qu'on  nomme  le  détroit  qui 
sépare  la  petite  île  de  la  grande.  —  De  ces  embar- 
cations, les  unes  gagnent  Cowes,  où  se  trouve  le 
centre  de  la  vie  de  yacht  en  Angleterre.  D'autres 
se  hâtent  vers  la  rivière  de  Southampton,  plus  pai- 
sible encore  que  le  Soient.  Sur  le  pont  de  quelques- 
unes,  on  aperçoit  le  lunch  préparé,  les  jeunes 
femmes  coiffées  d'une  casquette  méurine;  les 
hommes  lisent  un  des  énormes  journaux  de  Lon- 
dres, étendus  sur  des  chaises  longues  de  paille. 
Le  goût  de  l'existence  en  plein  air  et  de  la  vigueur 
physique,  si  essentiel  à  cette  race  qu'il  est  impos- 
sible d'ouvrir  les  yeux  sur  un  paysage  anglais 
sans  en  rencontrer  quelque  signe,  trouve  sa  plus 
complète  satisfaction  dans  les  sports  de  la  mer, 
aussi  communs  ici  qu'ils  sont  rares  chez  nous.  La 
côte  se  rapproche  encore.  Une  bande  de  musiciens 
militaire,  vêtus  d'uniformes  rouges,  donne  son  con- 
cert de  cuivre  qui  me  semble  jouer  le  même  air 
toujours,  à  la  pointe  de  cette  jetée  où  je  retrouve 


LETTRES    DE   LONDRES  2Ô9 

le  tramway  électrique  courant  parallèlement  à  un 
ekeinin  de  fer.  La  foule  va  et  vient,  composée  de 
promeneuses  et  de  promeneurs,  dont  la  seule  toi- 
lette suppose  une  aisance  déjà  considérable.  Je 
ccanprends  mieux  aujourd'hui  que  cette  île  de 
Wight  se  trouve  être,  en  effet,  un  des  lieux  de 
rendez-vous  de  ce  qu'on  appelle  ici  la  classe 
Bftoyenne.  Elle  se  recrute  parmi  tous  ceux  qui 
ne  sont  pas  nobles,  et  qui  cependant  ne  sont 
pas  du  peuple,  autant  dire  qu'elle  comprend  les 
personnes  dont  la  fortune  est  en  argent  et  non  pas 
en  terre.  Négociants  ou  avocats,  médecins  ou  pro- 
fesseurs, membres  du  clergé  ou  simples  rentiers, 
elle  ra.masse  en  elle  toute  la  bourgeoisie  du 
Royaume-Uni.  Cela  vaudrait  la  peine  de  venir 
èans  ce  coin  de  l'Angleterre,  quand  ce  ne  serait 
que  pour  voir  cette  bourgeoisie  chez  elle,  et  mesurer 
le  degré  du  bien-être  parmi  lequel  elle  est  habituée 
de  Tivre. 

...J'ai  parcouru  de  nouveau  cette  île  de  Wight 
daas  tous  les  sens,  avec  un  esprit  plus  au  courant 
d'^  choses  anglaises  qu'à  ma  première  visite.  J'ai 
r^  trouvé,  bien  nette,  mon  impression  de  ce  temps-là, 
à  isavoir  un  étonnement  insurmontable  devant  le 
nombre  prodigieux  des  maisons  de  campagne,  ou 
grandes  ou  petites,  qui  toutes  supposent  chez  leurs 
habitants  ce  que  nous  appellerions,  dans  notre 
province  française,  une  fortune.  Qu'on  se  dirige  à 
gauche  de  Ryde  vers  les  deux  petites  villes  de 
bains  de  mer,  Sandov/n  et  Shanklin,  ou  bien  qu'on 


270  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

remonte  vers  la  droite  jusqu'aux  sites  célèbres  cfe 
Freshwater  et  d'Alumbay,  ces  maisons  de  caïa- 
pagne  se  succèdent  d'une  manière  presque  ininter- 
rompue, toutes  d'aspect  heureux  et  riche,  toute» 
parées  de  roses,  revêtues  de  lierre,  ombragées  d'ar- 
bres, entourées  de  pelouses.  Derrière  les  fenêtres  e» 
saillie,  propres  à  l'architecture  anglaise,  et  que 
l'on  désigne  du  terme  expressif  de  fenêtres  en  arc, 
bow  wïndow,  —  des  intérieurs  s'aperçoivent  tous 
à  peu  près  pareils,  et  tous  munis  des  plus  ingé- 
nieux raffinements  du  confort.  L'opulence,  tel  est 
le  mot  qui  revient  sans  cesse  à  la  pensée  devant 
cette  évidente  profusion  du  luxe  privé.  Un  de  mee 
amis  américains  qui  habite  l'Angleterre  depuis  des 
années  n'a  pu  se  blaser  sur  la  surprise  que  lui  a 
infligée,  lors  de  son  arrivée,  cette  vision  d'une 
énorme  quantité  de  familles  dont  la  vie  est  fondée 
sur  la  facilité  des  larges  dépenses.  C'est  l'abou- 
tissement visible  d'une  longue  série  d'années  de 
paix,  d'une  extension  énorme  de  commerce,  de  l'ac- 
cumulation patiente  et  du  labeur  séculaire.  Je  ne 
crois  pas  que  dans  aucun  autre  pays  d'Europe  om 
trouverait  une  aussi  complète  et  aussi  fréquente 
réussite  de  la  félicité  matérielle,  et,  comme  il  arrive, 
rhabitude  de  la  satisfaction,  a  exagéré  le  besoin. 
L'ampleur  des  exigences  d'un  Anglais  quelque  pea 
aisé  se  symbolise  par  le  nombre  et  la  qualité  des 
trois  repas  qu'il  fait  chaque  jour,  par  la  longueiir 
des  voyages  qu'il  entreprend,  par  la  supériorité  de 
sa  tenue,  par  l'abondance  des  ressources  que  doit 
lui  offrir  son  club,  par  la  quantité  d'informatio»s 


LETTRES   DE   LONDRES  sjs 

qu'il  demande  à  son  journal,  par  le  luxe  des 
innombrables  hôtels  qui  s'élèvent,  pour  le  recevoir, 
dans  tous  les  lieux  intéressants  du  monde.  On  m'a 
raconté  qu'un  personnage  de  la  très  haute  société, 
visitant  un  cercle  de  la  bourgeoisie,  s'écria  naïve- 
ment :  «Je  ne  croyais  pas  c]ue  la  classe  moyenne 
fût  si  confortable!»  A  coup  sûr,  pour  tout  ce  qui 
touche  à  l'entente  et  à  la  pratique  du  bien-être 
quotidien,  la  différence  est  petite  entre  cette  classe 
et  l'autre,  et  il  s'appelle  légion,  ce  bourgeois  quelque 
peu  aisé,  —  ainsi  que  le  prouve  le  nombre  des 
filles  non  mariées  qui  vivent  de  leurs  rentes,  font 
des  voyages,  habitent  tour  à  tour  l'étranger  et  la 
campagne.  Que  de  bras  sont  mis  en  mouvement, 
que  d'existences  employées  pour  soutenir  ainsi  cette 
population  de  gentlemen,  comme  ceux  que  l'on  aper- 
çoit en  train  de  prendre  du  thé  devant  un  horizon 
de  mer  dans  toutes  les  maisons  de  l'île  de  Wight? 
S'il  est  vrai  que  le  lest  de  la  politique  d'un  pays 
réside  dans  la  classe  qui  a  la  plus  grande  somme 
d'intérêt  à  la  conservation  de  l'état  social,  la  classe 
moyenne  fait  le  lest  de  l'Angleterre,  comme  le 
paysan  propriétaire  fait  le  lest  de  notre  France. 
On  peut  bien  supposer  qu'une  révolution  jette  à 
bas  les  vingt-deux  ducs,  les  dix-neuf  marquis,  les 
cent  dix-sept  comtes,  les  vingt-sept  vicomtes,  les 
deux  cent  soixante  barons  qui  représentent  l'aris- 
tocratie à  la  Chambre  des  Lords.  Le  nombre  de  ces 
privilégiés  est  bien  faible  si  on  le  compare  au  total 
de  la  nation;  mais  cette  bourgeoisie  est  par  elle- 
même  une  nation  entière,  et  si  l'aristocratie  titrée 


272  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

possède  le  sol,  cette  bourgeoisie  a  entre  ses  mains, 
elle,  la  grande  arme  moderne,  l'argent. 

Le  bourgeois  anglais  ne  se  contente  pas  d'être 
opulent,  il  veut  encore  jouir  de  son  opulence  dans 
un  beau  paysage.  Aussitôt  qu'il  le  peut,  il  quitte  la 
ville  et  se  fait  un  home  au  milieu  des  verdures, 
au  bord  d'une  étendue  d'eau,  —  ou  lac,  ou  fleuve,  ou 
Océan.  Il  y  aurait,  pour  un  critique  psychologue, 
de  bien  curieuses  pages  à  écrire  sur  le  sentiment 
anglais  de  la  nature.  Peut-être  le  meilleur  docu- 
ment sur  ce  point  délicat  se  trouverait-il  dans  la 
poésie  de  Wordsworth,  à  laquelle  il  faut  toujours 
revenir  pour  comprendre  la  rêverie  de  ce  côté-ci 
de  la  Manche.  Ce  n'est  plus  le  profond  panthéisme 
germanique  avec  sa  diffusion  de  l'âme  humaine  à 
travers  les  choses,  et  ce  n'est  pas  davantage  la  spi- 
ritualité sans  contours  tangibles  d'un  Lamartine; 
Non!  Wordsworth,  ce  promeneur  infatigable  du 
district  des  lacs,  a  dans  le  regard  la  vision  précise, 
minutieuse,  et,  pour  tout  dire,  réaliste  de  chaque 
objet  autour  de  lui.  Mais  en  même  temps,  per- 
suadé qu'un  Dieu  personnel  a  créé  l'âme  et  la  na- 
ture, il  cherche  et  découvre  dans  ces  objets  qui 
l'entourent,  montagnes  ou  ruisseaux,  prairies  ou 
étangs,  le  sens  de  vie  morale  qui  s'y  trouve  enfermé. 
«Tout  paysage  est  un  état  de  l'âme.»  J'en  reviens 
à  citer  pour  ia  vingtième  fois  le  mot  d'Amiel.  C'est 
une  formule  dont  on  peut  se  moquer,  mais  qui  sous 
sa  préciosité  est  admirable,  car  elle  résume  l'essence 
même  de  la  poésie  du  Nord.  On  pourrait  écrire  à 
la  première  page  du  recueil  des  vers  de  Words- 


LETTRES    DE    LONDRES  273 

worth  cette  ligne  étrange  en  y  introduisant  un 
léger  changement  :  «Tout  paysage  est  un  état  de 
la  conscience.  »...  De  fait,  est-ce  une  illusion?  En 
me  promenant  à  travers  l'île  de  Wight,  il  me  sem- 
ble, une  fois  de  plus,  que  la  moralité  du  paysage 
est  ici  perceptible  à  chaque  pas,  et,  comme  cette 
seconde  impression  vérifie  exactement  la  première, 
il  est  probable  qu'elles  sont  vraies.  Tous  les  dé- 
tails ne  révèlent-ils  pas  ici  quelque  vertu  humaine  ? 
Les  énormes  arbres,  épargnés  par  les  années,  dé- 
montrent la  grande  qualité  nationale,  le  respect 
séculaire  du  passé.  Les  pelouses,  entretenues  avec 
un  soin  pieux  et  cependant  ouvertes  à  tous, 
attestent  l'irréprochable  tenue  des  promeneurs. 
L'hospitalité  prévenante  des  habitants  aménage 
des  bancs  heureusement  placés  aux  beaux  points 
de  vue,  et  la  légère  cotisation  que  le  gardien  pré- 
lève à  l'entrée  des  chemins  difficiles  pour  en  con- 
tinuer l'entretien  vous  parle  de  solidarité.  Cette 
île  de  Wight,  oti  le  paysage  est  plus  gracieux  que 
grand,  s'est  prêtée  d'une  façon  si  complète  à  ce 
maniement  de  l'homme  qu'en  beaucoup  d'endroits 
elle  en  a  perdu  tout  caractère  de  libre  spontanéité. 
On  dirait  parfois  d'une  nature  qui  garde  les  con- 
venances et  qui  a  lu  la  Bible.  La  mer,  le  dimanche, 
lorsqu'elle  est  vide,  absolument,  de  ses  bateaux 
et  de  ses  baigneurs,  prend  comme  une  allure  de 
personne  respectable  et  qui  observe  le  repos  du 
septième  jour.  Cette  autre  puissance,  plus  indomp- 
table que  la  mer,  la  mort,  se  fait,  elle  aussi,  dé- 
cente et  convenable  dans  les  petits  cimetières  de 
**  18 


«74  ÉTUDES    ET    PORTRAITS 

campagne,  salons  du  suprême  sommeil,  nettoyés 
avec  autant  de  soin  que  ceux  des  cottages  qui  se 
voient  de  place  en  place,  parmi  les  arbres.  Et 
chaque  coin  du  paysage  a  en  effet  sa  vie  sociale, 
ainsi  que  l'attestent  les  barrières  qui,  d'espace  en 
espace,  coupent  la  route,  représentant  chacune  un 
droit  particulier  du  sol  où  l'on  passe.  On  se  de- 
m.ande  comment  un  homme  pourrait  sans  honte  se 
promener  dans  ces  horizons,  s'il  n'avait  la  cons- 
cience d  être  une  personne  de  tout  point  respec- 
table et  correcte,  comme  la  petite  île.  «Que  nul 
n'entre  ici,  s'il  n'est  gentleman»  semblent  dire  1^ 
menus  brins  d'herbe  du  gazon,  et  c'est  à  croire  que 
cette  injonction  est  entendue  et  obéie.  tant  il  est 
rare  de  rencontrer  sur  les  chemins  des  visages  et 
des  toilettes  qui  contrastent  avec  la  tenue  de  celte 
nature  ! 

N'im.porte,  toute  peignée,  parée,  humanisée  qu'elle 
puisse  être,  cette  île  de  Wiglit  abonde  en  délicieux 
points  de  vue,  dont  les  deux  plus  rares  me  parais- 
sent être,  le  premier,  sur  la  route  qui  va  de  Shan- 
klin  à  Ventnor,  en  longeant  la  falaise  et  passant 
par  Bonchurch;  —  le  second,  sur  le  promontoire, 
battu  des  vents,  qui  sépare  la  baie  de  Freshwater  et 
celle  d'Alum.  —  Il  y  a  quelques  années  seulement 
que  la  petite  ville  de  Shanklin  a  commencé  à 
s'agrandir,  et  c'est  sans  doute  à  la  promenade  de 
Bonchurch  qu'elle  doit  les  visiteurs  qui  s'y  pressent, 
—  ainsi  qu'au  charme  de  son  chine.  J'ai  déjà  décrit 
ce  vert  ravin  ouvert  en  pleine  falaise.  Il  s'en  ren 


LETTRES   DE   LONDRES  «75 

contre  plusieurs  de  la  même  espèce  dans  l'île.  Celui 
de  Shanklin  est  le  «lion»,  ainsi  que  s'exprimait 
les  guides.  Je  le  retrouve  aussi  frais,  aussi  vert  que 
l'autre  été  :  dans  le  profond  abîme  creusé  par 
la  fissure  soudaine  du  terrain,  une  riche  végé- 
tation foisonne,  de  grands  arbres  verdoient,  des 
fougères  revêtent  les  parois  des  roches,  un  ruis- 
seau se  tord  dans  le  fond,  et  cela  fait  comme  un 
gouffre  de  verdure  et  de  fraîcheur  à  l'extrémité 
duquel  la  mer  palpite,  immense  et  libre.  Elle 
déferle  là  sur  une  plage  plus  propice  aux  bains 
qu'une  autre,  et  c'est  encore  une  des  causes  pour  les- 
quelles Shanklin  a  grandi.  J'ai  marqué,  dans  mon 
premier  joiurnal  de  route,  combien  cette  station 
diffère  d'une  station  correspondante  de  la  côte 
française.  Celui  qui  vient  faire  une  saison  ici  ne 
trouve  ni  casino,  ni  demoiselles  à  toilettes  tapa- 
geuses, ni  rien  qui  ressemble  à  la  vie  d'une  plage 
élégante.  Promenades  en  barque,  parties  de  tennis, 
chevauchées  dans  l'île  ou  excursions  à  pied  sur  la 
falaise,  tels  sont  les  plaisirs  qui  suffisent  aux  An- 
glais établis  dans  les  villas  des  environs.  Chacun 
d'entre  eux  ne  compte  pour  s'amuser  que  sur  les 
distractions  qu'il  se  procurera,  d'après  ses  idées 
personnelles.  A  vrai  dire,  il  est  douteux  qu'il  se 
complût  dans  un  lieu  public,  mêlé  à  des  gens  qui 
ne  lui  auraient  pas  été  présentés.  C'est  là  un  trait, 
facile  à  reconnaître  et  qui  explique  pourquoi  tous 
les  plaisirs  pris  en  commun  deviennent  aussitôt 
des  prétextes  à  clubs,  c'est-à-dire  à  sociétés  fermées. 
—  Clubs  pour  jouer  à  la  paume,  clnbt  pour  jouer 


276  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

a.u  cricket,  clubs  pour  naviguer  en  yacht,  tout  s'or- 
ganise de  manière  à  ce  que  l'on  se  trouve  entre 
personnes  du  même  monde  et  des  mêmes  goûts. 
On  ne  dira  jamais  assez  combien  ces  petites  so- 
diétés  sont  hospitalières  pour  l'étranger  qui  s'y 
trouve  présenté  par  un  des  membres.  Mais  celui 
qui  arrive  sans  lettre  d'introduction  et  qui  com-pte 
sur  les  hasards  des  rencontres,  que  peut-il  bien 
devenir?... 

Quel  que  soit  l'attrait  du  chine  de  Shanklin  et 
de  la  route  de  Ventnor,  ce  coquet  village  de  poi- 
trinaires tapi  chaudement  au  pied  d'une  falaise,  un 
dévot  de  la  littérature  leur  préférera  la  baie  de 
Freshwater,  pour  cette  unique  raison  que  tout  près 
de  là  est  Farringford,  la  petite  propriété  où  le 
poète  Tennyson  a  vécu  longtemps.  C'était  son  habi- 
tude de  se  promener  la  nuit  sur  les  dunes,  et  on 
l'imagine  volontiers  sur  le  cap  gazonné  que  ter- 
minent les  blancs  rochers  des  Needles,  composant 
les  stances  de  son  poème  de  Locksley-hall  :  «C'est 
de  là  que  je  regardais  le  grand  Orion  s'abaisser 
lentement  vers  l'ouest.  —  De  là,  plus  d'une  nuit, 
j'ai  vu  les  Pléiades,  s'élevant  à  travers  l'ombre 
veloutée,  —  briller  comme  un  essaim  de  mouches 
de  flamme  enveloppées  dans  un  filet  d'argent...  » 
Il  a  décrit  lui-même  sa  maison  de  Farringford 
dans  d'autres  vers  adressés  à  un  ami  :  «Là,  loin 
de  la  fumée  et  du  bruit  de  la  ville,  —  j'épie  le  cré- 
puscule et  son  ombre  qui  tombe,  —  en  errant  dans 
mon  jcurdin  sans  art,  —  qui  s'abrite  au  pied  d'une 


LETTRES   DE   LONDRES  «77 

dune.  —  Là,  nulle  médisance  tandis  que  l'on 
dîne,  —  mais  d'honnêtes  propos  et  du  vin  véritable 
—  et  nul  commérage  que  celui  de  la  pie  —  bavarde 
sous  une  voûte  de  pins.  —  Car  des  bosquets  de  sa- 
pins, sur  l'un  et  sur  l'autre  côté,  —  se  dressent 
pour  briser  les  rafales,  —  et  plus  loin  au  delà  blan- 
chit l'Océan  —  qui  déferle  sur  la  craie  et  le  sable...  » 
Tennyson  a  dû  quitter  cet  abri,  fermé,  comme  tous 
les  enclos  de  l'île,  avec  des  haies  vives,  tant  la 
curiosité  des  visiteurs  venait  l'y  tourmenter.  Son 
portrait  qui  se  trouve  dans  les  hôtels  du  voisinage 
vous  montre  un  profil  songeur  et  sévère,  d'une 
physionomie  aussi  profondément  nationale  que  l'est 
sa  poésie,  cette  poésie  à  la  fois  attendrie  et  sur- 
veillée, passionnée  et  contenue,  pure  et  châtiée,  que 
M.  Taine  a  si  curieusement  étudiée.  Tennyson  aura 
été  un  des  rares  poètes  enrichis  par  des  vers  exclu- 
sivement lyriques  et  portés  par  eux  aux  plus  hautes 
dignités,  puisqu'il  est  devenu  pair  d'Angleterre, 
après  avoir  succédé  à  Wordsworth  dans  le  titre  de 
lauréat,  —  position  toute  d'honneur,  dont  les  avan- 
tages se  résument  dans  une  pension  de  cent  livres, 
et  le  droit,  depuis  Charles  I",  de  prélever  par  an 
un  tonneau  de  malvoisie  sur  la  cave  royale.  Il 
aura  dû  cette  fortune  matérielle  et  sociale  à  ce 
fait  qu'il  représente  d'une  façon  supérieure  les 
meilleures  qualités  de  la  classe  cultivée  de  son 
temps  et  de  son  pays.  C'est  le  grand  honneur  des 
familles  riches  d'Angleterre  qu'elles  aient  eu  ce 
génie  virgilien  pour  poète  favori  depuis  plus  de 
trente  ans,  et  sur  cette  œuvre  de  Tennyson,  si  ado- 


«78  ÉTUDES    ET    PORTRAITS 

rablernent  noble  et  charmante,  un  seul  regret  reste 
à  exprimer,  c'est  qu'il  lui  manque,  ainsi  qu'à  la 
délicieuse  île  de  Wight  où  l'artiste  a  vécu,  un 
coin  de  libre  sauvagerie. 


V 

LES    HOMMES    DE    LETTRES 

...  La  vaste  salle  du  premier  étage  de  VAthe- 
naeum,  —  ce  club  des  savants,  des  artistes  et  des 
hommes  de  lettres  anglais,  —  se  développe  avec 
ses  colonnes,  ses  hautes  fenêtres,  ses  rayons  emplis 
de  livres.  Tous  les  instruments  qui  peuvent  rendre 
plus  agréable,  encore  la  lecture  studieuse  sont  épars 
dans  cette  salle  :  —  petites  tables  placées  sous  le 
jour  des  croisées,  profonds  fauteuils  garnis  à  leurs 
bras  d'un  pupitre  mobile,  casiers  chargés  de  la 
collection  des  Revues  de  l'Europe  entière,  légers 
guéridons  pour  y  installer  à  la  portée  du  liseur  la 
tasse  de  café  ou  le  bol  de  thé.  Sur  ce  même  étage, 
d'autres  salles  plus  p>etites  et  plus  solitaires  regor- 
gent d'autres  livres.  Le  club  entier,  avec  son  piMr- 
tique  grandiose  que  surmonte  une  statue  de  la 
déesse  à  laquelle  il  est  dédié,  n'est-il  pas  un  palais 
que  dessert  un  escalier  monumental  ?  Mais  c'est  un 
palais  muni  de  tout  le  confort  qui  se  peut  désirer, 
depuis  ce  premier  étage  où  l'on  travaille,  jusqu'au 
rez-de-chaussée  où  l'on  dîne,  où  l'on  parcourt  les 
journaux  et  où  l'on  s'habille,  jusqu'au  sous-sol  où 


LETTRES    DE    LONDRES  270 

l'on  joue  au  billard  et  où  l'on  fume.  Néanmoinr, 
la  bibliothèque  silencieuse  et  tiède  est  la  pièce  où 
M  faut  se  tenir,  pour  bien  goûter  le  charme  de  ce 
docte  asile,  tandis  que  le  bruit  des  voitures  roulant 
sur  le  pavé  en  bois  de  Pall-Mall  arrive,  adouci  et 
lointain,  par  delà  les  balustrades  du  balcon  de 
pierre.  Presque  involontairement,  rien  qu'à  feuil- 
leter la  liste  des  membres  du  club,  et  à  y  rencon- 
tîer  des  noms  de  poètes,  de  romanciers,  d'essayistes, 
mêlés  à  des  noms  de  grands  seigneurs,  de  philo- 
sophes célèbres,  de  peintres  fameux,  une  compa- 
raison s'établit  entre  la  vie  que  les  circonstances 
se  trouvent  faire  à  l'homme  de  lettres  anglais,  et 
celles  que  d'autres  circonstances  aménagent  autour 
de  l'homme  de  lettres  français.  De  telles  compa- 
raisons, forcément  artificielles  par  quelque  point, 
valent  la  peine  d'être  esquissées.  Elles  éclairent  d'un 
jour  singulièrement  vif  les  causes  profondes  de  la 
diversité  entre  les  productions  intellectuelles  des 
deux  pays.  On  a  souvent  posé  le  problème  de  sa- 
voir si  la  littérature  influe  siur  les  mœurs.  Nous 
avons  aujourd'hui  retourné  les  termes,  et  aperçu 
dans  les  œuvres  des  écrivains  la  transcription  di- 
recte ou  dissimulée  de  leur  sensibilité.  Même  les 
plus  impersonnels  d'attitude  et  de  volonté  n'écri- 
vent jamais  que  l'histoire  de  leur  propre  cœur. 
C'est  donc  une  question  essentielle  de  savoir 
si  les  littérateurs  d'un  pays  sont  ou  ne  sont 
pas  à  l'état  d'hostilité  ouverte  avec  les  mœurs 
de  ce  pays,  s'ils  s'y  adaptent  aisément  où  s'ils 
en    souffrent,    s'ils    doivent,    pour    vivre   en    paix 


28o  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

avec  les  préjuges  de  leur  temps,  mutiler  et  sa- 
crifier leur  idéal  intérieur^  ou  bien  si,  au  contraire, 
leur  libre  développement  leur  est  facilité  par  leur 
milieu.  Ces  influences  du  milieu  produiront,  sui- 
V3,nt  le  cas,  un  art  chargé  de  ferments  révolutioa- 
naires,  ou  bien  un  art  plus  équilibré,  plus  sociale- 
ment sain  et  solide,  des  livres  d'amertume  inquiète 
et  de  violente  :  ,bellion  contre  les  misères  de  la 
vie,  ou  bien  des  livres  d'acceptation  optimiste,  et 
à  tout  le  moins  de  sérénité.  Il  me  semble  que 
l'homme  de  lettres  français,  pour  toutes  sortes  de 
raisons  inhérentes  à  l'ensemble  de  notre  société  con- 
temporaine, est  plutôt  tourné  du  côté  de  la  ré- 
volte, et  qu'au  contraire  l'esprit  de  l'homme  de 
lettres  anglais  s'aiguille  d'habitude  vers  l'autre 
pôle.  J'en  crois  apercevoir  quelque  causes  qui  tien- 
nent à  la  manfère  dont  cet  homme  de  lettres 
anglais  est  d'ordinaire  élevé,  à  la  forme  même  de 
la  production  qui  lui  est  imposée,  au  g"énie  enèa 
du  public  qu'il  lui  faut  conquérir. 

C'est  un  fait  aisé  à  constater  que  l'homme  d^ 
lettres  anglais  a  presque  toujours  passé  par  Oxford 
ou  par  Cambridge.  Traduisez  ces  deux  noms  d'Uni- 
versités par  les  détails  qu'ils  représentent.  Cela  si- 
gnifie qu'il  a  vécu,  entre  sa  vingtième  et  sa  vingt- 
cinquième  année,  dans  un  de  ces  vieux  cloîtres  qui 
servent  de  collèges,  ayant  une  liberté  d'études 
quasi  entière,  évoluant  à  son  aise  dans  deux  petites 
chambres  qui  lui  faisaient  un  home,  prenant  ses 
repas  dans  le  réfectoire  monacal  où  sont  appendus 


LETTRES    DE    LONDRES  281 

les  portraits  des  élèves  illustres,  adonné  sur  l'Isis 
ou  le  Cherwell  à  l'exercice  du  canotage,  jouant  au 
cricket  ou  à  la  paume  sur  la  pelouse  des  verts  jar- 
dins, fréquentant  le  Club  de  FUnion  avec  ses 
larges  salles,  sa  bibliothèque  énorme,  ses  discus- 
sions oratoires  de  chaque  semaine,  à  peu  près 
chaste,  car  la  débauche  est  presque  impossible  sous 
la  surveillance  des  protectors,  et  passiomiément 
occupé  de  littérature  ancienne.  Une  simple  re- 
marque montrera  jusqu'à  quelle  profondeur  l'édu- 
cation classique  a  pénétré  la  pensée  anglaise.  Que 
l'on  feuillette  seulement  les  œuvres  des  poètes, 
même  les  plus  nationaux  du  pays,  on  les  trouvera 
toutes  pénétrées  d'antiquité.  C'est  Milton  qui  a 
écrit  deux  livres  de  vers  latins,  ses  Elégies  et  ses 
Sylves.  C'est  Cowper,  l'étrange  songeur,  et  duquel 
date  une  rénovation  de  la  poésie  anglaise,  qui  a 
laissé  une  lamentation  admirable,  composée  durant 
sa  seconde  période  de  folie,  en  strophes  latines  et 
sur  le  rythme  alcaïque.  C'est  Byron,  revenu  de  son 
premier  voyage  avec  une  imitation  de  VAri  ■poé- 
tique, d'Horace,  qu'il  préférait  à  son  Childe  HaroLd. 
C'est  l'infortuné,  le  divin  John  Keats,  dont  le  plus 
long  poème  est  consacré  à  Endymion,  et  l'ode  la 
plus  charmante  à  une  urne  grecque  sur  laquelle  se 
voyait  sculptée  une  da,nse  d'amoureux  et  de  joueurs 
de  flûte  :  «Les  mélodies  entendues  sont  deuces, 
mais  les  inentendues  —  plus  douces  encore;  aussi, 
vous,  suaves  flûtes,  jouez  toujours,  —  non  pour 
l'oreille  sensuelle,  mais,  plus  précieuses,  —  jouez 
pour  Pesprit  vos  mélodies  qui  n'ont  pas  de  son,  — 


28a  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

Beau  jeune  homme,  sous  les  arbres,  tu  ne  peux 
pas  finir  —  ta  chanson,  et  jamais  ces  arbres  ne  se 
faneront...  —  Amant  hardi,  jamais,  jamais,  tu  ne 
prendras  un  baiser  —  quoique  tu  sois  prêt  d'at- 
teindre le  but,  mais  console-toi,  —  l'aimée  ne  peut 
pas  se  flétrir;  —  quoique  tu  n'en  aies  pas  ton  con- 
tentement, —  pour  toujours  tu  l'aimeras,  pour  tou- 
jours elle  sera  belle...  »  —  C'est  Shelley  que  sa 
correspondance  nous  montre  abîmé  tour  à  tour 
dans  Platon  et  dans  Sophocle.  C'est  Tennyson 
dont  les  deux  chefs-d'œuvre  sont  peut-être  un  Ti- 
tkonus  et  un  Ulysses.  C'est  enfin  Swinburne,  la 
gloire  du  collège  de  Balliol,  qui,  prié  par  des 
confrères  parisiens  d'apporter  une  contribution  au 
'Tombeau  de  Théophile  Gautier,  —  livre  collectif  de 
piété  posthume,  —  étonna  le  Parnasse  français  par 
l'envoi  de  quatre  odes,  une  dans  sa  langue,  l'autre 
dans  celle  de  Gautier,  la  troisième  dans  celle  de 
Virgile  et  fe  quatrième  dans  celle  d'Homère.  Aussi 
bien  la  fréquentation  de  l'antiquité  ne  s'associe- 
t-elle,  pas,  pour  l'élève  d'Oxford  ou  de  Cambridge, 
ou  même  simplement  d'Eton  ou  de  Harrow,  à  des 
souvenirs  de  tristes  prisons,  de  discipline  étroite, 
d'asser vissante  besogne  Dans  un  livre  qui  demeu- 
rera comme  la  plus  douloureuse  monographie  d'une 
enfance  esclavagée  et  d'une  jeunesse  pitoyable, 
Jacques  Vingt/as,  M.  Jules  Vallès  a  montré  sous 
quel  jour  de  torture  les  restes  sacrés  des  grands 
poètes  de  jadis  peuvent  apparaître  au  regard  d'un 
lycéen  révolté,  a  Ah  !  »  disait  ce  même  John  Keats, 
«une  chose  de  beauté  est  une  joie  pour  toujours, 


LETTRES   DE   LONDRES  283 

—  son  charme  grandit.  Non,  jamais  elle  ne  pourra 

—  s'évanouir  en  néant,  mais  toujours  elle  doit 
garder,  —  comme  un  asile  pour  nous,  paisible,  et 
comme  un  sommeil  —  plein  de  suaves  rêves,  et  de 
santé  et  de  calme  respiration...»  Peut-être  pour 
sentir  ce  charme  de  beauté  bien  longtemps  à  tra- 
vers les  années,  vaut-il  mieux  avoir  feuilleté  les 
pages  des  grands  livres  ailleurs  que  dans  une  de 
nos  casernes  d'instruction,  —  à  l'ombre,  par  exem- 
ple, d'une  de  ces  heureuses  oasis  de  lent  travail  qui 
sont  les  cellules  de  Maudlen  ou  de  Trinïty.  Et  de 
mêane,  pour  aimer  sa  jeunesse  dans  son  passé,  pour 
se  complaire  dans  ses  souvenirs,  par  suite  pour 
avoir  comme  un  fond  de  lumière  à  son  imagina- 
tion, peut-être  vaut-il  mieux  n'avoir  pas  connu, 
autour  de  ses  vingt  ans,  la  solitude  dans  l'immense 
et  meurtrier  Paris...  De  combien  d'honmies  de 
lettres  français,  venus  là  comme  le  Lucien  de  Bal- 
zac et  comme  Balzac  lui-même,  pour  mener  l'exis- 
tence d'écrivain,  fut-ce  pourtant  la  destinée?  Le 
jeune  Anglais  qui  sort  d'Oxford  ou  de  Cambridge, 
après  y  avoir  pris  ses  degrés,  grâce  à  une  bourse 
d'études,  ne  connaît  guère  cette  sensation  d'isole- 
ment vis-à-vis  d'une  énorme  ville.  S'il  est  bon 
humaniste,  il  gagne  un  fellowship,  —  comme  on 
dit  ici,  —  et  il  a  pour  sept  années  de  loisir  assuré 
avec  une  rente  d'mi  peu  plus  de  six  mille  francs. 
S'il  vient  à  Londres,  c'est  accompagné  par  l'attes- 
tation de  ceux  qui  ont  été  des  membres  de  son 
collège,  enregistré  d'avance  dans  un  des  clubs 
fondes    pour    réunir    les    anciens    élèves    de    son 


a84  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

Université,  n'ayant  pas  devant  lui  la  renommée  à 
conquérir  comme  une  place  forte,  parce  que  la 
réputation  ne  se  fait  pas  ici,  comme  chez  nous,  s«r 
un  petit  point  central  d'où  elle  rayonne  ensuite  au 
dehors.  Ce  sont  certainement  d^  conditions  moins 
douloureuses  de  lutte  pour  la  vie.  Cela  n'empêche 
pas  qu'il  n'y  ait  très  probablement  des  réfractaires 
à  Londres,  voire  même  à  Oxford,  comme  à  Paris. 
Il  faut  qu'il  y  en  ait  par  tous  les  pays,  car  eux  seuls 
découvrent  et  disent  certaines  vérités  sur  l'ârae 
humaine,  et  sans  le  Jacques  Yingtras,  de  M.  Vallès, 
nous  n'aurions  pas  une  psychologie  bien  faite  (h* 
révolutionnaire  moderne.  La  grande  affaire  est  que 
seuls  soient  des  réfractaires  ceux  qui  portent  en 
eux  une  âme  indomptable,  réapparition  sans  doute 
d'un  atavisme  de  barbare  dans  le  civilisé,  tandis 
qu'il  est  bon  pour  la  santé  de  tout  le  corps  social 
que  ceux-là  trouvent  le  moyen  de  se  développer, 
sans  s'insurger  ni  se  mutiler,  qui  ressentent  l'inviBr 
cible  besoin  de  l'indépendance  sans  éprouver  celui 
de  la  révolte. 

Une  seconde  cause  me  paraît  influer,  plus  en- 
core que  cette  jeunesse  d'ordinaire  heureuse,  sur  le 
développement  d'esprit  de  l'homme  de  lettres  aa- 
glais.  Cette  cause  réside  dans  le  caractère  forcément 
anonyme  du  journalisme  londonien.  S'il  veut  ga- 
gner sa  vie  avec  ce  journalisme,  cet  homme  de 
lettres  le  peut,  et,  me  dit-on,  très  largement.  Quant 
à  se  faire  un  nom  dans  le  public  avec  ses  articles, 
il  ne  le  peut  pas.  Et  cependant,  il  se  dépense  dans 
cette  presse  sans  signature  une  somme  de  tal^it 


LETTRES    DE    LONDxRES  285 

que  peut  seul  apprécier  celui  qui  a  lu  le  Times  tous 
les  jours  pendant  des  mois.  Et  il  en  est  ainsi,  dans 
combien  de  feuilles  moins  connues  du  lecteur  con- 
tinental !  Je  lisais  l'autre  semaine  dans  le  Daily 
Telegraph  une  page  sur  le  Londres  d  été  d'un  tour 
d'humeur  et  de  plurne  à  faire  la  fortune  d'un  chro- 
niqueur du  boulevard.  Ce  soir,  je  lirai  dans  la 
gazette  des  libéraux,  la  Pall  Mail,  ou  dans  celle 
des  conservateurs,  la  Saint  James  s^  ou  dans  It 
Globe,  ce  journal  de  l'après-midi  imprimé  sur  pa- 
pier rose,  une  série  d'entrefilets  de  la  plus  mali- 
cieuse acuité  et  de  l'ironie  la  plus  savamment  an- 
glaise. Avec  ces  articles-là,  il  y  aurait  de  quoi 
faire  plusieurs  célébrités,  s'il  n'y  manquait  l'élé- 
ment premier  de  toute  célébrité,  le  nom.  Ce  n'est 
pas  ici,  dans  cette  vieille  et  libre  maison  des 
Débats,  qu'il  y  a  lieu  de  discuter  les  avantages  du 
système  généralement  adopté  en  France.  Nous  lui 
avons  dû  la  plus  merveilleuse  éclosion  d'une  litté- 
rature qui  va  des  Lundis,  de  Sainte-Beuve,  à 
Hommes  et  Dieux,  de  Paul  de  Saint-Victor,  et  de 
Chateaubriand  à  Prévost-Paradol,  pour  ne  parler 
que  de  quelques-uns  entre  les  morts.  Mais  si  l'ano- 
nymat de  la  presse  diminue  évidemment  sa  valeur, 
il  a  cet  avantage,  tout  pratique,  si  l'on  peut  dire, 
d'adoucir  les  âpretés  de  la  polémique  et  de  leur 
enlever  peu  à  peu  le  caractère  personnel.  L'homme 
de  lettres  qui  se  fait  journaliste  en  Angleterre  s'ab- 
sorbe dans  une  grande  usine  dont  il  devient  un  des 
rouages.  Il  n'a  pas  les  profits  d'un  métier  de  com- 
baut,  il  n'en  a  pas  non  plus  les  inconvénients  ;  les 


286  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

dures  luttes  d'amour-propre,  les  difficultés  de  faire 
honneur  à  sa  renommée  d'une  manière  fixe  et  tous 
les  jours,  quelquefois  durant  des  années!  Sur  ce 
point  encore  son  existence  est  douce  et  n'a  guère 
de  chance  d'aboutir  à  la  révolte.  Faut-il  aussi 
attribuer  à  cette  absence  de  signature,  et  à  l'imper- 
sonnalité  qui  en  résulte  le  beau  respect  de  la  vie 
privée  dont,  non  seulement  toutes  les  polémiques, 
mais  les  articles  de  portraits  eux-mêmes  sont  mar- 
qués dans  cette  vaste  presse  anglaise?  J'ai  suivi  en 
détail,  voici  un  mois,  tout  ce  qui  s'est  écrit  de-ci 
de-là  dans  les  feuilles  quotidiennes  ou  de  semaine 
sur  Mark  Pattison,  le  recteur  de  Lincoln,  qui  venait 
de  mourir.  Je  l'avais  connu  à  Oxford.  C'était  un 
homme  de  premier  mérite,  avec  une  physionomie, 
un  tour  de  conversation  et  des  habitudes  très  ori- 
ginales. Il  prêtait  d'autant  plus  aux  anecdotes 
intimes  que  beaucoup  des  écrivains  de  la  presse 
avaient  pu  le  voir  de  tout  près,  en  qualité  d'étu- 
diants. Ces  anecdotes,  ou  malveillantes  ou  bien- 
veillantes, vous  les  auriez  cherchées  vainement  à 
travers  les  notices  consacrées  seulement  aux  idées 
du  défunt,  à  son  rôle  de  professeur  et  à  ses  ou- 
vrages. Cet  anonymat  des  journaux  a  un  autre 
effet  :  il  pousse  l'homime  de  lettres  ambitieux  à 
donner  sa  mesure  dans  des  travaux  de  Revue,  les 
seuls  qui  fassent  pénétrer  un  nom  jusque  dans  la 
masse  des  lectetirs.  C'est  un  des  motifs  pour  les- 
quels ces  Revues  foisonnent  avec  une  telle  abon- 
dance. Il  y  en  a  plus  d'une  vingtaine  sur  le  pupitre 
de  \Athenaeum  qui  leur  est  réservé   :  —  faut-il 


LETTRES    DE    LONDRES  287 

citer  au  hasard?  —  la  Quarterly,  YEdinburgh,  la 
Westminster,  la  Contemporary,  la  FortJiightly,  le 
2\Uneteenth,  le  Macmillafis,  le  Longman's^  le 
BlackivoocTs,  et  combien  d'autres,  sans  compter  les 
Magazines  illustrés  ou  les  fascicules  spéciaux  qui 
correspondent  à  notre  Revue  -philo so-phique  et  à  la 
Revue  historique?  Un  peuple  d'écrivains  gravite 
autour  de  ces  publications,  tous  obligés  au  patient 
et  sérieux  travail  qu'exige  la  composition  du  long 
Essai,  tous  au  service  du  peuple  bien  plus  vaste 
de  lecteurs  auxquels  arrivera  leur  travail.  Car  elles 
ne  se  contentent  pas  de  séjourner  sur  les  tables  des 
clubs,  ces  livraisons  des  Revues;  elles  se  dispersent, 
dans  la  campagne  d'abord,  parmi  les  châteaux  et 
]c3  villas,  dont  il  faut  bien  distraire  la  solitude,  puis 
par  delà  les  mers^  aux  extrémités  de  cet  immense 
empire  colonial,  où  se  trouvent  employés  un  peu 
partout  d'anciens  élèves  de  quelque  collège  d'Ox- 
ford ou  de  Cambridge.  Des  familles  vivent  là-bas, 
aux  Indes  et  en  Australie,  dans  vingt  endroits  du 
globe,  qui  ont  gardé  le  goût  vif  de  l'instruction.  Des 
fem.mes  y  abondent,  qui  lisent  et  écrivent  elles- 
mêmes.  C'est  pour  ce  public  que  l'homme  de  lettres 
anglais  se  trouve  écrire,  qu'il  se  ssm  écrire,  et  c'est 
la  troisième  influence  qui  vient  achever  l'orienta- 
tion de  son  talent. 

Vis-à-vis  du  public,  l'écrivain  peut  se  placer  dans 
trois  situations  différentes.  Parfois  il  compose  sans 
même  songer  qu'il  sera  lu,  et  seulement  pour  satis- 
faire un  besoin  d'activité  intellectuelle.  Ce  fut  le 


288  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

cas  du  très  glorieux  Gœthe  et  du  très  obscur  Sten- 
dhal. Parfois  il  compose  dans  l'unique  but  de 
recueillir  le  plus  grand  nombre  de  suffrages  qu'il 
lui  sera  possible,  et  il  est  l'esclave  du  goût  de  son 
temps  comme  le  fut  Voltaire,  ce  passionné  de  la 
gloire  viagère,  à  qui  cet  amour  dicta  ses  tragédies 
et  sa  Henriade.  D'ordinaire,  l'écrivain  écrit  pour 
lui-même  à  la  fois  et  pour  1.  ^blic.  Il  se  représente 
un  lecteur  idéal  par  lequel  il  se  voit  jugé  à  l'avance, 
et  ce  jugement  lui  est  parfois  une  torture  étrange. 
La  correspondance  de  Flaubert  nous  en  a  montré 
un  bien  mélancolique  exemple.  Le  grand  prosateur 
soumettait  en  pensée  la  page  achevée  sur  laquelle 
il  avait  peiné  à  un  Homais  ou  à  un  Bouvard;  il  se 
rendait  compte  des  inintelligences  profondes  de 
ee  «bourgeois»,  et  au  lieu  d'en  sourire,  il  en  sai- 
gnait. J'imagine  qu'un  auteur  anglais,  et  qui  con- 
naît bien  son  pays,  se  figure  à  l'avance  un  lecteur 
et  une  lectrice  qui  réunissent  à  une  culture  com- 
plète et  au  sens  des  choses  de  l'esprit  un  -profond 
sentiment  de  respectabilité.  S'il  travaille  à  un 
roman,  il  est  impossible  que  la  seule  idée  de  ce 
lecteur  et  de  cette  lectrice  ne  lui  interdise  pas  les 
audaces  physiologiques,  la  mise  à  nu  de  l'animalité 
humaine,  l'analyse  microscopique  et  misanthro- 
pique  de  la  maladie  sociale.  Mais  aurait-il  par  lui- 
même  le  goût  et  la  puissance  de  cette  dissection  où 
se  complaisait  le  génie  d'un  Balzac?  Dans  la  dé- 
cente maison  qu'il  habite  à  l'extrémité  d'un  fau- 
bourg de  Londres,  marié  comme  il  est  le  plus 
souvent,  parmi  ses  filles  et  ses  fils,  appartenant  à 


LETTRES   DE    LONDRES  289 

éexix  ou  trois  cercles  qui  lui  font  une  société  d'élite, 
n'ayant  aventuré  sa  jeunesse  à  travers  aucune 
expérience  coupable  ou  trop  dure,  est-il  outillé 
pour  concevoir  le  Père  Goriot,  la  Maison  Nucin- 
gen,  ou  bien  Madame  Bovary,  et  l'amertume  char- 
aelle  et  nostalgique  des  Fleurs  du  Mal?  S'il  veut 
imiter  Baudelaire,  ce  sera  comme  Swinburne,  en  y 
mêlant  l'ardeur  d'un  paganisme  érudit,  analogue  à 
celui  de  la  Renaissance,  qui  le  transportera 
presque  aux  antipodes  de  son  modèle.  Qu'il  est, 
en  revanche,  armé  admirablement  pour  peindre  en 
leur  détail  les  plus  fines  nuances  de  la  vie  morale, 
pour  se  configurer  des  intérieurs  de  conscience, 
tout  le  tableau  d'une  âme  qui  cherche  à  se  régler 
elle-même!  Et  qui  a  mieux  réussi  dans  des  pein- 
tures de  cet  ordre  que  George  Eliot,  par  exemple, 
le  romancier  que  le  dix-neuvième  siècle  anglais 
peut  mettre  en  regard  de  notre  Balzac  pour  la  pro- 
fondeur de  la  pensée,  la  puissa.nce  de  la  création 
des  types,  l'originalité  de  l'observation?  Je  ne  se- 
rais pas  moi-même  un  homme  de  lettres  français, 
si  je  n'avouais  que  la  Cousine  Bette  me  passe  plus 
près  du  cœur  que  Silas  Marner.  Mais  le  comment 
cément  de  la  critique  consiste  à  reconnaître  que  la 
vie  humaine  est  une  chose  très  complexe  et  très 
variée.  Elle  peut  être  envisagée  et  peint  de  bien 
des  points  de  vue.  Il  y  a  des  états  d'âme  tout  trou- 
blés par  les  fièvres  de  la  chair,  par  les  angoisses 
du  conflit  social.  Il  est  bon  que  de  tels  états  soient 
étudiés  et  démontrés,  et,  par  suite,  nous  devons 
nous  féliciter  que  notre  société  existe  et  qu'elle  ait 

**  19 


290  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

produit  Balzac  et  sa  descendance.  Il  y  a  d'autres 
états  de  l'âme,  où  la  sensualité  n'a  plus  sa  place 
et  où  apparaît  l'inquiétude  purement  morale.  Il  est 
bon  que  la  société  anglaise  aboutisse  à  créer  d'ex- 
cellents peintres  de  ces  sortes  de  crises.  Pour  re- 
prendre en  la  modifiant  un  peu  la  phrase  que  dit 
Hamlet  à  son  Horiato  :  il  y  a  plus  de  choses  entre 
le  ciel  et  la  terre  que  n'en  saurait  rêver  notre  esthé- 
tique. C'est  pour  cela  que  nous  devons  nous  ap- 
plaudir qu'il  se  rencontre  toutes  sortes  d'esthé- 
tiques et  toutes  sortes  dé  races  d'écrivains  pour  les 
concevoir,  les  protéger  et  travailler  au  grand 
œuvre,  éternellement  pris  et  repris,  de  la  littérature, 
ou  pour  employer  un  mot  plus  précis  encore,  de  la 
psychologie. 


VI 

PRÉRAPHAÉLITISME 

J'ai  visité,  durant  mon  séjour  à  Londres,  plu- 
sieurs maisons  de  riches  collectionneurs.  Elles  sont 
situées,  pour  la  plupart,  dans  ce  quartier  du  Sud- 
Ouest,  le  fashionable  S.-W.,  oasis  d'opulence,  à  ce 
point  comblé  de  luxe  que  l'on  y  vivrait  des  mois 
et  des  mois  sans  presque  rencontrer  un  signe  de  la 
noire  misère  anglaise.  A  peine  si,  de  place  en  place, 
une  ruelle  qui  joint  ensemble  deux  squares  élé- 
gants révèle  qu'il  existe  cependant  ici  des  gens 
n'ayant  pas  mille  livres  à  déoenser  par  six  mois, 


LETTRES   DE   LONDRES  291 

ni  même  cinquante  livres,  ni  même  vingt-cinq.  Les 
enfants  grouillent  sur  ce  pavé  malpropre,  le  teint 
hâve,  les  membres  pauvres.  Un  bar  ignoble  réunit 
des  buveurs  en  haillons  autour  de  sa  table  revêtue 
detain.  De  vieilles  femmes,  accroupies  sur  le  seuil 
des  portes,  se  drapent  dans  un  châle  déchiré... 
Mais  qui  traverse  ces  ruelles,  sinon  l'étranger  en 
quête  d'observation,  quand  il  est  si  simple  de  suivre 
les  rues  décentes  le  long  desquelles  se  dressent  les 
coquettes  habitatioas  peintes  en  rouge  sombre  ou 
en  vert  pâle,  avec  leurs  colonnettes,  leur  jardinet 
fleuri,  leur  encadrement  de  plantes  grimpantes? 
Ils  sont  tous  exquis  à  regarder,  ces  logis  parés  fie 
jasmin  et  de  géraniums.  Ceux  des  collectionneurs 
ne  diffèrent  pas  des  autres  par  le  dehors.  Mais 
c'est  en  examinant  l'intérieur  en  détail  qu'on  se 
convainc  une  fois  de  plus  de  la  prodigieuse  ri- 
chesse et  de  la  culture  par  laquelle  se  distingue 
cette  classe  moyenne  anglaise  dont  j'indiquais 
l'autre  jour  quelques  traits.  Il  y  a  tel  armateur  de 
Glasgow  ou  de  Liverpool  qui  possède  dans  sa 
maison  du  voisinage  de  Hyde-Park  plus  de  quatre 
(:2nts  toiles  qui  vont  des  peintres  anciens  les  plus 
célèbres  aux  peintres  qui  habitent  Londres  en  1884, 
D'autres,  négociants  retirés  des  affaires,  font  mieux 
encore.  Ils  ne  se  contentent  pas  d'acheter  des  ta- 
bleaux, ils  emploient  leurs  artistes  de  prédilection 
à  décorer  leurs  home.  Et  ce  sont  alors,  dans  ces 
demeures  de  personnages  pratiques,  des  caprices 
d'ornementation  d'une  poésie  singulière,  —  de  quoi 
réjouir  le  cœur  subtil  du  I.éros  de  M.  J.  K.  Huys- 


apa  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

raans,  le  compliqué  Jean  des  Esseiiites.  J*ai  ▼» 
ainsi  une  salle  à  manger  que  son  propriétair»  a 
livrée  à  M.  Whistler,  et  que  ce  dernier  a  décorée 
tout  entière  avec  des  plumages  de  paon,  étalés  awar 
tm  fond  d'un  bleu  de  turquoise.  Deux  énomaas 
paons  traversent  le  panneau  du  fond,  ayant  poar 
œil,  l'un  une  émeraude,  l'autre  un  diamant.  L'éclat 
de  ces  deux  pierres  qui  rayonnent  sur  ce  mur 
achève  de  donner  à  cette  pièce  une  physionomie  de 
chambre  fantastique  des  mille  et  une  nuits.  Ua 
autre  a  demandé  au  plus  raffiné  des  songeurs, 
M.  Edward  Burne- Jones,  de  lui  dessiner  une  série 
de  sujets  autour  de  la  corniche  de  son  salon,  et 
l'artiste  a  mis  là  une  histoire  des  malheurs  de 
Psyché.  Ce  même  M.-  Burne-jones  a  exécuté  poer 
un  autre  amateur  un  couvercle  d'harmonium  où  se 
voient  des  femmes  avec  le  type  des  vierges  de 
Botticelli,  vêtues  de  draperies  figurées  par  des  «a- 
crustations  d'une  nacre  changeante.  Il  a  fait  dp 
même  le  projet  d'un  paravent  avec  des  images  d( 
déesses,  une  plaque  de  cheminée  sur  laquelle  uttf 
Vestale  est  représentée  entretenant  du  feu  avec  im; 
brin  de  myrte.  Un  simple  détail  montrera  jusqu'à 
quel  point  le  problème  de  la  décoration  préoccupe 
les  artistes  anglais.  Un  d'entre  eux,  qui  est  à  la  fois 
peintre  et  poète,  et  des  plus  célèbres,  M.  William 
Morris  ne  s'est-il  pas  avisé  d'ouvrir  en  plein 
Londi'es  un  magasin  de  tapisserie  où  l'on  ne  read 
que  des  meubles  et  des  tentures  dont  il  a  exécuté  le 
dessin?... 

Il  faut  parcourir  ces  collections  privées  pour  ae 


LETTRES   I>E   LONDRES  tgs 

former  une  idée  à  peu  près  exacte  du  mouvement 
le  plus  important  qui  se  soit  produit  dans  l'art  en 
Angleterre  depuis  quarante  années.  Je  veux  dire 
te  préraphaélitisme,  ou,  comme  on  l'a  nommé  plus 
tard,  non  sans  une  nuance  d'ironie,  l'esthéticisme. 
A  ce  mouvement  se  rattache  l'œuvre  de  critique  de 
l'éloquent  Jolm  Ruskin  et  celle  du  plus  délicat  des 
|»:o3ateurs  actuels  M.  Walter  Pater,  dont  le  livre 
6Hr  la  Renaissance  contient  les  vingt  plus  belles 
pages  qui  aient  jamais  été  consacrées  à  Léonard  de 
Tinci.  Oui  donc  a  mieux  parlé  du  sourire  des  Jo- 
oeaides  et  des  Hérodiades,  «ce  sourire,»  clit-il,  «oii 
î'âme  avec  toutes  ses  maladies  a  passé?»  A  ce  mou- 
▼isnient  se  relie  l'œuvre  de  poésie  de  Dante-Gabriel 
îlossetti  et  celle  de  M.  Swinburne,  les  deux  noms 
les  plus  remarquables  à  citer  dans  les  lettres  an- 
glaises depuis  ceux  de  Tennyson  et  de  Robert 
Browning.  —  De  ce  même  mouvement  relève  l'œuvre 
eii  peinture  de  ce  même  Dante  Rossetti,  celle  de 
M.  Millais,  celle  de  MM.  Maddox  Brown,  Watts 
et  B urne- Jones.  Il  est  difficile  de  résumer  par  une 
formule  l'élément  d'unité  qui  rattache  les  uns  aux 
autres  tant  d'efforts  différents.  Il  est  plus  difficile 
encore  de  ramasser  les  documents  nécessaires  pour 
bien  juger  la  valeur  de  l'Ecole  préraphaélite  dans 
sa  partie  artistique,  car  les  tableaux  de  ces  peintres 
appartiennent  tous,  à  des  particuliers,  et  ceux-ci 
les  placent,  non  pas  dans  des  galeries.,  mais  dans 
les  pièces  mêmes  qui  servent  à  l'ordinaire  de  leur 
vie.  C'est  un  des  bénéfices  de  la  morte-saison  que 
la.  possibilité  de  voir  ces  collections.  Et  cependant 


894  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

les  toiles  sont  à  ce  point  éparpillées,  qu'avec  tous 
les  efforts  du  monde  j'ai  pu  à  peine  étudier  ainsi 
vingt  œuvres  de  Rossetti  sur  les  trois  cent  quatrei- 
vingt-quinze  que  mentionne  le  catalogue  donné  par 
M.  William  Sharp  à  la  fin  de  l'étude  consacrée  à 
son  maître  (i).  Pour  juger  M.  Maddox  Brown,  il 
faut  aller  à  Manchester.  Des  toiles  de  M.  Millais, 
un  certain  nombre  seulement  ont  été  composées 
sous  l'inspiration  préraphaélite.  Comment  discerner 
avec  exactitude  celles  qu'il  a  exécutées  comme  un 
peintre  «synthétique»  et  celles  qui  représentent  sa 
manière  d'«  analyste»  (2)?  Il  est  plus  aisé  de  voir 
l'œuvre  de  Burne-Jones,  quoique  je  n'aie  pu  prendre 
une  connaissance  directe  que  d'une  assez  faible 
portion.  Il  resterait  la  ressource  d'étudier  au  moins 
la  reproduction  photographique  de  tous  ces 
tableaux,  mais  les  préraphaélites  ont  gardé  jusqu'à 
ces  derniers  temps  un  tel  caractère  de  cénacle,  que 
les  photographies  de  leurs  peintures  ne  sont  en 
vente  que  dans  une  certaine  maison  perdue  au 
fond  de  Kensington.  Néanmoins,  même  avec  des 
renseignements  incomplets,  il  est  loisible  de  porter 
un  jugement  critique  sur  l'Ecole,  sinon  d'en  carac- 
tériser du  moins  le  principe  et  de  marquer  une 
tendance  de  l'âme  anglaise  contemporaine.  C'est 
tout  ce  que  je  voudrais  essayer  dans  ces  quelques 
notes. 


(i)  Dante-Gabriel  Rossetti,  A  record  and  a  study,  by  William 
Sharp.  — Macmillan,   1882. 

(2)  Expressions  de  M.  Sharp,  p.  69  de  son  livre  sur  Ros- 
setti. 


LETTRES   DE   LONDRES  295 

Rien  de  plus  touchant  ni  qui  révèle  mieux  la 
simplicité  d'esprit  qui  se  rencontre  chez  beaucoup 
de  jeunes  gens  d'Oxford  ou  de  Cambridge,  que  les 
débuts  de  cette  Ecole  préraphaélite  destinée  à 
faire  tant  de  bruit  à  travers  le  monde.  Cela  est 
presque  romanesque  au  même  degré  que  le  cénacle 
imaginé  par  Balzac  dans  ses  Illusions  perdues.  Un 
garçon  de  vingt  ans  se  réunit  un  jour  à  six  de  ses 
camar-ades  pour  réformer  tout  simplement  l'art  de 
son  pays.  Cela  se  passait  en  1849  à  Londres,  dans 
un  pauvre  atelier  de  peintre  situé  à  Newmann- 
Street.  Le  jeune  homme  s'appelait  Danter-Gabriel 
Rossetti.  C'était  le  fils  d'un  proscrit  napolitain, 
commentateur  de  Dante,  auteur  d'un  traité  sur  le 
mystère  de  l'amour  platonicien  (i)  et  de  la  propre 
sœur  de  Polidori,  le  médecin  de  lord  Byron.  Les 
six  camarades  étaient  quatre  peintres  :  William 
Holman  Hunt,  John  Everett  Millais,  James  Collin- 
son,  Frédéric-George  Stephens;  un  sculpteur,  Tho- 
mas Woolner,  et  un  critique,  le  frère  de  Dante- 
Gabriel,  William  Michaël  Rossetti,  alors  âgé  de 
dix-huit  ans.  Ces  sept  personnes,  nthe  sacred 
seireni>,  comme  les  appelle  leur  biographe,  s'étaient 
liées  les  unes  aux  autres  sous  la  formule  cabalis- 
tique :  P.  R.  B.,  —  traduisez  :  «  Pre-Rafhaelite- 
Brotherhood,  confrérie  préraphaélite.  »  La  première 
action  de  leur  cénacle  fut  de  fonder  une  revue  qui 
eut  quatre  numéros.  Elle  avait  pour  titre,  je  tra- 
duis exactement  :  <iLe  Germe^  pensées  du  côté  de 

(i)  //  misiero  deW  amor  pîatonico  svelata,  1840. 


«96  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

la  nature  dans  la  poésie,  la  littérature  et  l'art.  »  Au 
quatrième  numéro,  ce  titre  parut  sans  doute  obscur 
et  fut  remplacé  par  cet  autre,  jugé  plus  clair  :  oArt 
et  nature,  consistant  en  pensées  du  côté  de  la  nature, 
journal  dirigé  surtout  par  des  artistes.»  L'ingé- 
nuité métaphysique  de  ce  simple  en-tête  indiquait 
bien  l'état  d'exaltation  passionnée,  presque  reli- 
gieux, où  vivaient  ces  jeunes  gens.  Jusqu'à  ses  der- 
niers jours,  et  même  détruit  par  l'abus  du  chloral, 
—  dont  il  devait  mourir,  voici  quatre  ans,  —  Dante 
Rossetti  posséda  u«  pouvoir  d'influence  intellec- 
tuelle réellement  extraordinaire  sur  ceux  qui  l'ap- 
prochaient. En  ce  temps-là,  brûlé  des  nobles  fièvres 
de  la  jeunesse,  venant  d'écrire  ce  chef-d'œuvre  de 
la  Demoiselle  bénie,  aujourd'hui  classique,  avec  la 
bouche  frémissante,  les  yeux  enflammés,  le  front 
sublime  que  nous  montre  son  portrait  peint  par 
Watts,  il  devait  être  irrésistible,  et  il  le  fut,  puisque 
sa  petite  Revue  justifia  son  titre.  Elle  fut  bien  réel- 
lement le  germe,  l'humble  grain  que  le  passant  ne 
voit  pas,  qu'il  foule  sous  son  pied,  mais  qui  s'en- 
fonce dans  le  sol  et  devient  le  principe  de  toute 
une  large  moisson,  —  plus  tard  ! 

Oui,  un  germe,  mais  de  quelle  doctrine,  et  en 
quoi  consistait  la  croyance  qui  distinguait  les 
P.  R.  B.  pour  leur  garder  leur  désignation  première. 
Le  lecteur  étranger  curieux  de  préciser  ses  idées  sur 
ce  point  délicat  ouvre  tout  naturellement  un  des 
livres  de  M.  Ruskin.  Puisque  le  célèbre  professeur 
s'est  fait  l'apôtre  du  groupe,  il  en  doit  donner 
l'acte  de  foi.  e^  i'  's  donne  aus<^i.  mais  dans  quels 


LETTRES  DE  LONDRES  «97 

termes!  «  La  Vérité,  »  s'écrie-t-il  dans  une  de  ses 
lectures  d'Oxford  sur  MM.  Burne-Jones  et  Watts, 
cla  Vérité,  voilà  le  pouvoir  vital  de  l'Ecole;  la 
yérité,  voilà  son  armure;  la  Vérité,  voilà  son  épée 
de  combat.»  Là-dessus  le  lecteur  qui  se  souvient 
de  l'effort  des  véritables  préraphaélites,  des  con- 
tciaporains  du  Ghirlandajo  vers  une  copie  exacte 
^  la  nature,  se  dit  qu'il  se  trouve  en  face  d'une 
Ecole  de  réalistes.  Or,  le  réalisme,  dans  le  sens  où 
nous  entendons  d'ordinaire  ce  mot,  consiste  dans 
la  reproduction  fidèle  de  la  vie  contemporaine. 
Fort  de  cette  conclusion,  ce  lecteur  étranger  con- 
sulte le  catalogue  de  l'œuvre  de  Dante  Rossetti,  le 
fondateur  du  Cénacle,  et  voici  les  titres  qull  relève 
entre  quatre  cents  autres  :  «l'Enfance  de  la  Vierge, 

—  Salut,  Servante  du  Seigneur,  —  la  Tombe  d'Ar- 
tiiur  ou  la  Dernière  rencontre  de  Lancelot  et  de 
Ginevra,  —  Hamlet  et  Ophélie,  —  la  Barrière  du 
Souvenir,  —  Beata  Beatrix,  —  le  Cœur  de  la  nuit, 

—  Méduse  aperçue,  —  la  Coupe  d'amour,  — 
Astarté  Syriaque,  —  l'Esprit  de  l'arc-en-ciel,  — 
Retour  de  Tibulle  à  Délie,  —  Adam  et  Eve,  — 
Marie  Madeleine,  —  Pandore...»  Le  lecteur  croit 
rêver.  Les  mythologies,  le  christianisme,  les  sou- 
venirs de  toutes  les  littératures,  la  mysticité  du 
moyen  âge  se  mélangent  dans  cette  liste  qui  se 
prolonge  ainsi,  indéfiniment.  La  Vérité,  dit  M.  Rus- 
kin.  Mais  quelle  Vérité?  Le  lecteur  soupçonne  que 
les  mots  n'ont  pas  la  même  signification  pour  une 
tête  anglaise  et  pour  une  tête  française.  Il  prend 
de  nouveau  une  brochure  de  M.  Ruskin  et  il  tombe 


sqS  études  et  portraits 

sur  cette  phreise  :  a  La  première  question  d'une  âme 
vraie  doit  toujours  être  :  Ai-je  une  religion,  ai-je 
une  patrie,  ai-je  un  amour,  telles  que  je  sois  prêt  à 
mourir  pour  elles?»  Et  ailleurs  :  «Il  faut  en  reve- 
nir au  mot  de  Woodswort  : 

Nous  vivons  d'admirer,  d'espérer  et  d'aimer  (i),  » 

Le  lecteur  regarde  le  titre  de  l'ouvrage  :  c'est 
bien  un  livre  esthétique  et  non  pas  un  recueil  de 
sermons.  Il  prend  le  Germe  et  y  rencontre  dans  le 
début  d'un  des  articles  :  «La  pureté  du  cœur,  la 
suppression  de  toute  sensualité  de  l'esprit,  c'est  par 
là  que  doit  commencer  celui  qui  veut  entrer  dans 
l'ère  nouvelle,  »  et  M.  Sharp  n'hésite  pas  à  dire  •. 
«Si  étrange  que  cela  puisse  paraître,  des  hommes 
comme  Holman  Hunt,  Rossetti,  ont  marché  dans 
les  pas  et  à  la  suite  de  Newman,  de  Pusey,  de 
Keble  (2).»  Avons-nous  affaire  à  une  réformation 
religieuse  ou  à  une  réformation  artistique,  à  des 
ministres  protestants  ou  à  des  peintres?  Comment 
se  mouvoir  au  milieu  de  ces  définitions  qui  sem- 
blent si  opposées  et  dont  les  unes  conviendraient  à 
un  Fra  Angelico,  tandis  que  d'autres  ne  seraient 
pas  reniées  par  Degas? 

Mon  avis  est  que  nous  avons  affaire  à  des  ar- 
tistes et  à  de  très  grands,  mais  que  ce  sont  des 
artistes  anglais  :  c'est-à-dire  que  pour  eux  les  pro- 
blèmes de  l'esthétique  ne  sont  pas  distincts  des 
problèmes  de  la  conscience.   Ils  entrevoient  cette 

(i)  We  live  by  admiration,  hope  and  love. 
(2)  Page  41 . 


LETTRES   DE   LONDRES  999 

grande  loi  de  tout  art  digne  de  ce  nom,  à  savoir 
que  peintre  ou  poète,  sculpteur  ou  prosateur, 
l'homme  ne  doit  rien  produire  qui  ne  lui  soit  né- 
cessaire, rien  qui  ne  manifeste  son  impression 
propre,  sincère  et  directe  de  la  vie.  A  cause  de 
cela  ils  sont  réalistes  dans  leurs  études  de  paysa- 
ges, de  costumes,  de  types,  de  tout  le  décor  visible. 
En  même  temps  ils  sont  mystiques  :  l'impression 
de  la  vie  intérieure  ne  doit-elle  pas  être  traduite 
au  même  titre  que  les  impressions  de  la  vie  exté^ 
rieure?  On  raconte  que  le  maître  d'Ornans,  le 
puissant  et  illettré  Courbet,  avait  coutume  de  dire  : 
«Des  anges?  Est-ce  que  j'en  ai  jamais  vu?»  C'est 
le  point  de  vue  du  réaliste  vulgaire.  Ecoutez  main- 
tenant le  prophète  du  réalisme  tel  que  le  comprend 
une  âme  du  Nord  (i)  toujours  tournée,  quoiqu'elle 
fasse,  du  côté  du  monde  spirituel  :  «  Ne  confondez 
jamais,»  dit  M.  Ruskin,  «un  mythe  avec  un  men- 
songe. Non,  vous  devez  être  très  prudent  pour  fixer 
le  point  sur  lequel  vous  pouvez  vous  permettre  de 
le  traiter  de  fable.  Prenez  comme  exemple  le  plus 
fréquent  et  le  plus  simple  des  mythes,  celui  de  la 
Fortune  et  de  la  roue.  Sans  doute  il  n'existe  pas 
dans  l'univers  une  femme  réelle  qui  tourne  une 
roue  de  diamant,  capable  d'influencer  par  ses  révo- 
lutions l'humaine  destinée.  Mais  sous  cette  image 
n'apercevez-vous  pas  plus  clairement  la  loi  du  ciel  : 
—  Il  a  précipité  le  puissant  de  sou  siège,  et  il  a 


(i)  The  art  of  England^  lectures  given  in  Oxford.  Deuxième 
lecture  de  la  seconde  série. 


300  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

exalté  Vhumble  et  le  faible.,.-»  J'ai  cité  tout  ce 
passage,  parce  qu'il  est  caractéristique,  au  plus  haut 
point,  de  la  différence  qui  sépare  deux  points  de 
vue  probablement  irréductibles  l'un  à  l'autre  :  celm 
du  sensualiste  grossier  et  celui  de  l'homme  pour 
qui  le  monde  des  idées  existe  d'une  réalité  aus»M 
forte,  j'allais  dire  aussi  concrète,  que  l'autre. 

L'Ecole  préraphaélite  a  eu  pour  ambition,  lors 
de  ses  débuts,  d'unir  en  un  seul  ces  deux  réalismes, 
union  qu'avaient  réussie  en  effet  les  maîtres  de  la 
Renaissance  florentine,  si  pieux  d'intention  et  si 
exacts  d'exécution.  Aux  débuts  de  l'Ecole,  plus 
d'un  critique  s'y  trompa,  et  le  préraphaélitisme  fut 
accusé  de  n'être  qu'une  simple  et  vile  photogra- 
phie de  la  nature.  Un  signe  aurait  dû  cependant 
servir  de  guide  à  l'appréciation  de  ce  mouvement 
C'est  que,  dès  la  publication  du  Germe,  la  plupart 
des  artistes  de  ce  groupe  s'annonçaient  comme  étant 
à  la  fois  peintres  et  poètes  de  la  nuance  la  plus 
ardemment  mystique.  En  fait,  ainsi  qu'il  arrive 
toujours  lorsque  deux  pouvoirs  contradictoires 
sont  en  présence,  une  des  deux  tendances  a,  petit  à 
petit,  prédominé,  puis  transformé  l'autre.  Dante 
Rossetti,  pour  ne  citer  que  le  chef,  n'a  pas  cessé 
d'être  un  peintre,  mais  il  est  devenu,  comme  il 
s'appelait  lui-même,  un  peintre  poète.  Il  a  continué 
d'avoir  des  idées  de  peintre,  c'est-à-dire  de  voir 
des  juxtapositions  de  tons,  des  rapports  de  lignes, 
des  attitudes,  des  formes;  mais  parmi  ces  idées  de 
peintre,  il  a  choisi  uniquement  celles  qui  étaient  en 
même  temps  des  idées  de  poète.  Il  a  ainsi. abouti, 


LETTRES   DE    LONDRES  3oi 

|iea  à  peu,  à  un  art  de  songe,  tout  pénétré  d'au 
delà,  d'inexprimable  émotion  et  de  beauté  senti- 
Mentale.  Dans  le  même  ordre  s'est  développé  le 
génie  de  M.  Burne- Jones,  le  dernier  venu  de  l'Ecole, 
eeîui  dont  les  toiles  traduisent  le  mieux  la  ten- 
dance à  fondre  le  monde  visible  et  le  monde  invi- 
sible en  une  sorte  de  beauté  dont  jusqu'ici  la  mu- 
sique semblait  seule  capable,  à  la  fois  matéria- 
^te  et  mystique,  caressante  aux  sens  et  caressante 
à  l'âme.  On  se  tromperait  si  l'on  confondait  cette 
peir-.ture  avec  celle  de  nos  peintres  littérateurs  ou 
de  ceux  qu'on  a  nommés  idéalistes.  Ce  ne  sont  pas 
ici  des  pensées  mises  en  couleur.  C'est  plutôt,  si  je 
peux  dire  ainsi,  une  vision  colorée  de  la  pensée. 
Gela  procure  une  volupté  de  contemplation  ana- 
logue à  celle  qui  se  dégage  de  la  Galatée  et  de 
VHélène,  de  M.  Gustave  Moreau.  Et  c'est  qu'aussi 
ia  même  nostalgie  manifestée  par  les  rêveries  sin- 
gulières de  ce  dernier  peintre  apparaît  dans  les 
toiles  de  M.  Burne-Jones,  aussi  douloureusement 
vague  et  aussi  délicieusement  ravissante. 

Ah  !  les  étranges  toiles  et  qui  vous  poursuivent 
eomme  le  souvenir  d'un  songe  d'opium!  J'ai  là, 
devant  les  yeux  de  ma  mémoire,  celle  qui  est  ap- 
pelée Laus  Veneris,  —  la  louange  de  Vénus.  —  La 
déesse  vêtue  d'une  robe  de  couleur  rouge  est  cou- 
càée  sur  une  chaise  longue.  Sa  courorme  est  posée 
9«r  ses  genoux.  Quatre  femmes  assises  auprès 
d'elle  essayent  de  la  charmer  au  son  des  instru- 
«ients  de  musique.  Une  tapisserie  sur  laquelle  est 


302  ÉTUDES   ET    PORTRAITS 

brodée  son  image  traînée  par  des  colombes  rap- 
pelle sa  gloire  antique.  Par  la  baie  de  la  fenêtre 
une  troupe  de  chevaliers  apparaît  qui  galope  sans 
doute  vers  la  colline  du  Tannliseuser,  et  c'est  la 
gloire  de  la  déesse  durant  le  moyen  âge  qui  dénie 
ainsi  à  travers  les  plaines.  Elle  cependant,  insen- 
sible aux  accords  des  musiciennes  comme  aux 
splendeurs  évoquées  par  la  tapisserie,  comme  aiix 
cavalcades  de  ses  fervents,  elle  regarde  à  terre,  les 
bras  abandonnés,  les  yeux  baissés,  la  bouche 
am.ère.  —  Elle  regarde.  Quel  songe  de  m.élan- 
colie?...  Le  même  sans  doute  qui  hante  les  pn:- 
nelles  du  chevalier  assis  à  terre  dans  le  tablea* 
nommé  Chant  d'amour,  tandis  qu'une  femme  fait 
coiurir  ses  doigts  sur  les  touches  d'un  orgue  dans 
un  paysage  du  soir,  —  le  même  qui  ensorcelle  le 
visage  des  anges  debout,  chacun  le  globe  aux 
mains,  dans  la  série  des  Seft  jours  de  la  création. 
Ce  songe  de  mélancolie,  c'est  bien  celui  qui  vient 
troubler  le  cœur  de  l'homme  moderne  dans  l'heu- 
reuse et  séculaire  Angleterre,  comme  dans  noire 
pauvre  France,  épuisée  de  révolutions.  C'est  la 
plainte  secrète  de  l'immortelle  Psyché  que  ni  les 
bienfaits  de  la  science,  ni  ceux  de  la  richesse,  ni 
les  promesses  du  progrès  n'ont  pu  contenter.  La 
voyageuse  divine  erre  toujours,  même  dans  notre 
monde  d'industrie,  de  télégraphie  et  de  chcm.ins 
de  fer,  en  quête  du  bien  qu'elle  a  perdu.  Hélas! 
elle  ne  sait  plus  même  de  quel  nom  ce  bien  se 
nomm.e,  ni  s'il  existe  sous  le  ciel.  Il  arrive  par- 
fois qu'un  artiste  sincère  entend  cette  planite  qu'il 


LETTRES    DE    LONDRES  303 

prend  pour  un  sanglot  de  son  propre  cœur  ou  pour 
un  rêve  de  son  propre  esprit,  et  le  peu  qu'il  traduit 
de  cet  immortel  sanglot  suffit  pour  enchanter  à 
jamais  son  œuvre. 


Août  1884. 


VI 

L'ESTHÉTICISME    ANGLATS^'> 


Voici  la  traduction  élégante  et  fidèle  d'un  étrange 
et  puissant  roman,  qui  souleva,  lorsqu'il  parut,  de» 
discussions  passionnées  dans  les  cercles  littéraka» 
d'outre- M  anche.  L'auteur,  qui  depuis  a  contiiïué 
avec  supériorité  son  œuvre  parallèle  de  critique  et 
de  création,  n'était  guère  connu,  quand  Miss  Brcmn 
fut  publiée,  que  par  deux  volumes  d'Essais  sur  la 
Renaissance,  réunis  sous  le  titre  symbolique  d'i5«- 
fhorion  et  dédiés  au  plus  raffiné  des  prosateurs 
anglais  contemporains,  M.  Walter  Pater,  l'artiste 
et  le  philosophe  de  Marins  ïE-picnrïen.  Aujour- 
d'hui d'excellentes  études,  notamment  celle  d« 
Mme  Bentzon  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes, 
ont  appris  au  public  français  le  nom  de  la  fenam« 

(i)  On  trouvera  dans  cette  analyse  de  Miss  Bro-xn  quelques 

idées  exprimées  déjà  dans  la  lettre  sur  le  PréraphaHltisme .  Cette 

répétition  était  nécessaire  pour  mieux  rattacher  les  deux  étude* 

une  à  l'autre.  La  traduction  de  Miss  Brovin  dont  il  est  parlé  ici 

due  à  M.  Robert  de  Sérizy. 


L'ESTHÉTÎCISME    ANGLAIS  305 

distinguée  qui  se  cache  sous  le  pseudonyme  de 
Vernon  Lee.  On  sait  que  miss  Paget  vit  habituelle- 
ment à  Florence,  qu'elle  est  la  sœur  d'un  poète 
remarquable  et  qu'elle  a  su  faire  de  sa  maison,  des 
bords  de  l'Arno  le  rendez-vous  de  tout  ce  qui  a 
Tal  ur  decrivain  ou  de  dilettante  dans  la  vieille 
ville  de  Toscane.  Ce  roman  de  Miss  Brown  fut  son 
début  dans  le  genre  difficile  de  l'étude  de  mœurs 
sous  forme  narrative,  et  il  y  a  en  effet  dans  ce 
premier  roman  quelques  inexpériences  d'art.  Un 
lecteur  français,  habitué  au  «faire»  précis  et  serré 
de  nos  conteurs,  y  trouvera  matière  à  plusieurs 
critiques.  Il  y  relèvera  et  des  lenteurs,  et  des  mor- 
ceaux mutiles,  et  des  disproportions.  En  revanche, 
il  y  trouvera  une  peinture  entièrement  neuve,  et 
faite  d'après  nature,  d'un  coin  singulier  de  la  vie 
anglaise,  je  veux  parler  de  ce  petit  groupe  d'ar- 
tistes et  de  gens  du  monde  qui  professent  le  culte 
de  l'esthéticisme  et. que  le  langage  courant  appelle 
là-bas  des  esthètes.  Grâce  à  Miss  Brown,  nous 
pouvons  nous  représenter  assez  exactement  en  quoi 
consiste  cet  esthéticisme,  sur  quels  points  il  est 
en  désaccord  profond  avec  le  reste  de  la  société 
anglaise,  et  en  quoi  cependant  il  se  rattache  à  une 
tendance  constante  de  cette  même  société,  puisqu'il 
est  apparu  déjà  sous  d'autres  formes  et  à  divers 
intervalles. 


(\c6  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 


On  confond  d'ordinaire  chez  nous  l'Ecole  esthé- 
tique anglaise  avec  l'Ecole  préraphaélite.  C'est 
commettre  à  peu  près  la  même  erreur  que  si  l'on 
identifiait  nos  parnassiens  avec  nos  romantiques. 
Le  Parnasse  de  1860  a  été  en  France  \m  néo-roman- 
tisme, issu  des  théories  de  1830,  et  cependant  il 
s'est  distingué  de  ces  théories  par  plusieurs  nuances 
originales.  Les  esthètes  anglais  dérivent,  eux  aussi, 
des  maîtres  préraphaélites,  mais  ils  s'en  séparent 
sur  trop  de  points  pour  qu'il  ne  convienne  pas  de 
faire  aux  uns  et  aux  auti'es  une  place  à  part.  Les 
préraphaélites  appartenaient  presque  tous  à  la  gé- 
nération qui  a  eu  ses  vingt  ans  entre  1845  et  1855. 
La  plupart  d'entre  eux  étaient  des  peintres  poètes, 
et  le  chef  du  chœur  fut  ce  Daute-Gabriel  Rossetti, 
dont  j'ai  parlé  dans  ces  notes  à  plusieurs  reprises, 
à  propos  d'Oxford  notamment  et  de  sa  Revue  le 
Germe.  Le  cénacle  préraphaélite  —  the  P/eraphae- 
lite  Broiherhoûd  —  a  dû  son  nom,  je  l'ai  marqué 
plus  haut,  à  l'analogie  des  tendances  de  ses  mem- 
bres avec  celles  des  peintres  italiens  du  quatorzième 
et  du  quinzième  siècle.  Comme  Giotto,  comme  Be- 
nozzo  Gozzoli,  comme  Domenico  Ghirlandajo,  les 
P.  R.  B.  s'efforçaient  de  concilier  le  goût  du  sym- 
bole mystique  avec  la  copie  la  plus  exacte  de  la 


L'ESTHÉTICISME   ANGLAIS  307 

réalité.  Pénétrés  d'admiration  pour  ces  vieux  ar- 
tistes d' vivant  la  Renaissance,  ils  leur  empruntaient 
jusqu'à  leur  gaucherie.  Ils  lisaient  la  Vie  nouvelle, 
de  Dante,  avec  la  même  ferveur  qu'avait  pu  le  faire 
Sandrc)  Bofticelli.  Les  visages  qu'ils  évoquaient  sur 
leurs  toiles  avaient  cette  expression  à  la  fois  sé- 
rieuse et  candide,  douloureuse  et  visionnaire  qui 
donne  un  charme  si  particulier  à  la  célèbre  Allé- 
gorie du  Printemps  qui  se  voit  à  l'Académie  de 
Florence.  On  comprend  qu'avec  de  telles  doctrines, 
les  frères  préraphaélites  dussent  se  trouver  en 
désaccord  avec  les  aspirations  familières  du  monde 
au  milieu  duquel  ils  vivaient.  Il  est  plus  facile  de- 
rêver  à  Béatrice  et  à  son  poète  sous  les  voûtes  du 
couvent  de  Saint-Marc  ou  parmi  les  narcisses  en 
fleur  du  Campo-Santo  de  Pise,  au  printemps,  qu'au 
milieu  du  brouillard  de  Londres  et  dans  cette 
Angleterre  sillonnée  de  chemins  de  fer,  hérissée  de 
fabriques,  noire  de  charbon.  Aussi  leB  préraphaé- 
lites s'enfermèrent-ils  de  plus  en  plus  dans  une 
intimité  de  cénacle,  exagérant  jusqu'au  parti  pris 
leurs  idées  déjà  très  exceptionnelles,  vivant  de  plus 
en  plus  parmi  des  impressions  raffinées  et  réflé- 
chies, dans  une  atmosphère  artistique  sinon  tout 
artificielle,  et  de  ce  goût  de  l'artificiel  naquit  dans 
la  génération  suivante,  durant  ces  quinze  dernières 
années,  l'esthéticisme  proprement  dit. 

Composer  la  vie  d'impressions  d'art,  et  de  cela 
seulement,  —  tel  fut,  en  sa  dernière  simplicité,  l*- 
programme  des  esthètes.  —  Par  ce  programme,  ils 
se  trouvaient  aussi   distincts  des  premiers  préra- 


306  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

phaélites  que  les  peintres  de  la  Renaissance  avaient 
pu  l'être  de  leurs  mystiques  prédécesseurs.  On  en 
jugera  par  ce  seul  fait  que  leur  livre  de  prédilec» 
tion  devint,  au  lieu  de  la  Vùa  nuova,  la  Made- 
moiselle de  Maîipin,  de  Théophile  Gautier,  ce  qui 
ne  les  empêchait  pas  de  professer  un  culte  d'esprit 
pour  les  extases  Imaginatives  des  vieux  poètes  et 
d'admirer  Dante  avec  idolâtrie.  Mais  c'était  plutôt 
tine  sorte  de  dilettantisme  spécial  qui  les  portait 
vers  toutes  les  portions  archaïques  de  la  littérature, 
comme  plus  fécondes  en  sursaut  nouveau  du  goût 
et  de  l'intelligence.  C'est  ainsi  qu'à  Dante  lui-même 
ils  préféraient  Cino  de  Pistoie,  —  au  lucide 
Shakespeare  ses  rivaux  plus  barbares  :  Marlowq, 
Ford  et  Webster,  —  à  Ronsard  le  moins  connu 
Joachim  du  Bellay,  —  et  à  ce  dernier,  Villon.  Le 
poète  de  :  Mais  où  sont  les  neiges  d'antan...  de- 
vint ainsi  à  Londres  plus  populaire  qu'il  ne  l'a 
jamais  été  parmi  nous.  De  toutes  jeunes  filles,  dé- 
votes de  l'esthéticisme,  prononçaient  son  nom  avec 
enthousiasme.  Le  malheur  voulut  qu'un  des  esthètes 
consacrât  un  jour  deux  conférences  à  ce  Villon, 
admiré  ainsi  sur  parole,  et  il  se  découvrit  dès  le 
début  que  ledit  Villon  était  si  parfaitement  ini- 
fïo-per  que  les  dames  refusèrent  d'assister  à  la 
seconde  de  ces  conférences.  Le  goût  de  l'archaïsme 
n'en  continua  pas  moins  de  sévir  parmi  les  esthètes. 
Il  se  manifesta  par  une  série  d'adaptations  au  vers 
anglais  des  formes  les  plus  reculées  de  la  poésie 
française.  Les  auteurs  de  l'Ecole  esthétique  se  mi- 
rent à  écrire  ainsi  «t  des  chants  royaux,  et  des 


L'ESTHÉTICISME  ANGLAIS  309 

rondels,  et  des  ballades,  comme  a  fait  M.  Théo- 
dore de  Banville,  qui  devint,  avec  Théophile  Gau- 
tier et  Baudelaire  un  des  poètes  favoris  du  groupe. 
L'affinité  psychologique  était  trop  grande  entre  les 
Esthètes  et  les  Parnassiens  pour  qu'un  accord  ne 
s'établît  point  entre  les  deux  écoles;  mais  l'esthé- 
ticisme  anglais  se  trouvait,  comme  on  va  le  voir, 
bien  différent  du  Parnasse,  en  ce  sens  qu'il  ne  se 
borna  pas  à  demeurer  une  doctrine  de  littérature  et 
qu'il  essaya  de  s'attaquer  aux  mœurs  elles-mêmes. 
Parmi  les  thèses  soutenues  par  M.  John  Ruskin, 
le  prophète  inspiré  du  préraphaélitisme,  il  s'en 
rencontrait  une  qu'un  des  amis  de  Rossetti,  le 
peintre  poète  et  décorateur  M.  William  Morris, 
avait  déjà  mise  en  pratique.  M.  Ruskin  avait  parlé 
de  la  nécessité  de  réformer  l'aspect  intérieur  des 
logements  anglais  et  M.  Morris  avait  ouvert  une 
boutique  que  tout  voyageur  peut  visiter  dans 
Oxford  Street,  boutique  de  tapisserie  oti  ne  se 
vendent  que  des  objets  fabriqués  d'après  les  des- 
sins du  peintre.  Les  Esthètes  ne  se  contentèrent  pas 
de  demander  qu'on  modifiât  l'ameublement,  ils  en- 
treprirent une  réforme  du  costume.  C'est  alors  qu'on 
vit  se  promener  en  plein  jour  des  jeunes  femmes 
vêtues  de  costumes  du  moyen  âge  et,  au  cours  des 
soirées,  ces  mêmes  femmes  apparaître  dans  des 
robes  copiées  d'après  d'anciens  tableaux,  avec  des 
lis  dans  leurs  cheveux.  Certaines  fleurs  devinrent 
l'apanage  propre  .des  Esthètes,  à  l'exclusion  des 
autres  :  ainsi  le  lis  blanc,  le  tournesol,  la  pensée, 
les  roses  blanches  et  rouges,  l'œillet,  cher  à  Bellini 


3IO  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

et  à  Carpaccio.  Certains  emblèmes  furent  adoptés, 
et,  dans  toute  chambre  disposée  d'après  les  canons 
de  l'école,  des  plumes  de  paon  décorèrent  les  murs 
et  les  vases.  Le  type  de  beauté  admiré  comme 
supérieur  fut  celui  qui  se  retrouve  si  souvent  dans 
les  peintures  de  Rossetti  -.  des  joues  pâles,  une 
bouche  amère  et  sensuelle  à  la  fois,  de  grands 
yeux  fixes,  une  énorme  chevelure,  ou  toute  noire  ou 
toute  fauve.  Comme  il  arrive  lorsque  la  mode  s'en 
mêle,  d'étranges  affectations  se  produisirent,  qui, 
commentées  dans  le  public,  devinrent  matière  de 
blâme  et  matière  d'imitation.  Les  fêtes  esthétiques, 
où  les  invités  étaient  reçus  dans  des  appartements, 
jonchés  de  roses,  furent  parodiées  dans  une  opé- 
rette dont  le  grand  succès  acheva  de  rendre  fameux 
ce  qui  n'avait  d'abord  été  que  le  goût  original  d'un 
petit  cénacle.  Les  caricaturistes  du  Puncii,  ces 
observateurs  narquois  des  mœurs  contemporaines, 
firent,  eux  aussi,  campagne  contre  les  Esthètes. 
C'était  là  des  revanches  légères  de  l'opinion  bour- 
geoise moyenne  contre  les  singularités  d'une  poi- 
gnée d'artistes.  Le  rom.an  que  voici  peut  en  être 
considéré  comme  la  revanche  sévère;  car,  cette  fois, 
ce  n'est  point  par  le  ridicule  que  la  satire  s'exerce, 
c'est  le  principe  de  l'esthéticisme  que  l'auteur  de 
Miss  Browji  met  en  jeu,  avec  une  partialité  pas- 
sionnée. Mais  cette  partialité,  en  mêm-e  temps 
qu'elle  est  un  gage  de  bonne  foi,  s'offre  comme  un 
■fait  significatif  de  haute  importance.  Elle  permet 
de  mesurer  le  degré  de  retentissement  que  les 
Idées  favorites  de  l'Ecole  produisent  dans  la  cons- 


L'ESTHÉTICISME    ANGLAIS  311 

cience  d'une  âme  profondément,  intimement  anglaise. 


II 


Pour  que  le  lecteur  français  puisse  se  mettre 
bien  au  point  de  ce  livre,  qui  se  tient  debout  avant 
tout  par  sa  force  psychologique,  il  me  paraît  néces- 
saire de  lui  présenter  les  personnages  avec  lesquels 
il  va  se  trouver  en  rapport  tout  le  long  du  récit,  — 
personnages  si  particuliers  qu'ils  risqueraient  de  lui 
paraître  invraisemblables. Mais  ils  sont  Anglais;  et 
dira-t-on  jamais  assez  jusqu'à  quel  point  la  vie 
anglaise  est  différente  de  la  nôtre?  Le  héros  de 
ce  roman  est  un  peintre  poète  du  nom  de  Walter 
Hamlin  qui,  voyageant  en  Italie,  rencontre  une 
servante,  fille  d'un  ouvrier  anglais  mort  d'ivro- 
gnerie, une  miss  Anne  Brown,  et  s'en  éprend.  Un 
amour  pour  une  fille  de  cet  ordre  ne  saurait  con- 
sister, quand  il  s'agit  d'un  Esthète,  dans  un  vul- 
gaire désir  de  séduction.  Celui-ci  trouve  qu'Anne 
Brown,  avec  sa  pâleur  tragique,  ses  yeux  d'un  gris 
verdâtre,  sa  bouche  triste,  son  épaisse  et  noire  che- 
velure crêpelée,  réalise  d'une  façon  extraordinaire 
le  type  de  beauté  qui  lui  est  cher.  Comme  d'autre 
part,  la  fille  a  de  la  noblesse  et  de  la  fierté,  qu'elle 
est  profondément  pure,  il  rêve  de  l'arracher  à  son 
indigne  sort,  de  lui  faire  donner  une  éducation  en 
rapport  avec  cette  beauté,  en  un  mot,  de  se  fabri- 


312  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

quer  en  elle  une  sorte  de  Galatée  vivante,  dont  il 
ait  créé  l'âme.  Cet  étrange  projet  devient,  comme 
il  sied  chez  un  peuple  positif,  la  matière  d'un 
contrat  passé  dans  les  règles  avec  le  tuteur  de  la 
jeune  fille.  Hamlin  constitue  une  fortune  indépen- 
dante à  miss  Brown.  Il  s'engage  à  ne  pas  en  faire 
sa  maîtresse  et  à  l'épouser  à  sa  majorité,  —  Anne 
n'a  que  dix-huit  ans  au  début  du  livre,  —  si  elle 
veut  de  lui  à  cette  époque.  Et  la  jeune  fille  est  erv 
voyée  dans  une  pension  anglaise  établie  à  Co- 
blence, pour  y  recevoir  une  instruction  solide,  puis 
passer  de  là  chez  une  vieille  tante  de  Hamiin,  en 
attendant  que  le  m.ariage  ait  lieu,  —  si  toutefois  S 
doit  avoir  lieu. 

Il  arrive  que  cette  miss  Brown  est  une  créature 
très  simple,  douée  au  plus  haut  degré  du  sentiment 
moral.  Cette  éducation  qu'elle  reçoit  a  d'abord 
pour  effet  de  développer  chez  elle  davantage  la 
notion  du  sérieux  de  la  vie,  du  respect  de  soi,  du 
bon  emploi  de  ses  forces,  toutes  ces  qualités  de 
self-restraïnt  qui  sont  le  trait  particulier  de  la  race 
anglaise.  Lorsqu'elle  se  trouve,  au  sortir  de  ses 
années  d'études,  lancée  dans  le  monde  des  Esthètes 
oii  vit  son  bienfaiteur,  qu'aperçoit-elle  et  qu'entend-  • 
elle?  Les  poètes  qui  l'entourent  parlent  avec  une 
admiration  presque  religieuse  de  Cléopâtre  et  de 
l'impératrice  Faustine,  de  Messaline  et  d'Hélène, 
de  toutes  les  grandes  amoureuses  en  qui  s'incarne 
à  travers  les  siècles,  la  légende  de  l'éternel  féminin. 
Ces  mêmes  poètes  professent  un  mépris  absolu  pour 
toute   tentative   utilitaire.    Ils   considèrent   le   mal 


L'ESTHÊTICISME    ANGLAIS  313 

comme  un  élément  nécessaire  à  la  mystérieuse  al- 
chimie de  la  beauté.  Ils  sont  pessimistes  et  ils  se 
refusent  â  l'action,  réduisant  leur  effort  à  la  for- 
mation d'un  paradis  intérieur  de  songes  rares  et 
d'un  paradis  extérieur  de  décors  exquis.  Anne  Brown 
assiste  aux  séances  où  ces  idées  sont  exposées  et 
sa  nature  se  révolte  contre  cet  épicuréisme  intel- 
lectuel et  cette  sensualité  raffinée.  Elle  reconnaît 
que  Walter  Hamlin  est  l'mcarnation  même  de  ces 
façons  de  penser  qui  lui  font  horreur.  Elle  com- 
prend que  c'est  pour  satisfaire  un  caprice  d'artiste 
blasé  qu'il  l'a  tirée  de  sa  condition  infime,  qu'elle 
est  à  ses  yeux  une  sorte  de  7nodèle  façonné  pour 
les  besoins  de  ses  tableaux  et  de  ses  poèmes.  S'il 
la  veut  habillée  avec  des  toilettes  spéciales,  c'est 
pour  la  peindre.  S'il  lui  a  fait  donner  une  éduca- 
tion fine,  c'est  pour  qu'elle  serve  de  prétexte  à  ses 
sonnets  d'une  mélancolie  dantesque.  Elle  est  un 
instrument  d'art  entre  Tes  mains  d'un  homme  inca- 
pable de  sentir  autrement  qu'avec  son  imagination; 
—  et  ce  rôle,  cet  homme,  ce  monde  lui  causent  petit 
à  petit  une  horreur  invincible  où  l'instinct  de  la 
conscience  puritaine  se  mélange  aux  révoltes  de  la 
fille  du  peuple  soudain  transportée  dans  un  milieu 
d'aristocratie. 

C'est  ici  que  se  place  la  portion  tragique  du  ro- 
man, —  tragédie  tout  intérieure,  mais  dont  la  nou- 
Teauté  singulière  trahit  un  sentiment  rare  de  la  vie 
spirituelle.  Anne  Brown  se  rend  compte  que  le 
développement  moral  qui  lui  permet  de  condamner 
ie  monde  des  Esthètes  et  Plamlin  lui-même  est  dû 


314  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

cependant  à  cet  Hamlin.  11  se  trouve  être  son  bien* 
faiteur  jusque  dans  les  répugnances  qu'il  lui  ins- 
pire, puisqu'elle  n'aurait  jamais  eu  sans  lui  la  déli- 
catesse d'âme  que  supposent  ces  répugnances.  Cette 
conscience  morale,  au  nom  de  laquelle  elle  conr 
damne  l'égoïsme  inefficace  de  son  protecteur,  l'en- 
chaîne aussi  à  ce  prolecteur  et  lui  défend  de 
l'abandonner  tant  qu'elle  pourra  quelque  chose 
pour  lui.  Or,  il  se  trouve  qu'Hamlin,  tout  en  enve- 
loppant miss  Brown  d'une  adoration  platonique, 
s'est  laissé  prendre  aux  séductions  d'une  cousine 
dont  il  est  devenu  l'amant.  Ce  malheureux  poète, 
semblable  sur  ce  point  à  beaucoup  d'hommes  qui 
ne  voient  dans  l'émotion  qu'une  occasion  de  dilet- 
tantisme, s'est  laissé  aller  à  une  dualité  de  cœur 
dont  il  souffre  affreusement.  Pour  oublier  ses  pro- 
pres fautes,  il  abuse  de  l'opium,  —  comme  Rossetti 
se  livrait  au  chloral  dont  il  est  mort.  Anne  com- 
prend qu'elle  seule  peut  le  tirer  de  l'abîme  de  dé- 
gradation où  il  va  rouler,  en  l'arrachant  à  l'An- 
gleterre et  en  s'emparant  de  la  direction  de  sa  vie. 
Il  faut  pour  cela  qu'elle  se  fasse  épouser  par  lui, 
et  au  nom  de  la  promesse  ancienne,  elle  devient 
en  effet  la  femme  d'Hamlin,  afin  que  le  poète  qui 
se  croit  aimé  d'elle  trouve  dans  cet  amour,  lequel 
n'est  pourtant  qu'un  sacrifice  héroïque,  une  force 
nouvelle  pour  réparer  un  peu  la  misère  de  ses  éga- 
icment& 


L'ESTHÉTICISME   ANCI  AÏS  31$ 


III 


Tel  est  ce  livre  qui  se  résume  dans  un  verdict  de 
condamnation  contre  le  principe  de  l'esthéticisme 
incarné  dans  un  artiste  rare,  mais  impuissant,  ma- 
ladif et  coupable.  Il  y  aurait  lieu  de  poser  à  cet 
endroit  un  des  problèmes  essentiels  de  la  vie  hu- 
maine, celui  de  l'antithèse  entre  l'idée  du  Bien  et 
l'idée  du  Beau.  On  pourrait  répondre  à  l'auteur  de 
Miss  Browîî  que  les  conditions  morales  où  se  place 
l'artiste  doivent  être  jugées  du  point  de  vue  de 
l'œuvre  qu'elles  lui  permettent  de  produire,  et  que 
Hamlin  serait  absous  de  bien  des  fautes  si  ses 
peintures  et  ses  sonnets  procuraient  aux  autres  ce 
bienfait  incomparable  d'une  beauté  jusque-là  in- 
connue.. On  pourrait  objecter  aussi  que  d'un  fait 
particulier  on  ne  saurait  induire  aucune  conclu- 
sion générale.  Mais  c'est  une  esquisse  de  mœurs  et 
non  une  discussion  de  philosophie  que  j'essaye 
ici,  et  ce  que  je  veux  indiquer  dans  ce  roman,  c'est 
l'extraordinaire  intensité  d'antipathie  que  la  doc- 
trine de  l'épicuréisme  intellectuel  produit  chez 
l'auteur,  antipathie  qui  n'est  pas  seulement  un  fait 
de  raisonnement.  Elle  vient  de  la  race  et  on  l'ex- 
pliquera mieux  si  l'on  considère  que  l'esthéticisme 
est  en  définitive  un  cas  entre  vingt  autres  de  l'in- 
fluence du  Midi  sur  le  Nord  et  du  génie  latin  sur 


3i6  ÉTUDES  ET  PORTRAITS 

le  génie  germanique.  Quoi  que  l'on  prétende,  ces 
deux  génies  se  livreront  toujours  bataille  dans 
l'intelligence  humaine. 

Lorsqu'on  voyage  en  Italie,  on  est  frappé  de 
voir  la  quantité  d'Anglais  qui  sont  venus  chercher, 
au  pied  des  Apennins  et  sur  les  bords  de  la  mer 
toujours  bleue^  une  douceur  inconnue  du  climat,  et 
l'on  constate  aussi  que  chez  la  plupart,  cette  im- 
pression d'une  vie  plus  douce  n'entame  pas  l'âpreté 
primitive  du  sang,  ai  bien  que  des  familles,  établies 
depuis  deux  ou  trois  générations  sous  ce  ciel  tiède, 
n'ont  rien  perdu  de  ce  qu'avait  mis  dans  leur  être 
l'influence  séculaire  des  brumes  de  leur  île  du 
Nord.  Il  arrive  aussi  que  le  charme  italien  fait  la 
conquête  de  ces  âmes  anglaises  et  insinue  en  elles 
un  germe  de  paganisme.  On  peut  suivre  le  détail 
d'une  influence  de  cet  ordre  dans  la  poésie  de  lord 
Byron,  qui  n'aurait  certes  pas  écrit  l'épisode  vo- 
luptueux d'Haydée,  dans  Don  Juan,  s'il  n'avait  pas 
connu  la  paresseuse  détente  des  dernières  saisons 
passées  entre  Venise  et  Livourne.  D'autres  fois, 
c'est  de  loin  et  par  nostalgie  que  se  produit  cette 
conquête  des  âmes  du  Nord  par  des  sensations  mé- 
ridionales. Ce  fut  le  cas  pour  Keats  par  exemple 
et,  plus  en  arrière  dans  l'histoire,  pour  les  prédé- 
cesseurs de  Shakespeare.  Il  est  visible,  dans  les 
drames  de  l'époqus  d'Elisabeth,  que  l'Italie  haa- 
tait  les  imaginations  des  poètes  d'alors.  Ils  l'aper- 
cevaient à  travers  une  vapeur  de  cauchemar,  et  ce- 
pendant leur  naturalisme  était  fait  de  cette  visioa 
lointaine.  Shakespeare  lui-même  ne  place-t-il  pas 


L'ESTHÉTICISME   ANGLAIS  317 

en  Italie  les  amours  de  Juliette  et  de  Roméo,  de 
Desdémone  et  du  cruel  Maure,  de  Miranda  et  de 
Ferdinand  ?  On  dirait  que,  par  une  magie  digne  de 
Prospère,  sa  fantaisie  a  pu  s'asseoir  au  soleil  cou- 
chant sur  un  banc  d'un  de  ces  jardins  toscans,  d'où 
l'on  contemple,  parmi  les  statues  de  marbre  et  les 
<^erdures,  un  horizon  d'oliviers  pâles,  de  cyprès 
noirs  et  de  villas  fleuries  de  roses... 

Pareillement  le  principe  premier  de  l'esthéticisme 
fut  cette  impression  d'Italie,  développée  chez  Rosr- 
setti  par  la  race,  par  la  lecture  de  Dante  et  la 
contemplation  des  chefs-d'œuvre  des  compatriotes 
de  son  poète.  C'a  été  là  le  germe  initial  et  dont 
l'enlorescence  s'est  finalement  manifestée  par  le 
néo-paganisme  des  disciples  immédiats  de 
M.  Sv/inburne. 

Paganisme  immortel,  es-tu  mort  ?  On  le  dit. 
Mais  Pan  tout  bas  s'en  moque,  et  la  Sirène  en  rît. 

S'il  y  a  cependant  une  tendance  qui  répugne  in- 
timement à  l'âme  anglaise,  c'est  celle-là,  toute  com- 
posée de  volupté,  d'indolence  et  de  stérile  aban- 
don. Il  suffît  d'avoir  voyagé  un  peu  de  l'autre  côté 
du  détroit  pour  reconnaître  que  l'Anglais  est  par 
essence  un  animal  actif,  chez  lequel  une  concep- 
tion morale  est  d'abord  envisagée  de  son  côté  pra-< 
tique  et  utilitaire.  Lorsque  j'étais  à  Oxford,  je 
m'étonnais  de  voir  des  étudiants  en  costume  se 
mêler  à  ces  processions  de  l'Armée  du  Salut,  qui,  le 
dimanche,  remplissent  les  rues  de  leurs  grossière* 
sonneries  cuivrées  et  de  leurs  niais  cantiques.  II 
me  fut  répondu  que  ces  ridicules  et  basses  démons-. 


318  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

trations  avaient  pour  effet  de  détruire  rivrognerie 
chez  quelques  gens  de  la  classe  inférieure  qui  se- 
raient demeurés  réfractaires  à  toute  autre  influence 
C'en  était  assez  pour  que  plusieurs  jeunes  élèves 
de  Christ-Church  et  de  Magdalen  crussent  de  leur 
devoir  de  s'unir  à  ces  vulgaires  «Salutistes».  Même 
lorsqu'ils  sont  arrivés  à  l'agnosticisme,  et  qu'ils  ont 
répudié  tout  rapport  avec  la  religion  révélée,  la 
plupart  des  Anglais  continuent  d'éprouver  ce  be- 
soin d'une  action  morale,  vraiment  effective,  et  l'on 
voit  des  jeunes  filles  qui  avouent  ne  pas  croire  en 
Dieu  fonder  des  classes  populaires,  les  associations 
philanthi  civiques  se  multiplier,  les  œuvres  que  nous 
appellerons  laïques  foisonner  de  toutes  parts.  Dans 
les  portions  épisodiques  de  Miss  B/own,  l'auteur  a 
dessiné  plusieurs  personnages  secondaires  qui  re- 
présentent ces  préoccupatiOi'S  de  morale  utilitaire. 
Il  5st  visible  que  sa  s}'rr.p-.thie  profonde  est  pour 
eux,  et  il  se  comprend  qu'à  des  âmes  ainsi  faites 
rien  ne  doive  être  plus  odieux  que  la  nonchalante 
indifférence  des  contemplateurs.  Comme  la  grande 
majorité  des  Anglais  est  ainsi,  l'esthéticisme  n'aura 
été  de  l'autre  côté  de  la  Manche  qu'un  accident, 
mais,  en  dépit  de  Miss  Broivn  et  des  éloquentes 
pag-es  qui  abondent  dans  ce  livre,  c'aura  été  un 
accident  heureux,  à  cause  de  la  fantaisie  dont  cer- 
tains Esthètes  auront  fait  preuve,  à  cause  de  quel- 
ques œuvres  d'un  art  raffiné  qu'ils  auront  produites, 
à  cause  enfin  de  ce  vigoureux  roman  lui-même. 


VII 

CROQUIS   D'OUTRE-MANCHE 


ï 

EN    «  HANSOM    CAB  9 

A  deux  jours  de  distance,  deux  sensations  con- 
traires, et  cependant  si  ju-^^l^sî,..  —  Je  suis  en  cao, 
par  un  beau  matin  de  ce  mois  d'août  dans  Picca- 
dilîy.  De  la  brume  traîne  dans  l'air,  mais  toute 
bleue,  toute  trempée  de  soleil,  juste  de  quoi  velou- 
ter  les  pelouses  du  grand  parc,  le  long  duquel 
court  la  légère  voiture.  Elle  va,  silencieuse  et  preste, 
sur  le  pavé  de  bois.  Le  cocher  qui  me  conduit  est 
juché  par  derrière;  je  ne  le  vois  pas,  mais  je  le 
sais  pareil  à  ceux  que  je  regarde  aller  et  venir, 
juchés  sur  le  siège  des  autres  voitures.  Avec  leur 
costume  de  drap  brouillé,  leur  chapeau  rond, 
l'épingle  de  leurs  cravates,  leurs  gants  de  cuir 
brun,  ils  ont  tous  une  physionomie  de  gentleman. 
Le  fringant  cheval  qui  traîne  le  cab  à  deux  roues. 


320  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

cabre  sa  tête  busquée  en  mâchant  son  mors,  et  les 
deux  roses  qu'il  porte  à  ses  œillères  tremblent  à  ce 
mouvement.  Ea  coquette  voiture  est,  à  l'intérieur, 
lustrée  et  parée,  comme  le  cocher,  comme  le  cheval, 
commiC  la  rue,  comm.e  les  passants  et  les  pas- 
santes. De  chaque  côté,  une  petite  glace,  deux  boîtes 
en  métal  blanc,  l'une  qui  sert  de  cendrier,  l'autre 
qui  contient  la  boîte  d'allumettes,  sont  appendues, 
avec  cette  inscription  :  a  Veuillez  ne  pas  endom- 
mager le  cab.  »  Les  coussins  se  creusent  doucement 
sous  le  poids  du  corps;  le  tapis  est  épais  sous  les 
pieds;  la  brise  arrive,  fraîche  et  tiède  à  la  fois,  du 
feuillage  des  grands  arbres  qui  ondoient  par  delà 
les  grilles.  Qui  donc  a  parlé  de  la  sombre  tristesse 
de  Londres?... 

Je  suis  en  cab  de  nouveau,  le  surlendemain,  par 
un  après-midi  de  pluie  battante.  La  voiture,  cou- 
verte de  boue,  est  garnie  à  l'intérieur  d'un  tapis  de 
paille  tout  humide  des  pieds  qui  s'y  sont  posés.  La 
pluie  me  coupe  le  visage  par  devant,  et  lorsque  le 
cocher  abaisse  la  vitre,  pliée  deux  fois  sur  elle- 
même,  il  faut  se  rejeter  en  arrière  pour  qu'elle  ne 
vous  frappe  pas.  Il  est  vêtu  de  caoutchouc  des 
pieds  à  la  tête,  ce  cocher,  comme  tous  ses  confrères 
qui  fuient  dans  la  pluie,  le  vent  et  le  brouillard 
noir,  pareils  à  de  vagues  fantômes.  Le  cheval  pié- 
tine dans  les  flaques  d'eau,  glisse  et  agite  sa  tête 
avec  douleur.  Des  balayeurs  en  loques  attendent, 
abrités  sous  un  bouquet  d'arbres  tristes,  que  l'on- 
dée soit  moins  forte,  avant  de  recommencer  le  vain 
la,beur  de  repousser  la  boue  qui  englue  les  pavés. 


CROgUIS  O'OUTRE-MANCHB  321 

}t  gBgot  une  gïure,  à  travers  un  quartier  pauvre. 
Les  maisons  succèdent  aux  maisons,  uniformément 
petites,  malpropres  et  suintantes.  Les  haillons  qui 
garantissent  de  la  pluie  les  lamentables  passants 
me  serrent  le  cœur;  et  intarissable,  et  sinistre,  et 
aoire,  la  pluie  tombe  toujours,  toujours.  Comment 
peut-on  vivre  à  Londres  sans  y  être  contraint  par 
la  force?...  —  C'est  toute  la  vie  anglaise,  que  ce 
contraste! 


II 

DANS    UN    CLUB 

Me  voici  au  coin  de  Pall  Mail  et  de  Regenfs 
Street.  C'est  le  quartier  des  grands  clubs  de  Lon- 
dres. Ils  dressent  leurs  masses  monumentales  de 
tous  les  côtés.  Le  portique  de  Y Athenœum  avec  sa 
statue  de  Minerve,  regarde  la  façade  du  club  mi-, 
litaire,  le  United  service,  à  travers  la  porte  entr'ou-  :, 
verte  duquel  l'on  peut  apercevoir,  appendus  aux  '■■ 
murs,  de  grands  portraits  de  généraux  en  uniformes 
rouges;  et  plus  loin  c'est  le  club  des  gardes,  c'est 
le  Reform,  où  fréquentent  les  libéraux,  le  Carlton, 
où  sont  les  conservateurs;  le  Marlborough,  com- 
posé de  nobles;  V Oxford  et  Cambridge,  réservé 
aux  élèves  d'une  des  deux  universités  ;  le  Travellefs 
dont  nul  ne  saurait  être  membre,  s'il  n'a  fait  un 
voyage  à  plus  de  cinq  cents  milles  d£  Londres.  Les 
énormes  bâtiments  tout  noirs  font  songer  aux  pa- 


322  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

lais  de  Florence,  et  ce  sont  aussi  des  citadelles 
contre  la  rue,  contre  la  promiscuité  des  rencontres, 
contre  le  climat.  Par  cet  après-midi  d'été,  il  ne 
pleut  pas,  mais  il  pèse  sur  Londres  un  brouillard 
jaune  qui  noie  de  mélancolie  tous  les  édifices.  Il 
ne  faut  pas  songer  aux  délices  de  la  flânerie  à  pied, 
ce  charme  de  notre  adorable,  de  notre  méridional 
Paris.  Et  puis,  flâner,  serait  presque  une  honte  sur 
ces  trottoirs  où  les  passants  vont  vite,  se  rendant 
chacun  à  leurs  affaires,  tandis  que  les  cahs  filent 
lestement  à  que  les  petits  omnibus  appellent  à  eux 
les  retardataires  par  la  voix  et  le  geste  de  leurs 
conducteurs.  J'entre  dans  un  de  ces  clubs  sur  les 
livres  duquel  un  ami  m'a  fait  inscrire  pour  ua 
mois.  Qu'il  est  calme,  cet  asile,  au  sortir  de  la  rua 
bruyante!  Qu'il  est  confortable,  après  ces  sensa- 
tions du  jour  froid  et  triste!  Le  vaste  escalier  est 
garni  de  statues.  Des  tapis  assourdissent  le  bruit 
des  pas  e"t  la  sensation  du  home  s'empare  de  l'arri- 
vant, qui  sait  que  nulle  personne  étrangère  au  chiB 
ne  peut  y  pénétrer,  même  pour  une  visite.  Quelle 
salle  choisir  pour  s'y  installer  et  y  passer  un  pai- 
sible après-midi?  A  droite,  c'est  la  chambre  dite 
du  matin,  qui  communique  avec  une  autre  chambre 
réservée  à  la  correspondance.  Ce  ne  sont  que  divans 
profonds,  fauteuils  renversés,  tables  petites  et 
chargées  de  tous  les  journaux  du  monde  ou  da 
casiers  avec  du  papier  de  toute  dimension.  A  gau- 
che, c'est  le  salon  où  l'on  mange,  immense  pièce 
doîit  toutes  les  tables  s'adossent  à  des  fenêtres 
ouvertes  sur  le  gazon  d'un  vert  jardin.  Quand  viea- 


CROQUIS   D'OUTRE-MANCHE  323 

dra  le  soir,  sur  chacune  de  ces  tables  une  bougie 
sera  posée,  munie  d'un  abat- jour  vert,  éclairant 
d'une  lumière  discrète  le  repas  préparé,  le  visage 
des  dîneurs  et  le  verre  oh.  blondira  le  vin  du  Rhin, 
où  pétillera  le  Champagne.  En  haut  de  l'escalier 
s'étendent  les  salles  de  lecture,  avec  l'énorme  bi- 
bliothèque, et  dans  le  sous-sol  s'abrite  le  fumoir 
auquel  on  accède  par  un  couloir  que  la  collection 
du  Times  remplit  à  elle  seule...  Par  ce  mois  d'août, 
Londres  est  vide  enhn  de  toute  existence  sociale. 
D'un  jour  à  l'autre,  la  Saison  a  fini.  C'est  l'époque 
où  l'Anglais  qui  ajme  son  clud  en  jouit  véritable- 
ment, comme  d'une  chose  à  lui  et  faite  à  son  usage. 
Il  arrive  vers  les  neuf  heures,  et  il  déjeune  de  thé, 
de  poisson,  de  viandes  froides.  Il  faut  ^e  voir  se 
promener  lui-même,  la  fourchette  à  la  main,  l'as- 
siette de  l'autre,  autour  du  vaste  buffet  où  sont  dis- 
posées les  pièces  énormes  de  bœuf  roli,  les  jam- 
bons, les  volailles,  les  morceaux  de  saumon  con- 
servés dans  la  glace,  les  tartes  d'^.ns  leurs  petits 
pots  à  qui  la  croûte  fait  comme  un  dôme.  Le  cluô- 
man  lit  ensuite  les  grands  journaux,  et  cela  le 
conduit  jusque  vers  une  heure,  —  moment  auquel 
il  pense  à  son  second  repas,  qui  est  le  lunch.  Un 
peu  de  viande  rôtie  lui  suffira  cette  fois,  quelques 
légumes,  quelques  pâtisseries  et  un  ou  deux  verres 
de  sherry.  11  descend  au  fumoir,  allume  un  cigare, 
écrit  ses  lettres;  les  journaux  de  l'après-midi  sont 
arrivés  déjà.  Il  est  cinq  heures.  Notre  homme  se 
montre  au  seuil  de  la  porte  du  club.  Le  brouillard 
se  fond  en  bruine.  A  quoi  bon  sortir,  et  il  monte 


324  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

jusqu'à  la  salle  de  lecture,  reprend  un  livre  com- 
mencé, dont  il  continue  à  tourner  les  pages,  couché 
sur  un  divan,  avec  une  petite  table  auprès  de  lui, 
sur  laquelle  repose  une  tasse  de  thé  parmi  les  tar- 
tines. La  nuit  tombe.  Le  clubman  passe  dans  le  sa- 
lon de  toilette  d'où  il  sort  lavé,  peigné,  brossé, 
habillé,  bref  prêt  à  faire  honneur  au  repas  du  soir, 
qui  se  terminera  par  une  séance  nouvelle  dans  le 
fumoir,  à  jouer  au  poker,  pousser  la  bille  du 
billard  ou  causer  en  buvant  de  l'eau-de-vie  coupée 
de  soda...  Y  a-t-il  une  vie  au  dehors?  Y  a-t-il  um 
monde?  Et  le  clubman,  qui  est  un  vieux  garçon, 
rentre  dans  sa  maison  vers  minuit,  avec  le  seul 
regret  qu'on  n'habite  pas  la  maison  du  chib  la  nuit 
aussi. 


III 

DIMANCHE    LONDONIEN 

Je  voudrais  plaider  ici  pour  toi,  ô  dimanche  aa- 
glais,  toi,  si  moqué,  si  calomnié,  —  si  délicieux 
pourtant  !  Je  voudrais  dire  la  douceur  de  ton  vaste 
silence  et  comme  l'âme  de  repos  qui  flotte  dans  to» 
atmosphère  immobile.  N'es-tu  pas  réellement  u»« 
bienfaisante  mort  de  chaque  semaine,  comme  U 
sommeil,  dit  quelque  part  Shakespeare,  est  une 
bienfaisante  mort  de  chacun  de  nos  jours?...  Pais 
un  bruit  ne  trouble  la  quiétude  endormie  de  la  rue. 
A  peine  si,  de  tempa  à  autre,  le  roulement  d'unt 


CROQUIS   D'OUTRE-MANCHE  325 

voiture  qui  passe  au  lointain  atteste  que  la  ville 
est  encore  vivante.  Mais  plus  de  cris  d'enfants  qui 
jouent,  mais  plus  d'appels  de  marchands  ambu- 
lants, plus  de  sonneries  du  garçonnet  qui  apporte 
les  dépêches,  et  c'en  est  fini  aussi  des  deux  coups  de 
marteau  brefs  et  réguliers  par  lesquels  le  facteur, 
après  avoir  glissé  les  lettres  dans  la  boîte,  marque 
son  passage  de  maison  en  maison.  La  poste  et  le 
télégraphe  s'abstiennent,  ce  jour-là,  de  rappeler 
au  commerçant  ses  affaires  maudites,  au  voyageur 
ses  lointains  devoirs.  La  béatitude  du  parfait  ioisir 
tombe  du  ciel  avec  la  lumière  gaie  de  cette  journée 
d'été.  Une  fois  seulement,  depuis  le  matin  jusqu'au 
soir,  cette  somnolence  de  la  petite  rue  est  troublée 
par  le  passage  de  l'Armée  du  Salut.  Parmi  les 
ronflements  des  cuivres  les  fidèles  de  cette  secte 
popiilaii-e  défilent,  et  sur  leur  visage  exalté  rayonne 
l'ardeur  des  obscurs  fanatismes,  tandis  qu'ils  chan- 
tent éperdument  et  indéfiniment  :  a  L'Agneau 
qui  saigne!  l'Agneau  qui  saigne!  »  Ils  s'éloignent 
et  de  nouveau  la  petite  rue  aristocratique  des  en- 
virons de  Hyde-Park  reprend  sa  quiétude,  avec 
ses  coquettes  maisons,  que  des  jardinets  bien 
tenus  précèdent  et  que  des  jasmins  revêtent 
de  leurs  branches  fleuries.  Du  fond  de  la  chambre 
où  le  soleil  entre  clairement,  qu'il  est  doux  de 
s'abandonner  à  la  détente  délicieuse  de  tout  l'être 
dans  le  néant  de  ces  heures  vides!  Ah!  ceux  qui 
t'ont  maudit,  adorable  dimanche  anglais,  ceux-là 
n'ont  jamais  connu  les  surcharges  de  l'activité,  les 
fièvres  lassantes  du  travail  pressé^  la  Uâte  effré- 


326  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

née  de  l'existence  des  villes...  De  quart  d'heure  en 
quart  d'heure,  sur  ce  trottoir  désert,  passent  des 
dames  en  toilette,  des  hommes  et  des  garçons  en 
chapeau  haute  forme,  qui  vont  au  service  ou  qui 
en  reviennent.  Pour  celui  qui  a  la  tristesse  de  ne 
point  prier  avec  les  autres,  c'est  le  moment  de  se 
recueillir,  de  s'abandonner  à  la  volupté  rare  de 
sentir  que  les  heures  sont  des  heures  et  non  pas 
des  instants,  rapides  comme  l'éclair  et  brûlants 
comme  lui.  —  C'est  le  moment  de  goûter  cette  sen- 
sation, supplice  des  âmes  vaines,  délice  des  âmes 
songeuses  :  la  longueur  du  temps. 


IV 

PILLHS    D;  S    RUES 

cOù  vas-tu,  jeune  soldat?»  dit  le  poète, eT moi,  je 
dis  :  —  «Où  vas-tu,  fille  des  mes,  girl  anglaise  de 
dix-huit  ans,  avec  tes  yeux  clairs  comme  de  l'eau, 
avec  tes  cheveux  blonds  coupés  courts  par  derrière, 
avec  ta  bouche  de  rose  et  tes  joues  d'enfant?  Où 
vas-tu,  petite  girl,  sur  ce  trottoir  de  Piccadilly, 
lorsque  l'horloge  du  palais  de  Saint- James,  là-bas, 
au  bout  de  ]a  rue,  marque  plus  de  dix  heures  et 
que  les  maisons  vertueuses  commencent  à  éteindre 
leurs  fenêtres?  Avec  ta  robe  claire,  ton  large  cha- 
peau, tes  mitaines  rouges,  tu  souris  au  passant 
d'un  sourire  presque  ingénu,  et  ce  que  tu  cherches, 
c'est  de  quoi  vivre  demain  sans  travailler.  Si  tu 


CROQUIS    D'OUTRE-MANCHE  327 

n'arrives  ici  qu'à  dix  heures,  c'est  que  tu  viens  à 
pied,  de  loin,  de  très  loin,  d'un  quartier  dans  les 
faubourgs  où  les  maisons  coûtent  meilleur  mar- 
ché. Tu  vis  là-bas  avec  quelqu'une  de  tes  cama- 
rades d'école  qui  s'en  est  allée  en  chasse  de  son 
côté.  Demain  matin,  une  de  vous,  les  manches 
retroussées,  un  chapeau  à  fleurs  sur  la  tête,  net- 
toiera les  vitres  de  la  maisonnette,  tandis  que 
l'autre  préparera  le  thé,  les  morceaux  de  viande 
rôtie  et  les  tartines  sur  la  table  de  vqtre  salon  oii 
un  Shakespeare  se  heurte  à  des  romans  illustrés. 
Mais  ce  soir?  De  passants  en  passants,  tu  erres 
quasi  candide,  point  effrontée,  point  brutale,  et  à 
celui  qui  te  renvoie  moins  durement  que  les  autres, 
tu  demandes  de  quoi  boire  une  gorgée  d'eau-de- 
vie.  Tout  à  l'heure  je  pourrai  te  voir  debout  auprès 
du  comptoir  d'un  bar,  au  milieu  d'autres  filles, 
jeunes  et  douces  comme  toi,  parmi  des  hommes  en 
haillons,  et  ton  visage  d'ange  exprimera  un  plaisir 
iiaïf,  tandis  que  tu  videras  un  large  verre  de 
brandy.  Puis  tu  reprendras  ta  marche  sur  le  trot- 
toir de  plus  en  plus  vide.  Ou  t'en  vas-tu,  petite 
girl?...  Vers  quelle  fin  lamentable  de  débauche  et 
d'ivrognerie?  Et  cependant,  le  vice  et  toi,  vous 
n'avez  rien  de  commun,  que  l'argent  qu'il  te  donne. 
Quelque  petite  rente  et  un  fiancé,  tu  serais  heu- 
reuse. La  corruption  ne  t'a  pas  marquée  au  visage 
comme  ta  sœur  maudite  des  boulevards  de  Paris, 
dont  la  bouche  carminée  sourit  dans  un  masque  de 
céruse,  dont  les  yeux  aigus  brillent  entre  des  cils 
«langés  de  crayon.  Et  cependant,  jeune  fille  de 


328  ÉTUDES   ET  PORTRAITS 

Londrœ,  pour  le  songeur  qui  te  suit  du  regard, 
comme  ta  promenade  est  plus  triste  que  celle  de  ta 
sœur  de  là-bas !...» 


l'under-ground 

Sous  la  terrey  —  c'est  de  ce  nom  sinistre  qu'on 
appelle  le  chemin  de  fer  métropolitain,  —  et  la 
chose  est  sinistre  autant  que  le  nom...  Au  détour 
d'un  square,  le  bâtiment  d'une  des  stations  appa- 
raît, tout  bas  et  simple.  L'escalier  descend.  Quelque- 
cinquante  marches,  puis  cinquante  encore,  et  encorf 
cinquante,  et  nous  voici  dans  la  gare  souterraine, 
qu'un  vitrage  recouvre  et  que  termine  à  chacune  de 
ses  extrémités  une  embouchure  de  tunnel,  béante 
et  noire.  C'était,  au  dehors,  la  jolie  et  frissonnante 
lumière  d'un  soleil  du  matin.  De  cette  lumière  il 
filtre  seulement  ici  trois  rais  qui  arrivent  par  des 
soupiraux,  et  une  population  d'atomes  de  charbon 
danse  dans  ces  trois  barres  de  clarté.  Ils  s'exhalent 
du  tunnel,  ces  atomes  de  charbon,  ils  flottent  dans 
l'air,  vous  prennent  à  la  gorge,  se  posent  sur  le 
journal  que  vous  tenez  à  la  main,  revêtent  tous 
les  objets  d'une  couche  sombre.  C'est  ici  le  pays 
de  l'étouffement,  de  la  vitesse,  —  et  de  la  réclame. 
De  toutes  parts,  sur  les  murs,  les  afiîches  multico- 
lores annoncent  des  produits  incomparables.  On  y 
voit  une  lady  Macbeth  qui  frotte  sa  main  tragique 


CROQUIS   D'OUTRE-MANCHB  S§f 

et  s'écrie  :  a  Tous  les  parfums  de  l'Arabie  ne  lave* 
raient  pas  cette  petite  tache...»  —  «Non,»  répond 
sa  servante,  «mais  si  vous  vous  serviez  de  ce  sa- 
von?...» —  et  l'adresse  d'un  fabricant  accompagne 
«ette  offre.  Des  programmes  de  théâtres,  des  som- 
maires de  journaux  où  éclatent  ces  mots  terribles  : 
€  Cannibalisme  en  mer,»  s'entremêlent  à  ces  invita- 
tions industrielles.  A  peine  si  le  voyageur  a  le 
lemps  de  jeter  un  coup  d'œil  à  cette  gare.  Une 
bouffée  d'un  vent  froid  et  fumeux  jaillit  de  la 
bouche  d'un  des  tunnels,  et  un  train  apparaît,  pré- 
cédé d'une  courte  locomotive,  à  laquelle  sa  che- 
minée aplatie  donne  comme  une  physionomie  maf- 
fiue  de  bouledogue.  Les  portières  s'ouvrent,  9t 
referment.  Des  gens  sautent  sur  le  trottoir,  d'autres 
dans  les  wagons,  bousculés  par  l'employé  qui  court 
au  long  des  voitures,  et  le  train  repart,  engouffré 
de  nouveau  dans  un  tunnel,  puis  dans  un  autre,  et 
un  autre  derechef,  et  derechef  un  autre.  Il  traverse 
ainsi  des  quartiers  énormes  de  l'immense  ville,  sans 
que  le  voyageur  puisse  comprendre  où  il  se  trouve, 
autrement  qu'au  cri  hâtif  des  serre-freins  à  chaqut 
halte  :  Victoria,  U  fmc  de  Saint-James,  West' 
minster,  Charing  cross.,.  Les  syllabes  de  ces  noms 
passent  dans  l'entre-detui  des  tunnels.  Mansioth 
house...  C'est  la  station  finale.  Un  nouvel  escalier 
à  gravir  et  j'émerge  à  la  clarté  retrouvée  du  jom^ 
hors  de  ce  domaine  des  ténèbres  qui  laisse  une  VB^ 
pression  d'un  cauchemar  méphitique  et  dantesqai, 
Il  y  a  un  quart  d'heure  je  gagnais  la  gare  à  traven 
le  délicieux  quartier  du  Sud-Ouest,  avec  ses  petitM 


330  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

maisons  parées  de  verdure  et  peintes  en  rouge,  en 
brun,  en  violet,  en  jaune,  dont  chacune  abrite  une 
seule  famille.  Je  suis  dans  la  Cité  maintenant,  où 
des  casernes  gigantesques  de  pierres  grises  dressent 
leurs  cinq  et  sept  étages,  —  chacun  de  ces  étages 
contenant  plusieurs  «ofEioes;».  Toutes  les  affaires  du 
monde  aboutissent  ici.  Le  nombre  des  fils  de  télé- 
graphe qui  se  croisent  au-dessus  de  la  rue  est  tel- 
lement grajid  que  ces  fils,  aperçus  d'en  bas,  forment 
comme  une  énorme  toile  d'araignée  oii  il  semble 
qu'un  oiseau  se  prendrait.  La  foule  ondoie  sous  le 
regard  des  hommes  de  police  en  uniforme  sombre. 
Les  omnibus  et  les  cabriolets  la  traversent  indéfi- 
niment et,  sur  ce  tumulte  des  gens  d'affaires,  au 
plus  haut  point  d'une  des  plus  hautes  maisons,  des 
lettres  de  métal,  placées  là  par  quelque  corporation 
religieuse,  dessinent  cette  formidable  question  i 
Are  y  ou  saved?  —  Etes- vous  sauvés? 


VI 

PLAISIRS    BRITANNIQUES 

N'est-ce  pas  l'Empereur  qui  appelait  l'Angle- 
terre la  Cartilage  des  temps  modernes?...  C'en  est 
bien  plutôt  la  Rome,  avec  son  immense  empire, 
l'afflux  prodigieux  de  tous  les  produits  du  monde, 
l'orgueil  national,  la  politique  savante,  et,  comme 
sur  le  point  de  l'Irlande,  les  luttes  agraires.  — 
Parfois  aussi^  la  sorte  de  plaisirs  où  se  délecte  la 


CROQUIS   D'OUTRE-MANCHE  331 

foule  anglaise  donne  au  voyageur  l'impression  des 
spectacles  auxquels  devait  se  délecter  la  foule 
romaine.  Il  y  a  là  un  extrême  atteint  dans  le  dé- 
mesuré, presque  dans  l'extravagant,  qui  rappelle  le 
Cirque  et  les  fantaisies  des  Césars.  Seulement  c'est 
I2  Cirque  à  la  mesure  des  jours  nouveaux,  et  les 
Césars  sont  d'honnêtes  et  paisibles  bourgeois.  Ces 
réflexions  nous  venaient,  à  un  de  mes  amis  et  à 
moi-même,  en  nous  promenant  l'autre  soir  dans 
les  jardins  de  Kensington,  oii  se  tient  à  cette  heure 
une  exposition  des  produits  alimentaires  de  tous 
les  pays.  Nous  buvions  du  thé  indien,  et  nous  re- 
gardions, dans  ce  vaste  jardin,  la  foule  se  mouvoir, 
autour  d'énormes  jets  d'eau  éclairés  de  feux  chan- 
geants, qui  éclataient  en  gerbes,  tour  à  tour  vertes 
ou  roses,  orangées  ou  lilas.  Cela  faisait  des  jaillis- 
sements d'émeraudes  et  de  saphirs,  d'amétystes  et 
de  topazes.  La  féerie  de  ce  spectacle  et  de  cet  en- 
droit étonnait  l'imagination...  —  Un  autre  soir, 
dans  l'immense  galerie  de  l'Aquarium,  où  cinquante 
boutiques  sont  disposées,  entre  un  phoque  qui  nage 
dans  un  bassin  d'eau  saumâtre,  et  un  restaurant 
servi  à  l'américaine,  nous  vîmes  une  course  de 
chevaux,  menée  au  triple  galop,  par  des  jockeys, 
sur  une  piste  de  bois  tournante  de  quelque  cent 
mètres,  et  aussitôt  après  l'apparition  d'un  énorme 
éléphant,  qui  traînait  une  cage  remplie  de  lions 
rugissants  que  domptait  un  nègre.  Des  clowns  suc- 
cédèrent, enfarinés,  presque  tragiques  de  sérieux 
ciorne  dans  leurs  pantomimes  folles.  Le  tout  jeté  à 
même  le  public,  sans  tréteaux,  sans  étroite  scène. 


33a  ÉTUDES  ET  PORTRAITS 

comme  si  la  fantaisie  d'un  puissant  despote  eôt 
évoqué  soudain  ces  étrangetés.  —  A  d'autres 
places,  le  plaisir  anglais  révèle  la  sinistre  gaieté 
qui  est  dans  la  race  et  dont  Edgar  Poë  a  donné 
de  si  étonnants  modèles,  ainsi  que  Thomas  de 
Quincey,  l'auteur  de  l'article  sur  «  le  meurtre  con- 
sidéré comme  un  des  beaux-arts...»  C'était  en  pleia 
jour,  dans  Piccadilly  même,  que  se  donnait  cette 
pantomime  qui  s'appelait  VElixir  de  vie.  Un  doc- 
teur persuadait  à  un  fermier  provincial  de  se  lais- 
ser couper  la  tête  sous  le  prétexte  de  lui  infuser  un 
sang  nouveau.  L'extrême  minutie  du  décor  et  du 
jeu  des  acteiirs  faisait  de  cette  entrée  en  matière 
la  transcription,  exacte  jusqu'au  réalisme,  d'une 
visite  chez  un  médeciiL  Le  charlatan  coupait  en 
effet  la  tête  au  campagnard,  posait  cette  tête  sur 
un  pupitre  et  dévalisait  les  poches  du  mort.  Mais 
voici  que  le  lamentable  tronc  se  levait  et  se  mettait 
à  chercher  la  tête,  à  l'aveuglette,  en  se  heurtant 
aux  meubles,  tandis  que  sa  tête  tranchée  tournait 
ses  yeux  vers  son  corps  en  détresse  comme  pour  le 
supplier...  C'était  tout  Pour  des  nerfs  un  peu  sen- 
sibles, la  vérité  était  trop  forte;  c'était  à  quitter  sa 
place  de  saisissement,  et  comme  si  le  destin  avait 
pour  l'observateur  d'étranges  complaisances,  j'eus 
le  lendemain,  en  pleine  rue,  ...  au  tournant  de 
Waterloo-Place,  —  la  vision  analogue,  et  non  moins 
horrible,  d'une  voiture  où  passaient  un  homme  de 
police,  et,  à  son  côté,  un  Indien  coiffé  d'un  turbcin, 
ttir  le  visage  basané  duquel  ruisselaient  d'innom- 
Mnbles  filet»  de  sang  rouge. 


CROQUIS   D'OUTRE-MANCHB  333 

VII 

HERBIER    DE    MER 

J'ai  sur  ma  table  un  grand  cahier,  acheté  l'autre 
jour,  à  l'entrée  du  pittoresque  ravin  de  Blackgang, 
dans  l'île  de  Wight.  Pour  avoir  le  droit  de  des- 
cendre dans  ce  ravin,  il  faut  au  préalable  faire 
quelque  emplette  dans  un  bazar  qui  en  commande 
l'accès.  J'ai  pris  ce  cahier  qui  est  un  herbier  de 
plantes  marines.  oNe  nous  appelle  pas  des  algues,» 
disent  les  vers  imprimés  en  tête,  «  nous  sommes  les 
fleurs  de  la  mer.  »  Une  senteur  de  goëmon  s'exhale 
des  pages  sur  lesquelles  ces  âeurs  sont  collées. 
Elles  étalent  sur  la  blancheur  du  papier  leurt 
minces  fibrilles,  les  unes  rosées,  les  autres  verdâtret, 
les  autres  sombres,  toutes  délicates,  comme  oa 
imagine  des  chevelures  d'ondines.  Du  sable  fia 
demeure  encore,  pris  dans  leurs  brins  fragiles.  Mais 
ce  qui  me  fait  feuilleter  le  cahier  avec  un  étrange 
sentiment  de  mélancolie,  ce  n'est  pas  le  souvenir 
des  horizons  d'Océan  qu'évoquent  ces  flemrs.  C'est 
simplement  qu'au-dessous  de  chacune  de  ce» 
plantes  est  un  nom  latin,  dont  les  lettres  furent 
visiblement  écrites  par  une  main  de  femme.  J'ima- 
gine, à  cette  seule  indication,  que  j'ai  devant  m(M 
le  patient  travail  de  quelque  vieille  demoiselle^ 
de  quelque  jeune  fille  peut-être,  retirée  dans  un 
des  cottages  qui  bordent  l'ile;  et,  comme  elle  a  de 


334  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

quoi  suffire  à  peine  aux  exigences  de  sa  vie,  elle 
ajoute  a  ses  ressources  le  modeste  produit  de  la 
vente  de  ces  pauvres  herbiers...  Ou  bien  encore 
c'est  l'ouvrage  des  filles  d'un  pauvre  clergyman 
qui  n'a  de  revenu  que  celui  de  sa  cure,  et  dont  la 
famille,  suivant  à  la  lettre  le  précepte  de  l'Ecriture, 
s'est  accrue  et  multipliée.  A  la  veillée  du  soir,  les 
doigts  des  blondes  enfants  s'occupent  à  ce  travail 
de  l'herbier  marin,  dans  le  presbytère  qui  touche  à 
l'église  et  au  cimetière.  Une  de  ces  enfants  est 
iîa,ncée  et  songe  à  son  mari  futur,  qui  lui  a  écrit  la 
veille  d'Australie  où  il  est  allé  pour  gagner  de  quoi 
s'établir.  La  seconde  n'a  nulle  intention  de  se  ma- 
rier. Elle  veut  écrire  et  achève  en  secret  un  romaa 
où  ngurent  toutes  les  personnes  de  sa  société,  y 
compris  ses  sœurs.  Comment  ont  donc  commencé 
George  Eliot,  Charlotte  Brontë,  Rhcda  Broughton? 
La  troisième  se  représente  les  délices  de  la  partie 
de  lawn-tennis  à  laquelle  elle  se  trouve  priée  pour 
demain.  La  quatrièm.e  rêve  à  Londres.  La  cinquième 
et  la  sixième,  —  elles  ne  savent  à  quoi.  La  mère 
calcule  en  pensée  le  difficile  équilibre  du  budget, 
Le  père  prend  des  notes  dans  une  Bible  pour  le 
discours  qu'il  doit  prononcer  dimanche',  et  lès 
jeunes  doigts  vont  maniant  les  frêles  herbes,  cueil- 
lies dans  les  rochers,  à  la  marée  basse  et  parmi  le» 
rires...  L'Océan  gronde  ce  soir.  Sa  voix  terrible 
arrive  jusqu'à  la  maison  close.  Qu'il  doit  faire  dur, 
dans  le  fracas  des  lames  croulantes,  à  diriger  la 
barque  et  à  jeter  le  filet!  Le  clergyman  pose  sa 
Bible  et  remercie  Dieu  dans  son  cœur  de  sa  m^ 


CROQUIS   D'OUTRE-MANCHE  335 

diocrité,  —  bien  étroite,  —  mais  si  calme.  Et  sa 
béatitude  serait  complète  s'il  ne  se  souvenait,  en 
regardant  ses  filles,  de  la  pauvre  Maud,  l'enfant 
d'un  de  ses  collègues,  qui  a  quitté  la  maison  pater- 
nelle, et  qui  est  maintenant  la  maîtresse  d'un  jeune 
homme  riche  de  Manchester.  Mais  Kate  est  si  sage, 
Effie  si  spirituelle,  Mabel  si  naïve,  Gladys  si  ten- 
dre, Nancy  et  Violet  si  régulières,  —  et  le  digne 
pasteur  reprend  la  lecture  de  l'épître  de  saint  Paul, 
avec  la  tranquillité  d'un  cœur  qu'une  mauvaise 
pensée  n'a  jamais  visité. 


VIII 
OXFORD    EN    ÉTâ 

Le  mois  d'août  commence.  J'ai  pris  ce  matin 
même  le  train  rapide  qui  doit  me  ramener  à 
Oxford,  et  je  retrouve  la  vieille  ville  telle  que  jo 
la  quittais  l'an  dernier  à  pareille  date.  C'est 
l'époque  oij  les  étudiants  délaissent  la  cité  uni- 
versitaire, ceux  du  moins  qui  n'ont  pas  l'intention 
de  prolonger  par  des  lectures  savantes  leurs  tra- 
vaux de  l'année.  Ceux  des  maîtres  dont  l'enseigne- 
mient  fait  toute  l'occupation  voyagent  aussi.  Mais 
1  étudiant  et  le  fellow,  —  il  n'est  pas  de  mot  pour 
traduire  en  français  ce  titre  si  anglais,  —  qui  veu- 
lent travailler,  sont  demeurés  là.  Ils  sont  les  maî- 
tres des  collèges  vides.  A  eux  maintenant,  pour  s'y 
promener  sans  que  nul  les  dérange,  les  allées  des 


336  ÉTUDES  ET  PORTRAITS 

anciens  jardins  ombragés  d'arbres  séculaires,  â  eux 
les  cloîtres  gothiques  où  l'on  peut  se  croire  le  con- 
temporain de  Duns  Scot,  à  eux  les  bibliothèques, 
dont  les  petites  cellules  en  bois,  garnies  de  livres 
et  terminées  par  une  fenêtre  en  ogive,  font  un  asile 
tout  préparé  pour  un  docteur  Faust  en  train  d'évo- 
quer Hélène.  A  eux  les  longues  conversations  du 
soir,  dans  quelque  salle  solitaire,  tandis  que  les 
flacons  de  vin  de  Porto  et  de  Sherry  se  vident  peu 
à  peu.  Durant  l'après-midi,  souvent  le  jeune  étu- 
diant va  sur  la  rivière,  maintenant  rendue  à  sa 
solitude  de  nature.  Il  prend  un  bateau  qu^l  con- 
duit en  ramant  jusqu'à  une  crique  ombragée.  Il 
amarre  le  bateau  à  un  tronc  d'arbre.  Puis,  couché 
sur  le  dos,  la  courte  pipe  en  bois  de  bruyère  à  la 
bouche,  il  demeure  à  lire  jusqu'à  l'heure  trop 
fraîche  où  le  soir  tombe.  Pas  d'autre  bruit  que  le 
susurrement  de  la  brise  dans  les  feuilles  blanchis- 
santes des  saules.  Ce  paysage  est  tout  uni,  tout 
vert,  bordé  à  gauche  par  une  molle  colline  et  à 
droite  par  la  ligne  des  tours  et  des  clochers.  L'étu- 
diant analyse  un  savant  livre  venu  d'Allemagne, 
sur  la  métrique  de  Pindare.  Et  de  temps  â  autre, 
il  s'Interrompt  de  sa  lecture  pour  songer  au  bon- 
heur qu'il  aurait,  l'an  prochain,  à  remporter  le  prix 
de  poésie  grecque.  Au  jour  solennel  de  la  fête  de 
l'Université,  il  déclamerait  ses  vers,lui-même,  dans 
le  théâtre,  du  haut  de  la  tribune,  et  sa  fiancée  serait 
là  pour  l'entendre!...  Le  vieux  fellow,  —  il  aura 
soixante  ans  à  l'hiver,  —  est  trop  respectable  pour 
venturer  sa  digne  personne   dans  un  canot.   Il 


CROQUIS   D'OUTRE-MANCHE  33 

est  seul  par  cet  après-midi,  dans  la  chambre  de 
teravail  qu'il  occupe  depuis  plus  de  trente  ans,  au 
fond  de  son  collège.  La  fenêtre  en  saillie  bombe 
sur  une  verte  pelouse,  et  le  fellow  fume  une  pipe 
de  bois,  lui  aussi,  en  dépouillant  une  correspon- 
dance relative  à  sa  querelle  avec  le  plus  illustre 
des  professeurs  de  Tubingue  sur  un  texte  d'Au- 
sone. ..  Le  jeune  homme  et  le  vieillard  sont  éga- 
lement paisibles  et  sans  nul  souci  des  choses  de  ce 
monde.  Le  collège  où  celui-ci  habite  existait  il  y 
ai  cent  ans,  il  a  quatre  cents  ans,  il  y  a  six  cents 
ans.  Les  trônes  tomberont,  les  hommes  passeront, 
mais  l'antique  Oxford  ne  saurait  tomber  —  cet 
Oxford  oii  Dante  aurait  pu  venir...  Des  voix  ré- 
sonnent dans  le  jardin.  Le  fellow  s'interrompt  de 
sa  lecture  pour  regarder,  par  les  carreaux  cerclés 
de  plomb,  qui  s'aventure  dans  son  collège.  Il  aper- 
çoit un  groupe  de  visiteurs  et  de  visiteuses,  des 
étrangères  qui  sont  d'un  très  grand  monde,  à  en 
juger  par  leur  toilette;  il  y  a  parmi  elles  une  toute 
jeune  femme,  élégante  et  fine.  Qui  sait?  Peut-être 
ces  visiteurs  sont-ils  à  la  recherche  de  cet  oiseau 
bleu  couleur  du  temps  qu'on  appelle  le  bonheur. 
Le  JelloWy  lui,  sait  que  l'oiseau  bleu  fait  son  nid 
dans  les  coins  des  vieux  cloîtres,  et  il  reprend  ses 
papiers  avec  délices.  Heureux  homme  à  qui  les 
kasards  ont  permis  de  résoudre  sa  vie  par  la  seule 
félicité  qui  ne  trompe  jamais  :  —  l'habitude l 


sa 


\^S  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

IX 

COIN    DE    PROVJNCB 

Certes,  la  vieille  cathédrale  de  CanterBury,  où 
j'allais  en  pèlerinage  avec  mon  excellent  ami 
Henry  ]...,  était  charmante  à  regarder  par  ce  jour 
bleu,  —  gigantesque  bijou  de  pierre  sombre  serti 
de  vertes  pelouses  et  d'arbres  à  peine  jaunis,  mais 
dans  la  vaste  paix  de  ce  dimanche  provincial  et 
sur  le  pavé  de  la  petite  ville  où  étudia  le  David 
Copperfield  de  Dickens,  dois- je  avouer  que  je  fus 
hanté  surtout  par  la  vision  de  la  prodigieuse  quan- 
tité des  soldats  qui  passaient,  cambrés  invraisem- 
blablement, les  coudes  détachés  du  corps,  la  toque 
trop  étroite  sur  le  coin  de  la  tête,  la  badine  trop 
courte  dans  la  main  gantée,  et  faisant  sonner  leurs 
éperons?  Et  dans  quels  imif ormes,  depuis  les 
rouges  à  broderies  d'argent  jusqu'aux  bleus  à  ga- 
lons jaunes,  jusqu'aux  noirs  tout  rayés  de  blanc, 
soutachés,  brossés,  flambant  neuf!...  Ces_  soldats, 
les  mieux  payés  et  les  mieux  nourris  de  l'Europe, 
ont  presque  tous  des  visages  d'adolescents.  Le 
recrutement  devient  de  plus  en  plus  difficile  dans 
cette  armée  anglaise.  Les  hommes  ne  veulent  plus 
servir,  tant  l'existence  privée  est  ici  comblée  et 
douce,  et  beaucoup  de  ceux  qui  s'enrôlent  sont  de 
très  jeunes  gens,  que  leurs  premières  frasques  ont 
brouillés  avec  leur  famille.  Si  jieuruîs  soient-ils  avec 


CROQUIS  D'OUTRE-MANCHF  339 

leurs  yeux  clairs  et  leurs  cheveux  roux,  ils  ont  un 
air  à  la  fois  raide  et  crâne,  hardi  et  repu,  ces  sol- 
dats de  Sa  Majesté  britannique,  et  les  filles  aux- 
quelles ils  font  l'honneur  de  se  promener  en  leur 
compagnie,  sans  leur  donner  le  bras,  cambrent  leur 
taille,  elles  aussi,  d'orgueil  et  d'admiration.  Ils  pul- 
lulent de  la  sorte,  par  cet  après-midi  de  soleil,  sur 
les  trottoirs  de  la  petite  ville,  dont  les  boutiques 
sont  closes.  Mais  il  est  des  compromis  avec  le  di- 
manche, et  je  viens  de  voir  un  de  ces  promeneurs 
en  uniforme  frapper  trois  fois  de  sa  badine  contre 
le  volet  baissé  d'un  marchand  d'eau- de- vie.  La 
porte  s'est  ouverte  à  demi,  montrant  d'autres  uni- 
formes groupés  autour  d'un  comptoir  chargé  de 
verres  d'alcool  et  de  pintes  de  bière  noire.  La  porte 
s'est  refermée.  Peut-être  l'homme  en  sortira-t-il 
dans  quelques  heures,  la  tête  noyée  des  vapeurs  du 
whiskey  ou  du  brandy.  Il  n'en  marchera  que  plus 
raide,  plus  crâne,  plus  hardi  et  plus  cambré,  en 
attendant  qu'il  aille  promener  sa  flegmatique  et 
martiale  figure  bien  loin  par  delà  les  mers,  sous 
le  torride  soleil  de  l'Inde,  dans  une  des  rues  d'une 
des  villes  de  l'immense  péninsule,  que  tient  en 
ser\'age  seulement  une  poignée  de  ces  corrects  sol- 
dats anglais. 


340  ÉTUDES   ET  PORTRAITS 

X' 
AU    BRITISH    MUSEUM 


Par  tin  jour  de  brouillard  jaune  et  triste,  je  sua 
à  feuilleter,  dans  une  des  salles  les  plus  retirées 
du  paisible  musée,  le  cahier  de  dessins  de  Giacopo 
Bellini.  Le  vieux  maître  a  esquissé  là  des  projets 
de  fresques,  développés  sur  les  deux  pages.  L« 
feuillet  de  droite  renferme  d'ordinaire  le  paysage  : 
une  profonde  vallée  où  court  une  rivière,  l'escarpe- 
ment d'un  ravin  sauvage,  la  ligne  molle  de  grat- 
cieuses  collines.  Sur  le  feuillet  de  droite  sont  les 
figures,  groupées  en  quelque  scène  légendaire  i 
c'est  une  adoration  des  rois  Mages  devant  le  Divin 
Enfant,  c'est  un  saint  Georges  luttant  contre  un 
monstre,  un  David  combattant  un  Goliath,  qui,  par 
un  geste  d'une  adorable  naïveté,  montre  lui-même^ 
entre  ses  doigts  de  géant,  la  pierre  dont  son  frêk 
rival  l'a  frappé;  c'est  un  homme  sauvage,  velu, 
aux  oreilles  de  faune^  chevauchant  un  lion  et  pour- 
suivi par  d'autres  hommes  armés  de  piques  et 
montés,  eux  aussi,  sur  de  vrais  chevaux.  Toute  la 
bonhomie  fervente  et  le  naturalisme  des  premières 
années  de  la  Renaissance  apparaissent  dans  cet 
pages,  et  il  flotte  sur  elles  comme  ime  atmosphèrt 
lumineuse.    Oui,   ce   cahier   du   vieux   ouUtxi^  est 


CROQUIS   D'ÔUTRE-MANCHE  341 

ipomrae  rempli  de  soleil.  Il  traîne  du  soleil  aussi 
le  long  de  la  frise  du  Parthénon  qui  étale  sur  les 
murs  d'une  salle  voisine  ses  magnifiques  fragments 
épars.  Les  poètes  anglais,  ces  fils  d'un  jour  bru- 
meux et  d'un  ciel  brouillé,  sentent  bien  ce  pouvoir 
réchauffant  des  chefs-d'œuvre  de  la  Grèce  antique 
et  de  l'Italie  des  grands  siècles.  Du  fond  de  leur 
île,  noyée  de  vapeurs,  où  tous  les  objets  se  fondent 
«t  s'estompent,  où  les  paysages  sont  comme  baignés 
de  rêve,  ils  soupirent  après  cette  chose  qui  n'existe 
jque  sous  la  pleine  clarté  d'un  soleil  nettoyé  de 
nuages   :  —  la  Forme.  C'est  pour  cela  qu'ils  se 
font  si  aisément  païens,  eux,   les  enfants   de   la 
terre  puritaine,  avec  quelle  ardeur  singulière,   les 
strophes  de  Shelîey,  de  Keats,  de  Tennyson,  de 
Swinburne,  l'attestent  assez.  Plus  que  tous  les  au- 
tres, le  pauvre  Keats  a  langui  de  cet  amour  de  la 
beauté  lumineuse.  Il  faut  relire  son  ode,  j'allais 
dire  sa  prière,  que  j'ai  déjà  citée,  à  une  urne  grecque 
sur  laquelle  étaient  sculptées  des  danses  :  aO  forme 
attique!  Belle  attitude!  Dans  la  sérénité  du  mar- 
bre,   honmies    et    dieux    évoqués,    —    parmi    les 
branches  des  bois  et  parmi  les  herbes  foulées!  — 
O  silencieuse  forme,  tu  écrases  la  pensée,  —  comme 
fait  l'éternité...  Froide  pastorale,  —  lorsque  cette 
£énération  aussi  aura  passé  avec  l'âge,  —  tu  de- 
meureras,   au   milieu    d'autres    tristesses    que    les 
laôtres;  —  et  tu  diras  encore  aux  hommes^  comme 
aujourd'hui  :  —  La  beauté,  c'est  la  vérité.  Il  n'est 
àe  vérité  que  la  beauté. . .  »  Voilà  le  frisson  ravi  de 
l'âme  du  Nord  devant  la  révélatiou  du  divin  Midi, 


,342  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

et  l'on  est  tout  près  de  le  retrouver  en  soi,  lorsque, 
dans  ce  Londres  sinistrement  fuligineux  et  plu- 
vieux, le  regard  se  pose  sur  l'œuvre  de  joie  d''un 
des  maîtres  de  la  terre,  du  soleil. 


Septembre  1884. 


VIII 

LE  JUBILÉ   DE   LA   REINE 


Je  me  suis  trouvé  passer  en  Angleterre  toute  la 
semaine  de  ce  Jubilé  de  1897,  à  Londres  d'abord, 
puis  à  Oxford  où  j'avais  été  prié  de  donner  «une 
lecture».  A  Londres,  j'ai  vu  les  immenses  prépa- 
ratifs qui  se  faisaient  entre  Buckingham  Palace  et 
Saint-Paul,  le  dimanche  et  le  lundi,  pour  la  pro- 
cession royale  du  lendemain.  A  Oxford,  j'ai  pu  ; 
regarder  de  près  l'envers  provincial  de  l'énorme! 
fête  londonienne.  Du  contact  avec  la  foule  an-' 
glaise  dans  la  grande  ville  comme  dans  la  petite, 
j'ai  reçu  quelques  impressions  très  fortes.  Je  vou- 
drais les  noter  ici,  telles  quelles.  J'estime  que  toute 
contribution  est  bonne  et  utile  qui  augmente  dans 
la  France  contemporaine  la  connaissance  des  pays 
étrangers.  S'il  est  dangereux  de  les  copier  servile- 
ment et  de  travailler  ainsi  au  rebours  de  notre 
propre  génie  national,  il  est  plus  dangereux  de 
les  Ignorer.  La  seule  attitude  virile  d'un  peuple  qui 


344  ÉTUDES   ET  PORTRAITS 

veut  garder  son  rang  devant  les  prospérités  d'ua 
peuple  rival  est  celle  qu'un  artiste  vraiment  digne 
de  ce  nom  aura  devant  les  chef-d'œuvre  d'un  con- 
frère. Il  ne  s'agit  ni  de  les  envier,  ni  de  les  nier, 
mais  de  les  comprendre. 


...  Rien  de  pittoresque  et  de  significatif  comïne 
les  grandes  artères  de  Londres  :  —  Piccadillx> 
Saint-James,  Pall  Mail,  le  Strand,  Cheapside,  — 
durant  ces  dernières  heures  des  préparatifs  de  la 
fête,  qui  étaient  déjà  un  commencement  de  fête. 
Un  flot  monstrueux  de  foule  se  pressait  parmi  les 
décorations  qui  s'achevaient  de  toutes  parts.  Au- 
cune excitabilité,  aucun  bavardage  dans  cette  foul«, 
toute  mêlée  d'hommes  en  tenue,  de  gentlemen  avee 
le  chapeau  à  haute  forme  et  de  ces  loqueteux 
comme  on  n'en  voit  qu'en  Angleterre.  Pour  u« 
Français,  le  trait  frappant  de  la  rue  à  Londres  est, 
en  tout  temps,  l'absence  de  cafés,  qui  ne  permet 
pas  l'arrêt  en  plein  air,  la  distraction  amusée  du 
regard,  la  causerie  attablée  sur  un  coin  de  trottoir, 
la  parole  prolongée  et  paresseuse.  La  rue  anglaise 
sert  uniquement  à  marcher.  C'est  un  outil  à  pass«r 
d'une  affaire  à  une  autre  affaire,  et  non  pas  un  cluk 
ouvert  oîi  s'attarder  et  pérorer.  Cet  utilitarisme 
était  plus  saisissant  encore  dans  ces  heures  d« 
travail  hâtif  et  regardé.  Aucun  commentaire  ne 
sortait  de  la  bouche  des  spectateurs  qui  étaient 
venus  pour  voir  par  eux-mêmes  et  qui  exécutaient 


LE  JUBILÉ   DE  LA   REINE  345 

eette  opération  avec  une  conscience  de  touristes, 
comme  des  milliers  de  leurs  compatriotes  visitent 
tous  les  objets  dignes  d'être  vus,  tous  les  sights, 
dans  les  quatre  parties  du  monde.  Il  n'y  avait 
pas  de  flâneurs  parmi  ces  passants,  même  à  ce 
aioment-là.  Et  partout  se  rêvé]  ait  cette  lenteur  con- 
tinue de  l'activité,  qui  est  le  trait  caractéristique  du 
labeur  anglais.  Tandis  qu'une  partie  du  personnel 
«les  boutiques  vaquait  à  l'établissement  des  écha- 
faudages —  à  une  guinée  la  chaise,  —  une  autre 
partie  cuirassait  de  lattes  les  devantures,  en  prévi- 
sion des  poussées  du  lendemain;  et  le  reste  conti- 
nuait le  commerce  habituel  dans  l'extérieur,  a.  Bu- 
siness as  usual.  On  travaille  comme  à  l'ordinaire...» 
Partout  cette  inscription  attestait  le  souci  de  ne 
pas  perdre  inutilement  ces  dernières  heures.  Ne 
rien  perdre,  ni  temps,  ni  peine,  ni  argent,  c'est  leur* 
constante  méthode,  et  c'est  ce  qui  explique  les 
étonnantes  juxtapositions  d'idées  dont  ils  sont  ca- 
pables. Au  plus  fort  de  l'enthousiasme,  leur  esprit 
pratique  les  suit,  qui  les  fait  profiter  davantage. 
L'exaltation  chez  eux  ne  va  jamais  sans  réalisme. 
On  en  pouvait  voir  une  preuve  amusante,  parmi 
«Jes  milliers  d'autres,  sur  cette  place  de  Saint-Paul, 
l'endroit  le  plus  vénérable  de  la  procession,  puisque 
le  service  d'a,ctions  de  grâce  devait  se  célébrer  là, 
tur  l'esplanade  de  la  porte  de  l'Ouest.  Les  maisons 
en  face  dressaient  jusque  par-dessus  leurs  toits  des 
gradins  pavoises.  Une  profusion  folle  d'étoffes, 
de  drapeaux,  de  lampions  faisait  presque  disp^a- 
raître  les  façades,  et  on  lisait  sur  une  d'entre  elles. 


346  ÉTUDES    ET   PORTRAITS 

en  lettres  colossales  :  Qîie  chacun  ait  une  frihe  en 
son  cœur,  et  sur  une  autre  à  quelque  distance  : 
Choisissez  -plutôt  ce  bâtiment-ci,  qui  est  à  l épreuve 
du  feu.  Sa  Majesté  sera  tournée  de  ce  côté  durant 
la  cérémonie!.,. 


...  Cette  foule  d'une  activité  si  calme  et  si  réglée 
manifestait  par  d'innombrables  indices  qu'elle  était 
soulevée  d'un  élan  à  la  fois  très  unanime  et  très 
personnel.  Tous  les  Anglais  se  préparaient  à  fêter 
leur  Reine  et  chaque  Anglais  se  préparait  à  fêter 
Sa  Reine.  Je  devais  avoir  une  sensation  plus  nette 
encore  de  cette  personnalité  dans  l'unanime  élan, 
le  mardi,  à  Oxford,  devant  leS  petits  cottages  des 
faubourgs  ou  chaque  minuscule  jardin  était  un 
véritable  reposoir  en  plein  air,  et,  presque  dans 
tous,  le  portrait  de  la  Reine  était  placé  très  en  évi- 
dence, parmi  des  fleurs,  des  lanternes  et  des  objets 
auxquels  les  maîtres  de  ces  maisons  attachaient 
du  prix.  Je  revois  à  cette  minute  une  grande  glace 
de  salon,  taillée  en  biseau  et  encadrée  de  cuivre, 
qui  figurait  ainsi  dans  un  de  ces  jardinets,  pour 
faire  honneur  à  celle  que  Rudyard  Kipling  a  si 
bien  appelée,  avec  la  rude  familiarité  du  loyal 
Anglais  : 

The  Widow  of  Windsor,  who  owns  half  création. 

Cette  «  Veuve  de  Windsor  qui  gouverne  la  moitié 
du  globe»,  comme  elle  est  vivante  pour  chaque 


LE   JUBILÉ    DE    LA    REINE  347 

Anglais!  Ils  la  sentent  tous  si  près  d'eux,  si  pa- 
reille à  eux  par  quelque  détail  où  chacun  d'eux 
retrouve  ses  goûts,  ses  idées,  ses  mœurs,  sa  race! 
Regardez-le  attentivement,  ce  portrait  de  la  vieille 
Reine,  devant  lequel  trois  cent  cinquante  millions 
d'êtres  humains  s'hypnotisent  depuis  huit  jours. 
Vous  trouverez  empreinte,  sur  cette  physionomie 
sans  sourire,  une  première  qualité  où  se  recon- 
naissent, dans  cette  immense  population  anglo- 
saxonne,  tous  les  business-men,  et  ils  sont  légion  x 
—  l'exactitude,  la  précision,  une  ponctualité  qui, 
depuis  soixante  ans,  n'a  jamais  esquivé  une  des 
exigences  du  métier,  la  patience,  presque  la  passi- 
vité d'une  bonne  ouvrière  du  gouvernement  qui  a 
toujours  accepté  sa  tâche,  sans  tenir  compte  de  ses 
préférences.  Telle  elle  était  lorsque,  toute  jeune, 
elle  renvoyait  lord  Melbourne  qu'elle  aimait  pour 
appeler  au  ministère  sir  Robert  Peel  qu'elle  n'ai- 
mait pas.  Telle  elle  est  restée  jusque  dans  ces  der- 
nières années  où  elle  appelait  de  même  M.  Glad- 
stone, malgré  ses  antipathies,  parce  que  son  métier 
de  reine  dans  un  pays  parlementaire  voulait  qu'elle 
obéît  aux  volontés  des  électeurs.  Et  elle  y  a  tou- 
jours obéi,  sim.plement,  honnêtement,  strictement 
Cette  probité  professionnelle,  c'est  la  vertu  dont 
ses  sujets  de  la  classe  moyenne  ont  le  plus  senti 
le  prix.  Ils  aiment  cette  vieille  Reine  de  la  leur 
représenter  sous  une  forme  auguste,  tandis  que  les 
nobles  ou  ceux  qui  tiennent  à  la  noblesse  par  rela- 
tions, par  naissance,  par  goûts,  par  vanité,  aiment 
en  elle  la  grande  dame  altière  qu'elle  a  su  rester 


348  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

Regardez  de  nouveau  ce  vieux  visage,  et  vous  y 
reconnaîtrez  une  expression  qui  n'est  pas  la  «ma- 
jesté effraycinte»  dont  Saint-Simon  parlait  à  pro- 
pos de  Louis  XIV  âgé,  mais  c'est  une  majesté  tout 
de  même  et  d'autant  plus  puissante  qu'elle  est 
plus  simple,  plus  dépourvue  de  ce  charlatanisme 
que  les  Anglais  détestent  si  profondément.  lia 
aiment  encore  en  elle  cette  simplicité.  Ces  gens  d» 
peu  de  paroles  apprécient  ce  dédain  de  la  phraséo- 
logie qui  lui  a  dicté  cette  semaine  un  remerciement 
à  son  peuple,  concis  comme  un  cablogramme.  Les 
chrétiens  lui  savent  gré  de  sa  dévotion.  Les  utili- 
taires connaissent  le  prix  du  capital  de  sagesse 
qu'elle  représente.  Tous  les  hommes  d'Etat  d'Eu- 
rope sont  nouveaux  aux  affaires,  à  côté  de  cette 
femme  qui  a  vu  quatre  régimes  se  succéder  ea 
France,  l'Italie  s'uniûer,  puis  l'Allemagne,  l'Em- 
pire britannique  grandir,  et  la  scène  du  monde 
occupée  et  abandonnée  tour  à  tour  par  des  gens 
qui  s'appelaient  Wellington,  Metternich,  Louis- 
Philippe,  Napoléon  III,  Cavour,  Disraeli,  Gam- 
betta,  Bismarck,  tant  d'autres.  Quelle  tempête 
étonnerait  maintenant  cette  longue  expérience?  Et, 
par- dessus  tout,  elle  est,  pour  eux  tous,  toujours  : 

The  Widow  of  Windsor... 

Il  faut  répéter  le  mot  et  comprendre  ce  qu'il 
signifie  dans  ce  pays  dont  l'am.our  conjugal  est  1« 
roman.  Il  l'était  déjà  au  temps  de  Shakespeare,  et 
la  pièce  la  plus  amoureuse  du  grand  poète,  Roméo 
ei  Juliette,  n'est  que  la  tragédie  d'un  mariage  brisé 


LE  JUBILÉ   DE   LA   REINE  349 

par  la  mort.  Que  soupire  Juliette  quand  elle  a  vu 
son  amant  pour  la  première  fois  : 

If  Romeo  be  married,  my  grave  will  be  my  wedding  bed. 

Que  nous  voilà  loin  des  Italiennes  de  Boccace  et 
de  Stendhal,  et  que  c'est  bien  le  cri  de  la  girl  an- 
glaise :  a  Si  Roméo  est  marié,  ma  tombe  sera  m.on 
lit  nuptial!...»  La  tendresse  connue  de  la  Reine 
pour  son  époux,  son  bonheur  avoué  avec  tant  de 
simplicité,  son  désespoir  dans  son  veuvage,  les 
confidences  de  son  Journal,  autant  de  raisons  pour 
ks  Anglais  de  l'associer  à  leur  vie  sentimentale,  et 
si  l'on  ajoute  à  cela  qu'elle  a  par-dessus  tous  ces 
prestiges  celui  qui  s'attache  pour  eux  à  la  durée, 
l'on  se  rend  mieux  compte  de  la  profondeur  et  de 
la  variété  des  émotions  qui  se  sont  donné  cours 
cette  semaine. 


...  La  durée,  c'est  là,  en  effet,  un  autre  trait 
essentiel  de  cette  forte  race,  et  que  l'on  oublie  trop 
de  mentionner  d'abord,  quand  on  nous  parle  de 
^on  esprit  d'initiative.  Ces  jours  derniers,  en  me 
promenant  parmi  les  préparatifs  de  la  fête  dans 
les  vieilles  rues  qui  avoisinent  le  Temple,  puis  à 
Oxford,  le  long  des  murs  illuminés  des  vieux 
collèges,  je  me  disais  que  la  grande  différence 
«ntre  les  Anglais  et  nous  autres  Français  réside  là, 
dans  ce  goût  et  ce  sens  de  la  continuité  qu'ils  ont 
gardé  et   que   nous   avons   laissé   dépérir.    Notre 


350  ÉTUDES   ET  PORTRAITS 

peuple  n'est  ni  moins  entreprenant  ni  moins  auda- 
cieux que  celui-cii  mais  nous  avons  renié  nos  morts 
et  ils  continuent  l'œuvre  des  leurs.  C'est  toute  notre 
faiblesse,  et  c'est  toute  leur  force.  Derrière  notre 
énergie  contemporaine  —  et  nous  en  avons  tant 
montré,  et  de  la  si  belle,  de  la  si  désintéressée!  — 
il  n'y  a  pas  assez  d'autrefois.  Nous  sommes  les 
victimes  des  deux  plus  funestes  erreurs  de  notre 
histoire  :  la  destruction  révolutionnaire,  d'une  part, 
et,  de  l'autre,  la  reconstruction  napoléonienne,  qui 
ont  diminué  chez  nous  également  ce  sens  du  temps 
passé,  si  nécessaire  aux  peuples  qui  veulent  em- 
ployer toutes  leurs  forces.  C'est  surtout  l'Empereur 
qui  nous  a  fait  perdre  cette  notion  de  la  valeur  du 
temps  et  de  la  collaboration  des  morts.  Ce  Toscan 
de  la  grande  espèce  nous  a  gouvernés  en  étranger; 
car  il  l'était,  foncièrement,  irréparablement,  abso- 
lument. Il  restera,  en  politique,  un  improvisateur 
aussi  génial  que  ses  frères  italiens  du  quinzième 
et  du  seizième  siècle,  qui  décoraient  à  fresque  des 
cloîtres  entiers  avec  une  spontanéité  et  une  maîtrise 
incomparables.  Dans  l'ordre  des  institutions  comme 
dans  l'ordre  de  la  guerre,  il  déploya  tous  les  pres- 
tiges d'un  magnifique  artiste  individuel  qui  se 
suint,  sans  passé.  Nous  nous  sommes  habitués  de- 
puis près  de  cent  ans  à  faire  de  ce  sublime  aven- 
turier la  secrète  mesure  de  notre  action  nationale, 
et  à  croire,  quand  nous  étions  malheureux,  qu'il 
nous  manquait  un  Homme,  une  volonté  créatrice. 
La  leçon  que  donne  au  monde  la  grandeur  anglo- 
saxomie,  c'est  que  les  à-coups  de  cette  sorte  ne  sont 


LE   JUBILÉ   DE   LA   REINE  3SI 

pas  nécesssaires.  La  nature  sociale  procède,  dans  ses 
puissantes  créations  collectives  qui  sont  les  empires, 
comme  la  nature  physique  dans  ses  créations  végé- 
tales ou  animales,  par  une  suite  d'efforts  ininter- 
rompus bien  plutôt  que  par  violentes  secousses.  Le 
solide  bon  sens  anglais  a,  depuis  longtemps,  dé- 
mêlé cette  loi,  et  cette  Reine  qui  a  su  maintenir 
tant  de  traditions  autour  d'elle,  pendant  tant  d'an- 
nées, lui  représente  cela  aussi  :  ce  génie  du  pro- 
longement qui  fait  poser  tout  ce  qui  est  sur  tout 
ce  qui  fut.  Cet  art  d'évoluer  sans  détruire,  qui  nous 
semble  si  difficile,  elle  l'a  pratiqué  d'instinct,  et 
elle-même  n'est-elle  pas,  elle  aussi,  l'œuvre  de  la 
patience  de  toute  cette  race,  la  personne  royale  où 
se  résument  les  efforts  séculaires  de  la  vieille  An- 
gleterre et  de  la  nouvelle?  Un  des  témoins  du  cor- 
tège, et  un  Anglais,  me  disait  -. 

— ^  «  Ce  qu'il  y  avait  de  plus  saisissant  ce  n'était 
pas  cet  appareil  de  troupes,  et  cette  foule.  On  peut 
voir  autant  de  soldats  et  autant  de  spectateurs 
dans  d'autres  circonstances,  mais  ce  que  l'on  n'a 
jamais  vu,  c'est  cette  petite  vieille  dame  en  noir, 
dans  ce  grand  landau,  à  qui  allait  toute  l'acclama- 
tion de  ce  peuple...» 

Nous  tenons  ici  la  signification  profonde  de  cette 
apothéose.  Voilà  ce  que  les  Anglais  sont  arrivés  à 
faire  du  souverain,  de  cet  être  redoutable  et  pour- 
tant nécessaire,  si  aisément  funeste  et  sans  lequel, 
cependant,  l'unité  d'un  pays  n'est  jamais  vivante. 
De  même  qu'ils  ont  gardé  tous  les  bâtiments  de 
leur  vieil   Oxford  sans  en  abattre  une  pierre  el 


3sa  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

toutes  les  fondations  du  moyen  âge  en  y  insinuafll 
seulement  l'esprit  moderne,  tellement  qu'un  Max 
Muller  a  pu  être  fellow  du  collège  d'All-SoulSf 
une  maison  instituée  pour  y  dire  des  messes  cil 
faveur  des  morts  d'Azincourt;  —  de  même  qu'ils 
ont  gardé  toute  la  hiérarchie  de  leur  noblesse  en 
la  recrutant  sans  cesse  parmi  les  talents  nouveaux, 
les  fcMrtunes  nouvelles  et  en  la  chargeant  d'un  ser- 
vice de  justice  et  de  la  législation  de  plus  en  plus 
équitable;  —  de  même  ils  ont  gardé  la  royauté  c& 
îa  vidant  de  plus  en  plus  de  ses  redoutables  abus, 
et  ils  en  ont  fait  le  plus  haut  et  le  plus  bienfai- 
sant des  services  publics  de  leur  démocratie.  Car 
c'est  bien  une  démocratie  si  l'on  prend  ce  mot  dans 
son  seul  sens  acceptable,  et  le  plus  contraire  à 
l'usuelle  définition,  celui  d'un  pays  où  toutes  les 
familles  peuvent  arriver  à  toutes  les  situations  (l), 
la  plus  libre,  la  plus  heureuse  des  démocraties,  qui  a 
célébré  cette  semaine  ses  noces  de  diamant  avec  le 
pouvoir  royal.  Comme  cette  démocratie  se  trouve 
être  en  même  temps  la  plus  vaste  fédération  qui 
soit  sur  le  globe,  la  «petite  vieille  dame  en  noir»  a 
aussi  comme  charge  d'en  être  l'Impératrice,  la  vi- 
vante représentation  du  lien  qui  rattache  à  l'île  mère 
cet  Empire  romain  sporadique  —  fait  de  vingt 
autres  Angleterres  éparses  dans  les  deux  hémis- 
phères. Ah!  l'étonnante  leçon  de  philosophie  poli- 

(i)  C'est  l'admirable  formule  de  Bonald  :  «  Le  gouvernement 
ne  doit  considérer  l'homme  que  dans  la  famille  ;  »  —  formule 
reproduite  presque  exactement  par  Auguste  Comte  :  «  La 
Société  humaine  se  compose   de  familles  et  non  d'individus.  » 


LE  JUBILÉ   DE   LA   REINE  353 

tique  qui  se  distribuait  dans  les  rues  de  Londres 
lundi,  pour  un  penny,  et  sous  la  forme  d'un  bout 
ée  carton  rose  intitulé  :  Programme  officiel  du 
Jubilé  !  On  y  voyait  figurer  dans  la  suite  du  cor- 
tège les  troupes  montées  du  Canada  et  le  Premier 
àt  ce  même  Canada,  les  troupes  montées  de  la  Nou- 
velle-Galles du  Sud,  celles  de  l'Etat  de  Victoria, 
celles  de  la  Nouvelle-Zélande,  celles  du  Queens- 
land,  celles  du  Cap,  celles  de  l'Australie,  de  l'Ouest 
et  les  Premiers  de  tous  ces  pays.  Ces  quelques 
lignes  ramassaient  en  elles  le  tableau  complet  de  ce 
colossal  empire  dont  toutes  les  portions,  j'allais 
dire  toutes  les  républiques,  ont  leur  vitalité  propre, 
leur  autonomie,  leur  gouvernement,  et  toutes  cepen- 
dant ne  font  qu'un,  par  le  bienfait  de  l'admirable 
principe  monarchique,  et  de  cette  unité  comme  de 
ce  principe  une  faible  femme  âgée  est  le  symbole; 
Bien  mieux.  Elle  est  cette  unité  et  ce  principe 
même  :  la  Reine-lmpérairice! 


...  Qu'ajouter  à  ces  réflexions  qui  ont  été,  j'ima- 
gine, celles  de  beaucoup  de  mes  compatriotes,  soit 
au  spectacle,  soit  à  la  lecture  du  compte  rendu  de 
ces  impressives  fêtes?  Rien,  sinon  répéter  ce  que  je 
disais  en  commençant  ces  pages  :  quand  on  voit 
qu'un  peuple  rival  est  très  grand,  on  ne  l'envie  pas, 
ee  qui  est  indigne;  on  ne  le  nie  pas,  ce  qui  est  vain; 
em  ne  le  copie  pas,  ce  qui  est  servile;  on  essaye  de 
comprendre  quelles  lois  de  la  nature  politique  il  a 
**  83 


354  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

pu  observer  dans  son  développement  et  quand  on  a 
cru  les  apercevoir,  on  essaye  de  soi-même  les  prati- 
quer dans  les  données  de  sa  propre  tradition  et  de 
sa  propre  race.  Aujourd'hui,  grâce  aux  travaux  con- 
vergents de  sociologues  tels  que  les  Taine,  les  Au- 
guste Comte,  les  Gustave  Le  Bon,  —  je  cite  au 
hasard  —  qui  sont  venus  confirmer  les  fortes  théo- 
ries des  Rivarol,  des  Bonald,  des  Le  Play,  de  la 
manière  la  plus  inattendue,  nous  sommes  affranchis 
des  faux  dogmes  de  1789.  Nous  en  reconnaissons 
l'erreur  profonde,  le  caractère  de  régression  mentale 
et,  vraiment,  de  niaiserie.  Nous  pouvons  nous  rendre 
:ompte  du  recul  que  la  plus  inintelligente  des  ré- 
volutions nous  a  fait  subir.  Notre  voie  est  donc 
bien  tracée.  Ce  que  les  Anglais  possèdent  et  qui 
les  rend  si  vivants,  ce  n'est  pas  leur  système  repré- 
sentatif et  leur  parlement,  comme  continuent  de  le 
penser  certaines  personnes  que  l'expérience  de  notre 
lamentable  essai  de  République  parlementaire  au- 
raient dû  éclairer,  c'est  qu'il  y  a  derrière  ce  parle- 
ment anglais  des  réalités  qu'il  représente  en  effet; 
et  ces  réalités,  nous  les  avons,  nous  autres  Français, 
ou  pouvons  les  avoir  encore.  Dénombrons-les.  — 
Les  Anglais  ont  une  famille  royale  associée  à 
beaucoup  de  passé.  Nous  en  avons  une.  —  Ils  ont 
une  noblesse  appuyée  pour  une  partie  sur  l'his- 
toire, pour  une  partie  sur  la  possession  de  la  terre, 
pour  une  partie  encore  sur  de  grandes  situations 
de  fortune,  pour  une  partie  enfin  sur  l'accession 
'du  talent.  Cette  noblesse,  nous  en  avons  les  élé- 
ments.   Nous   produisons    de    l'aristocratie    histo- 


LE  JUBILÉ   DE  LA   REINE  355 

rique,  de  l'aristocratie  terrienne,  de  l'aristocratie  de 
finance  et  de  l'aristocratie  de  talent.  Un  peuple  a 
beau  être,  comme  le  nôtre,  la  victime  des  pires  aber- 
rations politiques,  la  nature,  plus  forte  que  l'uto- 
pie, lui  impose  ses  lois,  et  la  nation  la  plus  hypno- 
tisée par  la  chimère  égalitaire  ne  vit  que  de  ses 
supériorités.  Il  n'y  a  qu'elles  qui  fassent  la  besogne 
à  faire.  Seulement  les  supériorités  qui  apparaissent 
en  France,  nous  ne  les  fixons  pas.  Nous  leur  main- 
tenons un  caractère  viager  et  personnel,  quand  il 
faudrait  leur  en  donner  un  durable  et  familial. 
Dès  aujourd'hui,  nous  pouvons  entrevoir  qu'une 
restauration  monarchique  devrait  exécuter  son 
oeuvre  réparatrice  en  essayant  de  fixer  ces  supério- 
rités et  créer  ainsi  une  aristocratie  vraiment  na- 
tionale et  renouvelable.  Les  moyens  sont  nom- 
breux. La  liberté  de  tester  en  est  un,  la  constitution 
des  majorats  terriens  en  est  un  autre.  Une  chambre 
haute  héréditaire  et  recrutée  dans  toutes  les  classes 
en  est  un  troisième.  —  Les  Anglais  ont  une  Eglise 
nationale,  nous  en  avons  une  et  dont  les  fortes 
vertus  ont  résisté  à  l'abominable  régime  du  Concor- 
dat. Quelle  vigueur  elle  reprendra  le  jour  où  elle 
pourra  s'administrer  et  posséder  librement  !  —  Les 
Anglais  ont  une  vigoureuse  vie  locale  et  provin- 
ciale. Il  dépend  de  nous  de  réduire  beaucoup  notre 
excessive  centralisation.  Que  demain  le  départe- 
ment soit  supprimé  et  l'ancienne  province  rétablie, 
que  des  attributs  très  importants  soient  donnés  à 
des  conseils  provinciaux  nommés  par  un  mode 
d'élection  vraiment  représentatif,  c'est-à-dire  pro- 


3S<Î  ÉTUDES   ET   PORTRAITS 

^ortionnel  à  la  valeur  sociale  des  électeurs;  que 
les  universités  soient  déclarées  réellement  aut«- 
)>nies,  et  en  quelques  années  l'hypertrophie  dont 
flous  souffrons  sera  corrigée.  —  C'est  toute  une 
suite  de  réformes  qui  se  tiennent  et  dont  la  pre- 
mière est  de  nous  réconcilier  avec  nos  morts  ea 
reprenant  ce  que  nous  pouvons  reprendre  de  notre 
passé.  Telle  est,  pour  un  Français  de  bonne  foi,  la 
leçon  de  ce  Jubilé. 


Juta  1897. 


TABLE   DES  MATIÈRES 


Avant-Propos I 

I.    —    L'iLR  DE  WlGHï 3 

II.  —  En  Irlande  et  en  Écossk  , 39 

III.  —  Les  lacs  anglais m 

IV.  —  Sensations  d'Oxford 174 

V.  —  Lettres  de  Londres 238 

I.  Dans  Hyde-Park 240 

II.  Comédie  de  société. . , 248 

III.  Fête  villageoise 257 

IV.  A  travers  l'île  de  Wight 267 

V.  Les  hommes  de  lettres 278 

VI.  Préraphaélitisme 290 

VI .    L'ESTHÉTICISME  ANGLAIS 304 

Vil.  —  Croquis  d'outre-Manche 319 

I.  En  «  hansom  cab  n 319 

II.  Dans  un  club 321 

III.  Dimanche  londonien 324 

IV.  Filles  des  rues 326 

V.   L'under-ground 328 

VI.  Plaisirs  britanniques 330 

Vil .  Herbier  de  mer 333 

VIII.  Oxford  en  été 335 

IX.  Coin  de  province 338 

X.  Au  British  Muséum 340 

VIII.  —  Le  Jubilé  de  la  Reine 343 


PARIS 

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CRITIQUE.  2  volumes  iii-8». 

*I.  Essais  de  psychologie  contemporaine.  (Baudelaire,  llenan, 
Flaubert,  Taine,  Stendhal,  Dumas  (ils,  Leconte  de  Lisie, 
les  Concourt,  Toiirgnéniev,  Aiiiiel).  —  Appendices. 

*II.      Etudes  et  portraits. 

ROMANS.   7  volume»  in-8V 

*I.  Cruelle  Énigme.  —  Un  Crime  d'amour.  —  André  Cornélis. 

*II.  Mensonges.  —  Pliysiologie  de  l'amour  moderne. 

^'III.  Le  Disciple.  — •  Un  Cifur  de  femme. 

*1V.  I,a  Terre  promise.  —  Cosmopolis. 

*V.  Une  idylle  tragirpie.  —  I,a  Ducliesse  Uleue. 

'•■VI.  Le  Luxe  des  autres.  —  Le  rantôme.  —  L'Eau  profonde. 

^'VII.  L'Etape.  —  Un  Divorce. 

NOUVELLES.   4  volumes  in-8'. 

I,  I/Irréparal)le.  —  Deuxième  amour.  —  Profils  perdus.  — 

François  Vernanles. 
IL         Pastels.  —  îSouveaux  Pastel». 

III.  llecommencements.  —  Voyageuses.  —  Complications  sen- 

timentales. 

IV.  Drames  de  famille.  —  J^es  Pas  dans  les  Pas. 

VOYAGES.    1    volume   in-8». 
Sensations  d'Italie.  —  Outre-Mer. 

POÉSIES.    1    volume   in-S». 
La  Vie  inquiète.  —  Edel.  —  Les  Aveux. 


En  cours  de  publication.  —  Cliaf/ue  volume,  ^."2  francs. 
Le»  volume»  précédés  d'un  astérisi|ae  sont  en  veute  (uovenibie   15)21). 

FAHIS.   TYPOGBAPHIE   PLOM-.NCUBRrr    ET    r,'«,  8,    RUE    CASAKCliillE.    "J'ISG. 


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PQ 
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B6^6 
1903 
t. 2 


Boiirget,  Paul  Charles  Joseph 

Etudes  et  portraits 
Ed.  définitive 


Robartt 


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